‹ Le dernier IrlandaisChapitre 125 sur 149 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

préférable à Texistence qui m'atteod désormais. 0*Byrne passait la main sur son front d'un air d'angoisse.

— NeUy, dit-il enfin, me serais-je trompé? Ne tiendriez-YOus pas réellement h ces avantages de rictiesse et de naissance qui sont ordinairement plus chers que la vie aux personnes de votre sexe et de vôtre condition ? J'avais cru... des doutes étranges avaient traversé mon esprit... oui, je Favoue, je n'osais pas attendre de vous un dévouement aussi entier, aussi absolu. Mais à présent je vous ai montré dans toute son horreur ma destinée future; et si vous êtes encore résolue*. •

— Je le suis, Richard.

En ce moment, on arrivait au cimetière de Rhefeart, et un mouvement de recul qui se fit dans le cortège annonça un nouveau motir d'alarme. Richard regarda de tous côtés, mais il ne vit rien qui pût expliquer cette panique.

— Tenez-vous toujours près de mol , dit-il bas à Nelly ; quoi qu'il arrive, ne me quittez pas»

£t il s'empressa de se rapprocher du corps, qui venait d'atteindre sa dernière demeure.

Eie oîmetîëre irlandais.

Rhefeart était un vaste amas de ruines saxonnés situé au sommet d'une petite éminence d'où l*on dominait la contrée environnante. Là, à une époque reculée, florissait une puissante abbaye, le plus considérable peut-être des monuinents religieux de Glendalough. Quelques pignons délabrés, quelques arches majestueuses dans lesquelles s'engouffrait le vent, s'élevaient encore vers le ciel ; à leur pied, des pierres sculptées, des chapiteaux de colonnes, des statues mutilées, jonchaient le sol, tout revêtu du gazon vert et du trèfle symbolique de l'Irlande.

78 LE DERfilER IBLANDàlS.

C'était dans ces ruines, sous ces arches solitaires que, selon la coutume du pays, se trouvait le cimetière catholique. Primitivement, le lieu de sépulture semblait s*ctre borné h Fenceinfe de l'église dont plusieurs piliers avaient résisté au temps et aux intempéries des saisons. Là, en effet, on remarquait encore des tombes grossières appartenant à d'anciens chefs du clan d'O'Byrne. La plus apparente, celle du grand OTool-Hole, roi d'Ismaly, était surmontée d'une statue d'un travail barbare. Sur d'autres on voyait des crosses et des mitres annonçant des princes de l'Église, ou d'informes armoiries qui essayaient vainement de protéger contre l'oubli des personnages jadis fameux. Mais, dans la suite des âges, une poussière plus humble et plus obscure était venue se mêler à cette poussière de héros, d'évéques et de rois.

En Irlande, où la terre appartient au iandloi^d protestant, il n'y a pas de place pour le paddy catholique; il faut que celui-ci aille chercher son dernier asile dans l'ancienne circonscription des églises et des monastères, quelquefois même, comme le dit un voyageur contemporain S

^ M. de PeoUlide, dont rexccUeni oofrage, l'IrU,„ plein de délaiie etd'ape^us Jiussi curieux. qnUnliref

'CHÀptTAfe m. 79

« dans la cipconfërence de la tour rasée d'un clocher. »

Or, de temps immémorial, la population de Neath et des alentours , exclusivement catholique, comme on le sait, apportait ses morts h Rhefeart. Aussi les cloîtres, les cours, les voûtes regorgeaienl-fls de cadavres. Les générations, h fbrce de se superposer sans relâche et de se confondre dans cet étroit espace, avaient fini par former une sorte de détritus humain où la terre et le sr^^'fî s'étaient absorbés. Ce sol hideux, sans cesse i mrné pour recevoir de nouveaux hôtes pend "* ^"^ famines et les épidémies, était

paràemé d'( nts, de fragments de cercueils,

de crânes j "«*°. Souvent on les relevait en tas le Idng des railles ; mais une pluie d*orage ou un COU] de vent d'ouest faisait bientôt paraître une — velle moisson de ces effrayants débris.

Tel étaii ^rible lieu où allait s'engloutir

la dépouill telle de la belle et touchante

Julia O'Byrne. Une fosse peu profonde, comme à Fordinaire, avait été creusée par les soins d'Ângus h côté de la statue du roi OTool, son ancêtre. Le char funèbre, passant lentement sous une arcade ruinée, s'avança jusqu'à ce qu'un amas de décombres Fcmpéchât d'aller

plus loin. Alors Ifs portoors s'ooeaperenC de deseendre la bière da chariot, afir de b placer dans la fosse.

Cette cérémonie est accompagnée ordinairement d*an redoublement de cris et de lamentations de la part des plearenses à gages qui se tiennent autour du corps ; mais les pleureuses se taisaient et regardaient avec inquiétude du cdté des montagnes. On voyait des brass*étendre dans cette direction comme pour indiquer un objet d*alarme, et déjà des paddys timides reprenaient furtivement le chemin du village»

Cependant Timmense majorité des assistants ne songeait pas à faire retraite ; groupés d'une manière pittoresque autour des tombes , ils donnaient toute leur attention au triste appareil de l'inhumation. Angus priait i genoux près de la fosse ; Ncliy, toujours cachée sous sa mante, se tenait à quelques pas de là, dans Tattitude de la Douleur. On retrouvait aussi au milieu de la foule la plupart des personnages qui avaient joué un rôle dans les événements récents. William Sullivan, assis sur une pierre brisée qui avait autrefois décoré le tombeau d'un abbé de Rhefeart, versait ses dernières larmes pour sa jeune bienfaitrice. John Morris, tête bras pendants , était appuyé au monuroe

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roi OTool'Hole. II se penchait sur la fosse entr'ouverte, comme s'il espérait que la douleur finirait par le tuer et qu'il s'engloutirait dans ce gouffire béant avec la femme 4u'il avait tant aimée.

