CHAPITRE II
La lettre adressée à Richard O'Byrne était ainsi conçue :
u Vous faites des efforts héroïques pour sauver une cause désespérée, mais ces efforts ne la sauveront pas. Je vous adjure, par ce que vous avez de plus cher, de renoncer à une lutte sans but désormais, et d'éviter une effusion inutile de sang humain. Surtout gardez-vous bien d'assister demain à la cérémonie des funérailles ; la sainteté du devoir que vous viendriez remplir à Neath ne vous préserverait pas des pièges de vos ennemis. J*ai reçu une lettre de mon père, qui s'est enfin souvenu de moi ; il est dans une ville voisine. Il attend que le pays soit entièrement pacifié pour se venger du mal qu'on lui a fait. Il ne saurait tarder, et d'un moment à l'autre je m'attends à le voir fondre, comme un fléau de Dieu, sur ce pauvre village. Mais ce n'est pas encore là le plus grand de vos dangers: j'ai appris du ministre Bruce qu'un homme qui est, pour vous comme pour moi, un objet d'exécration et de mépris, s'était joint aux troupes royales et s'était emparé de l'esprit du major ~^**, qui les commande. Cet homme ne doit '" ignorer maintenant par qui il a été si cruel-
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leroent maltraité au bord du lac de Glendalough; son âme basse et vile en a conçu certainement une rancune mortelle, et vous devez tout craindre de sa part.
« Je vous supplie donc, mon cher Richard, de profiter des courts instants qui vous sont laissés pour quitter l'Irlande, l'Angleterre et gagner le continent. Les côtes, à -la vérité, sont soigneusement gardées sur le canal Saint-George, mais celles de Galway, m'a-t-on dit, sont libres encore. Il vous sera facile de vous jeter dans un bâtiment contrebandier qui vous conduira en lieu de sûreté. Parlez sans crainte, votre fiancée ne manquera pas à ses engagements sacrés. Je ne dois pas vous cacher que lord Âvondale,^ dans sa lettre, me glisse quelques mots sur la nécessité de donner suite, dans le pius bref délai, à un arrangement de famille auquel j'ai su me soustraire jusqu'ici; il prétend que la dévastation de Stone-House, lors des derniers événements, rend cette nécessité plus impérieuse que jamais. Mais,dussc-je être condamnée h l'indigence, dussé-je même encourir la malédiction de mon père , je ne donnerai jamais ma main au monstre qui a tué votre sœur. Ma main appartient h celui que j'ai épousé devant le
CBâFITRE H. 5i
Ut de mort de Julia, el puisse*t-elle se dessécher avant que je la laisse tomber dans celle d'un autre! Adieu.
Une banck-note de cinquante livres était jointe à cette lettre, et un poat^seriptum, conçu dans les termes les plus pressants , conjurait Richard de faire usage de cette somme pour assurer sa fuite.
Dans cette épitrc si prédse et si chaleureuse, la jeune fille croyait avoir prévu toutes les objections, et elle ne doutait pas qu'O'Byrnc ne s'empressât d'obéir à ses volontés. Aussi, rassurée âmce cdté, se livra-4>elle sans préoccupation à ses regrets pour la malheureuse amie dont la terre devait recevoir les restes le lendemain.
Le jour fixé pour cette lugubre cérémonie se leva enfin. Le temps était sombre, pluvieux et froid, comme il arrive parfois encore au mois de mai dans nos climats septentrionaux. Une brume épaisse enveloppait le village de Neatb, la vallée et les montagnes voisines, dont elle cachait en partie les formes et les contours, '"orizon était bas, resserré; les fines molé- !S d'eau glaciale qui remplissaient l'atmoire produisaient sur la chair nue la sensa-
tion d'un millier de piqûres d'aiguille. Le sol était boueux, glissant, parsemé de flaques d'eau jaunâtre. Enfin, c'était un de ces temps dont le peuple dit quelquefois avec naïveté : « Il ne doit pas faire bon dans la terre, et les morts sont bien à plaindre ! »
A mesure que l'heure des funérailles approchait, le village lui-même prenait un aspect sinistre. Des paddys et leurs familles, revêtus de loques noires, commençaient à s'agiter dans la rue, les yeux tournés vers la mense catholique, dont la porte principale était décorée d'une draperie. On voyait incessamment arriver sur leurs poneys étiques des cavaliers ayant, pour la plupart, leurs femmes en croupe. Les hommes portaient une serviette blanche roulée autour de leur chapeau, en signe de deuil ; les femmes étaient enveloppées dans leurs manteaux bruns à capuchon. Plusieurs de ces voyageurs venaient de fort loin pour s'associer à la douleur de ces illustres O'Byrne que, de temps immémorial, on respectait comme des chefs légitimes. Quant aux habitants de Neath, ils comptaient suivre eu masse le convoi, et beaucoup qui avaient disparu depuis plusieurs jours reparaissaient tout à coup pour cette circonstance, au grand étonnement de leurs amis et de leurs voisins.