‹ Le dernier IrlandaisChapitre 127 sur 149 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

— Ne me reconnaissez-vous pas? Je suis Richard 0*Byrne ; c'est moi qui vous ai frappé au visage, il y a quelques jours, près du lac de Glendalough.

Cette fois, les yeux de sir George s'enfldmmèreot. 11 jeta son ëpée et atteignit dans les fontes de sa selle un de ses pistolets. , — Ah ! je vous retrouve enfin ! s'ëcria*t^il en grinçant des dents; je sais maintenant que, malgré votre qualité de rebelle , on peut échanger une balle avec vous... De par tous les diables ! je vous traiterai comme un cheval morveux, monsieur le gentleman des grands diemins !

Les constables, qui arrivaient en ce moment, voyant qu'il s'agissait d'un duel, ne savaient s'ils devaient s'y opposer. Pendant qu'ils étaient indécis, deux personnes se jetèrent courageusement entre Richard et Toifieier anglais : c'étaient Angus et miss Avondale. Le prêtre avait saisi d'une main la bride du cheval de son frère, de l'autre il cherchait à désarmer Richard, qui résistait de toutes ses forces. Nelly, de son côté, s'était précipitée vers sir George ; son capuchon, retombant en arrière , laissait voir son beau visage resplendissant d'indignation.

— Impie I s'écria*t«elle ; savez-^vous où vous

êtes? savez-vous quelle est cette tombe que vous profanez? C'est celle de Julia O'Byrne, votre vitime !

— Miss Avondale ! s'écria sir Geoi^e au comble de l'ëtonnement, que faites-vous ici?

— Je veux empêcher un nouveau crime, dit Ndly avec énergie; je ne souffrirai pas que le sang du frère se mêle à celui de la sœur... Partez. Emmenez ces soldats... Laissez-nous pleurer en paix, dans ce lieu consacré à la mort et à la prière.

— C'est impossible , interrompit sir George d'un ton farouche ; lors même que je serais assez lâche pour vous sacrifier ma vengeance, il ne me serait pas permis d'épargner un traître en révolte contre les lois et contre la reine. Écartez-vous donc, miss Avondale ; mon honneur et mon devoir m'ordonneraient d'aller attaquer cet homme jusque dans les bras de sa mère !

Il fit faire volte-face h sa monture, qu'il maniait avec une habileté consommée, et allongeant le bras, il se disposa à tirer.

Précisément y au même moment, Richard était parvenu à repousser Angus, qui le suppliait, dans les termes *les plus pressants, de '^^ pas ensanglanter la dernière demeure de Jul* de fuir s'il le pouvait encore. Redevenu libr

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ses mouvements, il ajusta a son tour son odieux adversaire. Une seconde encore et les deux coups allaient partir. Un incident inattendu vint interrompre ce duel qui, dans un semblable lieu, était presque un sacrilège.

John Morris, pendant une partie de cette scène, était resté appuyé contre la statue d'0*Tool, à laquelle il ressemblait par sa pâleur et son immobilité. Peu à peu cependant il sortit de son atonie ; ces cris, ces trépignements, ces provocations parurent le mettre au courant de ee qui se passait. Puis son œil se fixa sur sir George, sur l'assassin de Julia O'fiyrne; une rougeur subite vint colorer ses joues creuses et livides. Tout à coup John, les traits décomposés, la bouche écumante, s'élança avec frénésie vers l'officier de dragons. Par un bond prodigieux, il sauta sur la croupe du cheval, et étreignant sir George convulsivement, ij sembla vouloir l'étouffer entre ses bras, tandis que de ses dents il lui arrachait des lambeaux de chair et d'uniforme. Sir George, pris k l'improviste, se tordait C ^~ ileur sans pouvoir se retourner

pour reconi . le démon furieux qui l'attaquait

ainsi. A demi étranglé par ces doigts de fer qui lui pressaient la gorge, il sentait une haleine de feu lui brûler l'épaule, il entendait un gron-

W LE MUnn KLft»JJS.

demeot semUaMc 1^ ediii d'vne pantliàre près de ion oreille ; mais aucune parole humaine ne ▼enait loi révéler en quel pouvoir infianal il était tombé.

Richard était trop généreux pour faire feu sur un ennemi ainsi réduit à rimpuissanee. D'ailleurs il craignait de blesser Morris, qu'il avait reconnu malgré les signes de d^enee furieuse qui défiguraient le pauvre maître d'école. Il se contenta donc de rester sur la défensive, l'arme en arrêt.