Richard 0*Byrne, par cet instinct de prudence qui n'abandonne jamais l'homme d'action, voulut s'assurer de ce que Jack Gunn était devenu. Il Faperçut bientôt sur la limite du cimetière, à cheval, et tenant par la bride le cheval de son maitre. Ils échangèrent un signe rapide ; mais aussitôt Richard, se reprochant dans un pareil moment cette distraction nécessaire, ramena son regard vers les principaux acteurs de cette scène funèbre.

Les prières terminées, le cercueil fut descendu dans la fosse, et les fossoyeurs se mirent en devoir de la combler avec les débris humains qu'ils avaient retirés pour la creuser. On faisait sile^'cc ; chaque pelletée d'ossements retombait SU' cercueil avec un bruit mat que répétait l'f jo des ruines.

Cette lugubre besogne tirait à sa fin, quand du fond des défilés voisins s'éleva tout à coup un chant rauque et discordant formé d'un grand nombre de voix. On prêta l'oreille, et on reconnut Todieux Rule Britannia. Au même instant 3. a

92 LE DSRmm rilaivdais.

une compagnie de dragons à cheval et une trentaine de constables h pied débouchèrent d'on chemin creux et s'avancèrent avec vitesse vers le cimetière, en répétant leur chant provocateur.

nne4erreur irrésistible s'empara de l'assemblée.

— Les habits rouges I les habits rouges ! criat-on de toutes parts ; nous, sommes perdus !

Et on se précipita aveuglément du cdté opposé i l'ennemi. On se culbutait, on enjambait les tombes. Des gens qui avaient été renversés en fuyaJit et que l'on foulait aux pieds poussaient des cris déchirants. En quelques secondes, il ne resta plus dans l'ancienne nef de l'église de Rhefeart qu'un petit nombre de personnes. La foule ^rdue continuait h courir en désordre du côté de Neath.

Mais les troupes anglaises avaient aperçu ce mouvement et manœuvraient déjà pour le déjouer. La cavalerie, tournant l'éminence sur laquelle s'élevaient les ruines, se mit k la poursuite des fuyards, tandis que les constables, conduits par un officier de dragons & cheval, gravissaient résolument la hauteur pour envahir le cimetière.

Au milieu du danger, le sang-froid de Ri<

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et cdui d'ÂDgus ne se démentirent pas. Richard saisit la main de miss Avondale, qu*il attira près de lui ; puis, s'adrcssant aux fossoyeurs, qui, gagnés par la frayeur générale, faisaient mine de quitter leur travail inachevé :

— Courage ! continuez ! dît-il avec fermeté. Laisserez*vous le corps de Julia 0*Byrne sans sépulture? Ne craignez pas ces Anglais, ajoutat-il avec une amére ironie ; ce sont les fils des undertackers (entrepreneurs de funérailles) de Walter Raleigh et de Cromwell ; vous vous entendrez avec eux, soyez-en sûrs !

Mais l'un des fossoyeurs, malgré ses représentations, avait pris la jfuite ; l'autre était si effrayé qu'il pouvait à peine se mouvoir.

— Donnez-moi cette pelle, reprit Richard en lui arrachant l'instrument de sa sinistre profession, et vous, Angus, ramassez la bêche que cet autre lâche vient d'abandonner ; quand ce devrait être ici notre dernière heure, Julia aura une sépulture honorable et chrétienne.

Il se mit à combler la fosse sans précipitation et sans crainte. Angus l'imita, en lui disant d'une voix tremblante :

*— Partez, Richard; les voici!... Laissez-moi ro'acquitter seul de ce devoir sacré ; fiez-vous à mon respect, à mon amour pour notre sœur.

Partez, vous dis-je, au nom de Dieu!... Julia eUe-méme vous Tordonne par ma bouche.

— Capitaine O^Byrne, reprit Jack Gunn, qui s'était approché avec les chevaux jusqu'à deux pas de la fosse ; cette fois, on nous charge tout de bon. Les sassenaghs sont nombreux, et j'aimerais autant avoir affaire à une bande de tigres indiens qu'à ces constables endiablés.

— Richard ! mon Richard ! murmura Nellj à son tour , voulez-vous donc tomber vivant entre leurs mains? Ils viennent... fuyez!... mais fuyez donc !

Malgré ces ardentes supplications, Richard, impassible, continuait son travail. Heureusement, le terrain que les Anglais avaient à franchir pour atteindre les ruines était roide et glissant ; aussi , les deux frères eurent-ils le temps de combler entièrement la fosse. Puis, l'atné saisit une modeste croix de bois exposée contre un pilier voisin et l'enfonça dans la terre au-dessus du cercueil.

— Et maintenant, pauvre Julia, dit-il en levant les yeux au ciel, repose en paix, mon œuvre est finie.

Néanmoins, il restait encore immobile , ' mains jointes, comme s'il eût fait mentalem. une prière.

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