CHAPITRE II
Bientôt le cercueil sortit de la maison précédé par une croix de bois et porté par des hommes vêtus de deuil ; il était couvert d'un grand drap btanc dont quatre jeunes filles, pieds nus, soutenaient les extrémités. Autour du corps, des pleureuses à gages, parmi lesquelles on remarquait Jenny et Alison, faisaient retentir l'air de leurs lamentations. Derrière la bière marchait Angus O'Byrne, en habit de ville; car nous savons déjà que l'intolérance protestante ne lui permettait pas de se montrer avec les ornements sacerdotaux en dehors de l'église consacrée au culte catholique. 11 lisait les prières d'usage dans un livre de liturgie ; mais les larmes qui souvent obscurcissaient ses yeux, les subites altérations de sa voix sonore, témoignaient combien ce pieux devoir lui était pénible. Les assistants se placèrent à la suite en bon ordre, et le convoi se dirigea vers Saint-Patrick, dont la cloche continuait d'attrister les âmes par ses tintements plaintifs.
Or, au moment où Julia quittait pour toujours la demeure de son frère, deux cavaliers, lancés à fond de train, atteignaient les premières maisons de Neath. Celui qui s'avançait le pre- 7 était enveloppé d'un long manteau noir ; chapeau rabattu ne laissait voir qu'une
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partie de son viss|ge d'une pâleur livide et deux yeux flamboyants. Son compagnon, beaucoup moins bien monté, portait le costume un peu délabré des gens du pays. Ces voyageurs semblaient avoir grande impatience d'arriver et jetaient jfréquemmeBt les yeux vers le sommet de la colline ou se formait le cort^e.
La portion du village qu'ils traversaient était complètement dés^tis. Les habitants de tout sexe et de tout âge assistaient aux obsèques de Julia. Les deux cavaliers n'avaiiHit doue aucune raison de ralentir leur course, et ils continuèrent d'éperonner leurs chevaux malgré la pente rapide de la rue.
La mense anglicane se trouvait sur leur chemin, et nul doute qu'en ce moment M. Bruce ne fût chez lui avec sa nombreuse famille. Néanmoins les portes et les volets étaient hermétiquement fermés; nul bruit ne sortait de la maison, qui semblait abandonnée. C'est qu'en effet le pieux ministre avait voulu épargner h lui et aux siens le spectacle des odieuses cérémonies papistes; il avait donc ordonné que sa femme et ses enfants restassent dans le silence et l'obscurité, tandis que I^eath était livré aux a6omtnatîom de la grande prostituée qui est assise sur sept collines.
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QttftBd les deux cavaliens passèirent devant cette babitation si soigoeuseoieni close, un cri déddirant fmrtit derrière uo des volets du pnemier étage, et les dieux chevaux se cabrèrent effirayés. Aussitôt la persienne s'eolr'ouvrit et une femme tout en larmes, les mains jointes, dU d'une voix haletante, en se penchant à la fenétire:
— Hichard, qu'avez-vous fait? au nom du del, jretournez... JN'avez-vous donc pas reçu ma lettre? Retournez, ou vous êtes perdu !
Richard, car c'était lui , releva la tête, et reconnut JNelly Avondale. 11 ôta son chapeau et voulut se rapprocher de la f(aiétre. Mais au moment où il allait répondre^ plusieurs personnes snisgirent derrière la jeune fille et semblèrent lui parler avec chaleur. Il se contenta donc d'adresser à miss Avondale un sourire mélancolique, lui montra avec un^este expressif le convoi qui commençait h se dérouler en haut du village, et partit de nouveau avec rapidité, suivi de son compagnon. Une ou deux fois, en s'ék>igoant, il retourna la tête, mais le volet avait été refermé brusquement, et la maison du ministre semblait retombée dans son silence morose. lU bruit du galop des chevaux, les gens qui liaient la queue du cortège s'écarlèrcnt in-
dake, arait clé
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front na, il s^aranca tck F^^ûe.
Ctiacun s'emprecsait de lui fiûie pfaee, ci le frère de Julia pot eooore recneOGr iiiea des marques de gympathie et de Tcncnlîoa sur sod chemin. William^ à qui on Toisin Tenait d'annoncer l'arrivée de Ridiard, se fit condniie tcts lui.
•* Où est 'il ? où est-il ? disait le TÎeîllard avee une émotion profonde. Je Fattendais. Tétais sûr qu'aucune considération humaine ne serait capable de le retenir. Il appartient vraiment à la fière et vaillante race des rois du Leinster, et il eût sauvé l'Irlande si l'Iriande pouvait être sauvée!
— Ami, lui dit Richard d'une voix sourde, je n'ai pas été trouvé digne de faire triompher cette grande cause, et pourtant vous savez à
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quels douloureux sacrifices je m'étais résigné!
Il ajouta, après un moment de silence :
— William, nous nous reverrons peutélre...