Mais on ne songeait pas h l'inquiéta; toute l'attention se concentrait sur la lutte étrange que soutenait l'officier contre son féroce agresseur» Bientôt l'un et l'autre tombèrent de cheval sans cesser de s'étreindre avec rage, et ils se roulèrent dans la poussière. Enfin sir George parut avoir l'avantage sur John, épuisé par quatre jours entiers d'agitation et de jeune ; il parvint a se dégager non sans laisser entre les mains de son adversaire de nouveaux lambeaux de sa chair et de ses vêtements. Quand il se releva, fou lui-même de honte et de douleur, il saisit son pistolet et le déchargea dans la poitrine du malheureux Morris, qui resta immobile. Le sang coula à flots sur la tombe Jutia.

CHAmrns n. 91

Sans même jeter un regard à ee cadavre, sir George se retourna tout haletant; mais oe qu'il ▼it alors le frappa de stupéfaction. Richard, passant k son bras la bride de sa monture^ avait soulevé Ndly Avondale, à demi évanouie de terreur, et l'avait posée sur le devant de la selle. Tandis qu'il la retenait d'une nuiin contre sa poitrine, de l'autre il brandissait un pistolet ; puis, dirigeant par le seul mouvement des pieds son cheval bien dressé , il le lança vers l'extrémité de la nef avant que personne eut songé à s'y opposer.

— Sir George S cria-t-il en se retournant à demi, l'enfer lui-même s'oppose à ce combat ; mais du moins je vous rendrai coup pour coup. Vous m'avez tué ma sœur, moi je vous vole votre fiancée !

Et il piqua son cheval, qui partit avec ardeur, comme s'il n'eut pas été surchargé d'un double fardeau. Gunn, qui avait observé avec une attention minutieuse les "tnouvements de son maître, s'empressa de le rejoindre. Bientôt tous les deux passèrent avec impétuosité sous l'arche saxonne et descendirent la pente rapide du cimetière.

Sir George, revenu d'un premier senliment de surprise, s'écria d'une voix tonnante :

9i UE DBMnil niàllDÂlS.

rait de temps en lemps avec un aecent de joie :

— Il est sauvé 1 il .est sauvé !

Quant au malheureux Morris, on se décida à l'enterrer sur la place même où ul avait été tué. Le eonstable qui fut chargé de creuser la fosse, rencontrant une terre tendre et fraîchement remuée, eut Fidée de placer le corps dans la tombe même de miss 0*Byrne. Jamais Tamant infortuné n'avait osé espérer dans ses rêves les plus hardis cette réunion suprême, qui eût été l'objet de tous ses vœux.

I»a vaillée de» Trois-Soaurs.

il est uoe partie de l'Irlande 4in , malgré une occupation de six siècles, l'action du gouverneméat anglais est presque toujours impuissante , £»non tout à fait nulle : elle s'appelle le Cunnemara ; die e^ située dans la province du Connaoght, sur la côte occidentale de l'Ile- Verte. Jamais pays , en effet , ne parut mieux disposé pour servir de retraite à des proscrits. Il est couvert de lacs, de marais impraticables, de montagnes inaccessibles. Les voies de communication sont d'étroits et périlleux sentia*s qui.

96 LE DERNIER IRLAUDilS.

par leur multiplicité , forment un dédale inextricable. D'ailleurs, le sol est si pauvre que l'on ferait bien des milles sans rencontrer des traces de culture. Peu de propriétaires ont osé établir des exploitations rurales de quelque importance dans ces contrées perdues dont toute la valeur consiste en pâturages. Aussi sont-elles habitées exclusivement par des pâtres farouches ou par ces malfaiteurs et ces proscrits qui y affluent des comtés les plus éloignés.

Ce mot de malfaiteur ne doit pourtant pas être pris dans le sens absolu qu'il aurait partout ailleurs. En Irlande, comme nous l'avons dit déjà, les faits réputés crimes ont presque exclusivement une cause politique. Les haines de races , l'injustice et la partialité révoltante de la loi anglaise sont ordinairement les motifs des actes coupables auxquels se laissent emporter des malheureux abrutis par l'ignorance et la misère. L'étranger qui voyage pour son agré* ment ou ses affaires n'a rien de plus à redouter dans ce pays que dans les régions riches et policées du nord. S'il a faim ou soif, il peut frapper a la porte du premier cottage qui se présentera à ses regards; on l'y accueillera comme un b6te et un ami. Le cead mile faite lui sera adn par toutes les bouches ; la famille lui offrira

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diner de pommes de terre et de lait ; le vieillard lui racontera des légendes ; la jeune fille lu chantera les vieux airs gaéliques si harmonieux et si doux. Mais, en revanche, malheur à l'Anglais suspect, à l'espion, au constable, à l'officier judiciaire qui s'aventure sur cette terre franche de la proscription ! Le Gunnemara tout entier se ligue contre lui.

Partout ou ils s'adressent, les agents du pouvoir central ne rencontrent que mauvais vouloir, faux rapports, pièges de toutes sortes. Dans ce pays dénué d'auberges et d'autres lieux publics , la ménagère les laisserait mourir de froid et de faim h la porte de son cottage sans les secourir. Souvent les pauvres diables, rebutés par cet accueil hostile, s'en retournent comme ils étaient venus; mais s'ils persistent, il arrive parfois qu'on les trouve le corps percé d'une balle dans quelque endroit désert , sans qu'on sache quelle main a commis le meurtre. Aussi, de guerre lasse, l'autorité administrative a- 1- elle reconnu tacitement le Gunnemara comme un lieu d'asile , et il est rarement troublé par ces odieux agents pour lesquels il a tant de haines et tant de cruautés.

G'est dans cette contrée peu connue que nous allons introduire le lecteur, sept mois environ

M LE BBRNfnR IRtiNDAIS.

après les événement» dont le village de Neath avait été le théâtre.

Un amateur de sites pittoresques trouverait difficilement un endroit plus sauvage que la vallée des Trois-Sceurs, située dans la partie la plus inabordable du Cunnemara. C'est un grand ravin ou plutôt une espèce d'abime creusé à la base de trois montagnes qui sont disposées en triangle. Le soleil ne pénètre qu'à une certaine saison de l'année dans ces profondeurs , et il y règne à peu près constamment une obscurité humide qui dispose à la tristesse et à Feffroi. Au centre se trouve un lac alimenté par un torrent qui tombe en eascade retentissanté des hauteurs voisines. La végétation, comme on peut croire, est chétive et rare dans cette solitude. On aperçoit néanmoins çà et \k quelques chênes rabougris, quelques bouleaux implantant avec effort leurs racines dénudées dans les crevasses où les eaux ont apporté «ii peu de terre végétale. Le grondement de la cascade est le seul bruit que Ton entende aux Trois-Sœurs ; le chant mélodieux du rougegorge, du roitelet et du cabaret d'Iriande ii*égayent jamais f écho farouche de ces dése^'*''

Si la vallée ou^fen des Trois -Sce^rs d&i^ aspect lugubre dans ia belle saison , qu'on r

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de M dësolatMB à l'époque on bous reprenoni ce récit, c'est-à-dire au commeneeoient d'un rude hiver* Quoiqu'on fût seulement vers le milieu de novembre, une couche 4^ neige couvrait déjà la cime des montagnes ; les arbres, privés de feuilles , se hérissaient de givre qui ne devait plus fondre jusqu'au retour du soleil, au mois de mai suivant. Le lac dormait sous une croûte de glaee bleuâtre que trouaient de loin en loin des touffes flétries de joncs et de roseaux. La chute d'eau avait été préservée jusque-là de la gelée par son mouvement rapide ; mais on jugeait, aux longues stalactites de glace qui commençaient à obstruer son cours, que l'hiver ne tarderait pas à la pétrifier ellemême, afin que rien ne troublât plus le silence de ces lieux maudits où il prétendait régner seul.

Un voyageur à cheval suivait un sentier à peine tracé sur ie bord du lac. Le vent âpre et piqaant soufflait par bouffées. En dépit d'un ample manteau qui recouvrait presque entièrement son poney, en dépit d'un chapeau à larges bords qu'il enfonçait de manière à laisser à peine un inliervalle pour voir et pour respirer, i'iacoMitt paraissait saisi par le froid. En outre, on jugeait^ à Tincertitude de ses allures, qu'il

100 LE OnNlER IKLAIIDAIft.

n'était pas bien sûr de son ehemin. Il regardait à droite et h gauche d'un air embarrassé; mais ni hommes ni habitations ne se montraient ; il semblait que J'horreur de ces lieux en eût écarté tous les êtres humains.

Le voyageur néanmoins avait sans doute ses raisons pour ne pas s'en rapporter aux appa* renées. A force d'attention, il parvint à distinguer de légers flocons de fumée qui s'élevaient d'un rocher, à petite distance de la chute d'eau ; en même temps une vague odeur de tourbe, apportée par la brise, vint frapper son odorat. Partant du principe qu'il n'y a pas de fumée sans feu et pas de feu sans quelqu'un pour l'allumer ou en prendre soin, il conjectura qu*un cottage, encore invisible, devait se trouver de ce côté, et il tourna dans cette direction la tête de sa monture. Mais le chemin devint bientôt si difficile, qu'il craignit de voir son cheval fatigué trébucher contre les rochers et rouler dans le lac ; il mit donc pied à terre d'autant plus volontiers qu'un peu d'exercice devenait impérieusement nécessaire à ses membres engourdis.