-— Oui, milord; mais au ciel, car c'est là seulement que la lumière pourra m*étre rendue.
lis échangèrent un serrement de main et se séparèrent tristement, comme s'ils venaient de se dire un éternel adieu.
Richard atteignit la tète du cortège au moment même où le cercueil allait pénétrer à Saint Patrick. Le prêtre, en s'arrétant pour prononcer les prières d'usage à la porte de l'église, aperçut tout à coup son frère à quelques pas. Malgré sa vigilance sur lui-même, il ne put retenir un mouvement de surprise et d'effroi ; les paroles sacrées expirèrent sur ses lèvres ; son livre lui tomba des mains.
Richard lui adressa un signe respectueux pour rengager à poursuivre et murmura à demivoix :
— Croyez- vous donc, Angus, que j'aimais notre sœur moins que vous?
Si forte que fut l'émotion du jeune prêtre,
<'ii<' ne pouvait lui faire oublier longtemps ses
I devoirs. Aussi s*empressa-t-il de dominer
'~Duble et de reprendre la lecture de l'office.
Bientôt le corps, suivi de sa nombreuse escorte, fut introduit dans l'égilse de Saint-Patrick.
La cérémonie religieuse s'accomplît suivant les formes en usage dans nos églises de France. Richard était l'objet de Tattention universelle ; chaque fois qu'un bruit alarmant s!élevaitdu dehors, les regards se tournaient de son côté avec une expression d'angoisse. Pour lui, debout prés du cercueil, les bras croisés sur sa poitrine, il conservait son attitude triste et recueillie, mais calme. Il ne semblait plus avoir d'autre pensée que celle de l'infortunée jeune fille dont il honorait les restes.
Le service achevé, la foule sortit lentement pour se reformer en cortège. On devait se rendre au cimetière .catholique, situé dans les ruines de Rhefeart, à deux milles environ du village. Rhefeart était jadis une des sept églises auxquelles la vallée de Glendalough «vait du son nom de Seven-^Church. Là avaient été ensevelis, à une époque reculée, grand nombre de hauts personnages , guerriers, éviques, saintes femmes appartenante la famille O'Byrne, et la cendre de Julia allait se mêler à celle de ses ancêtres.
Richard accompagna le corps jusqu'à la^place de Saint-Patrick. La hicire fut placée sur un
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chariot peini en noir, et les pleureuses, assises aux quatre coins, recommencèrent leurs bruyantes lamentations. Le capitaine allait donner le signal du départ, qnand Angus, qui venait de quitter ses ornements sacerdotaux, sortit de l'église.
Il courut à son frère, lui prit les mains et les serra avec chaleur.
— Richard, lui dit-il, c'est assez, c'est trop ! Dieu, à la prière sans doute de notre sœur, a voulu jusqu'ici que votre témérité demeurât impunie; mais faire un pas de plus serait tenter la bonté céleste. Les troupes royales sont cantonnées près de Rhefeart.
— Je le sais, Angus, répondit Richard avec fermeté ; mais rien ne m'empêchera de rendre à une généreuse fille d'O'Byrne tous les honneurs qui dépendent de moi. Je l'ai résolu ; respectez mes scrupules de conscience ; mieux que personne vous devez les comprendre.
— Richard, au nom de notre mère, au nom de Julia elle-même, réfléchissez...
— Ne craignez rien, Angus; j'ai maintenant trop peu de temps à rester avec des personnes chères, vivantes ou mortes, pour que je con-
3 volontairement à abréger ces instants, nris quelques précautions. D'ailleurs, rien
n*arrive que par la volonté de la Providence ; marchons !
Angus connaissait trop l'inflexibilité de son frère pour insister davantage. II poussa un profond soupir, et prenant le bras de Richard, ils se mirent à la suite du char funèbre, qui s'ébranla lentement ; puis le convoi traversa de nouveau le village pour se rendre au cimetière.
Bientôt on se trouva en rase campagne. La pluie continuait de tomber et ruisselait en perles liquides sur les vêtements. Le cercueil se faisait reconnaître de loin & travers le brouillard au drap blanc qui le recouvrait. Derrière lui une longue lile de paddys aux costumes sombres se repliait comme un immense serpent dans les sinuosités du chemin.
On côtoya un moment le lac de Glendalough, dans une direction opposée k celle de Lady's- Church. De ce côté on n'apercevait partout que des rochers nus, des bruyères arides, des landes incultes sans verdure et sans arbres. A Thorizon des monts sourcilleux, d'un aspect plus repoussant encore, semblaient former une barrière infranchissable. Au pied de ces montagnes se trouvait le cimetière de Rhefeart, et déjà on entrevoyait confusément les ruines sombres qv le dominaient.
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Le convoi s^engagea dans un chemin creux, bordé de hauts talus. La foule des piétons et des cavaliers, resserrée dans cet étroit passage, reflua en arrière; il en résulta un léger encombreinent qui ralentit la marche du cortège. Au milieu de ce désordre momentané, Richard fut séparé de son frère, qui continua de suivre le corps. Comme il cherchait h rejoindre Angus, une femme vêtue de deuil, le visage complètement caché dans un capuchon, lui saisit le bras.
— Richard... Richard O'Byrne, dit une voix vibrante à son oreille.
Le capitaine ne put retenir une exclamation de surprise.
— Miss Avondale, dil-il , comment êtes vous ici? comment avez-vous osé...
— On a voulu me persuader que je manquerais à ma religion en assistant à vos cérémonies papistes, répliqua la jeune fille d*un air agité; on a essayé même de me retenir de force ; mais quand j*ai su que vous étiez ici malgré mes avertissements et mes prières, je me suis enfuie et je suis venue vous joindre. Si aucun péril n'a pu vous empêcher d'assister aux funérailles de Julia, vous son frère, pourquoi n'y assisterais-je pas aussi, moi sa sœur et votre fiancée?
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70 LE DêRNirR ïfttANDAIS.
— Merci , Nelly ! murmura Richard avec chaleur ; si quelque chose pouvait me rattacher & la vie, après la ruine de mes projets, ce serait Tamour d'une femme généreuse et intrépide dans son dévouement, telle que vous... Cependant je ne saurais approuver votre démarche actuelle. Vous avez été la première à m'instruîre des dangers qui me menaçaient dans cette partie de la Vallée ; ces dangers sont réels ; je crains à chaque instant que des scènes de désordre et de violence ne succèdent k ces scènes de deuil paisible et religieux. Je vous supplie donc de retourner sur vos pas... Comme vous Tavez dit vous-même, de meilleurs jours viendront pour nous, et plus tard...
— Non, non, répondit Nelly avec fermeté; vous ne me connaissez pas encore, Richard : je suis, moi aussi, fière et opiniâtï*e dans mes volontés. Puisque vous êtes décidé à braver le péril, pourquoi ne le braverais-je pas? Juh'a m'était chère aussi, et j'aimeia sainte cause de rirlande; pourquoi me tràiterièz-voùs en étrilhgère, en ennemie? Richard, je l'ai résolu, je reçlerai. Si Ton vous attaque, je vous protégerai par ma préseùce, par mes efforts, par ma faiblesse l
Cette conversation avait lieu à voix b«
eQ langue apglaise^ que la plupart des montagoards du comté de Wiclow se comprennent pas^ D'ailleurs on s'était remis en marche, et au milieu. de,l'agjtation générale, on ne pouvait dpnner une attention suivie à cet entretien de Richard O'fiyrjie av^c une femme inconnue. On prit miss Avondale pour quelque parente éloignée de Richard, et ni^l ne parut s'étonner des attentions dont elle était l'objet de sa part. Ils marchèrent un iqstai^t en silence; le capitaine était pensif.^
— Miss NelJy, dit-il enfin, je suis pénétré de reconnaissance pour les sentiments d'afiection que vous oie témoignez, en dépit de votre rang, de votre naissance, de vos préjugés de familje et d!éducation. Mais les sacrifices que j'aurais i exiger de vous, si je cédais aux mouvements égoïstes de mon cœur, seraient si grands, qu'il y aurait lâcheté à. vous les imposer. Écoutez-moi. II y a trois jours, mon âme était enivrée d'espérance; je me voyais déjà l'un des premiers citoyens de l'Irlande régénérée; ce titre de sauveur de mon pays me sem*blai't assqz brillant pour me rendre digne de vous. J'acceptai donc le précieux legs de Julia^ et je m'abandonnaj & un sentiment irrésistible. Aujourd'hui les circonstances sont bien chan-"
72 LE^EUlIEft IRLAHDAIS.
gées : je ne suis plus qu*un misérable rebelle, compagnon de quelques malfaiteurs, Taîneu, calomnié, une sorte de béte féroce dont la tète est mise h prix, et que le premier venu peut tuer avec la certitude d'obtenir des récompenses et des éloges. Je ne suis pas sûr encore d'atteindre un port où je pourrai m*embarquer pour la France, et si j*y parviens, je ne devrai jamais remettre le pied sur une terre anglaise. H me faudra donc végéter obscurément à Fétranger, sans espoir de revoir jamais ceux que j'aurai laissés en Irlande. Et cela, miss Avondale, est la prévision la plus favorable ; car si je venais & être pris, vous savez quelle mort ignominieuse me réserve TAngleterre. Vous frémissez, Nelly ! Eb bien donc, croyez-vous que, du fond de Tabliue où je suis tombé, j'oserais dire h une jeune et belle créature, que la nature et la société ont comblée de dons à Tenvi : « Vous êtes ma fiancée, ma femme; vous n'appartiendrez à nui autre que moi ; vous partagerez de loin les misères de mon existence de banni ; ma mort seule pourra vous soustraire h cette communauté de peines et de souffrances! » Non, non, Nelly Avondale, je n'abuserai "»« h ce point d*un engagement précipité. C< parole dernière de ma sœur qui vous