Il marcha ainsi pendant près d'an quart d'heure; mais, plus il avançait et plus il crovAîf. avoir été dupe d'une illusion de ses sens vapeurs fugitives qu'il avait prises pour

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fumée apparaissaient bien encore par moments à la même place; mais h l'endroit d*oà elles semblaient s'élever, il ne voyait trace ni de feu ni d'habitation. C'était un assemblage de rocs moussus ombragés de houx et de^ prunelliers; à l'entour on n'apercevait aucun sentier, aucun signe de passage des pâtres. Les renards de la montagne ou les loutres du lac semblaient seuls fréquenter cette partie du glen.

Le voyageur demeura convaincu qu'il avait pris de loin pour de la fumée ces brouillards blancs qu'exhalent parfois les eaux souterraines i travers les fissures du sol, et ik allait revenir tristement sur ses pas. Néanmoins, avant de s'y décider, il eut la pensée de crier et d'appeler de toute sa force. Aussitôt, à son grand étonnement, une voix qui sortait des entrailles de la terre lui répondit quelques mots inintelligibles.

Le cavalier appartenait aux classes distinguées de la société et ne partageait pas certainement les croyances populaires sur les démons, les lutins et les fées dont les paddys irlandais peuplent les solitudes. Néanmoins, il ne put se défendre d'un sentiment de surprise qui ressemblait à de l'effroi, et il garda le silence.

Mais le premier mouvement passé , il rou-

iM LE DIENIBR IRLANDAIS.

git.de sa faiblesse et recofflioença .ses appels.

La réponse ne se fit pas attendre. Ce furent d'abord des sons inarticulés qui devinrent tout à coup plus distincts, comme si celui qui parlait venait de qmtter une retraite souterraine. Le voyageur entendit enfin ces mots prononces à quelques pas de lui , derrière les arbustes qui couronnaient le rocher :

— Là, là, Jack, mon ami, vous êtes bien pressé aujourdliui. Je suis à vous à l'instant ; le temps d'éteindre mon feu et de démonter mon alambic. Si vous êtes sage, vous aurez une goutte de pooihen tout chaud pour votre patience. On sait que vous l'aimez, Jack, el vous ne ferez pas trop la petite bouche.

Ces paroles étaient significatives ; l'inconnu comprit qu'on le prenait pour un autre et que le hasard l'avait conduit à une de ces distilleries clandestines fort en honneur parmi les proscrits du €unnemara. La découverte d'un pareil secret pouvait ne pas être sans danger pour lui, car dans ce vallon écarté un crime avait bien des chances de rester ignoré. L'étranger était un homme pacifique, et il n'avait aucune arme pour se défendre. Cependant une intr^nîdîttfÇ naturelle, le désir d'obtenir des renseign. sur sa roule, et d'un autre côté le soupçc

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la Toix qui Tenait de frapper ses oreilles n'était pas nouvelle pour lui, l'engagèrent h rester. Il attendit donc, non sans quelque émotion, la 6n de cette aventure.

Bientôt il lui sembla entendre un cliquetis de pierres, comme si Ton eût été en train de refermer l'entrée d'une grotte ; puis, les arbustes s'écartant tout à coup , il se trouva en présence du personnage mystérieux dont la voix était parvenue jusqu'à lui .

C'était un homme entre deux âges, portant le costume des gens du pays : vêtements de peau de chèvre et toque montagnarde ; de longs cheveux flottaient sur ses épaules. Il tenait d'une main une petite outre remplie de la liqueur alcoolique dont la fabrication était son occupation ordinaire ; de l'autre il traînait une vieille carabine , accessoire obligé de sa périlleuse profession. Il paraissait avoir largement usé des produits de son industrie, comme on en jugeait à ses traits enluminés et à une certaine faiblesse dans les jambes qui ne lui permettait pas de conserver exactement son centre de gravité.

A la ^ "^^^^geur, il resta tout ébahi.

— Eh sirs; ' enfin d'un air hébété, ce

n'est pas Jack... t. vît un hunter ou un sassenach... Och!

Puis, songeant sans doute que Tëtrangcr avait découvert l'existence du laboratoire secret, il posa & terre sa petite outre, et relevant sa carabine, il ajouta d'un ton qu'il voulait rendre ferme et résolu :

— Eh ! l'ami , qui étes-vous donc, pour vous promener ainsi dans des endroits où vous n'avez que faire? Vous mériteriez que je vous logeasse une balle dans la tcte, si j'étais méchant; mais je ne suis pas méchant... Et pourtant, camarade , avant de nous séparer , il faudra que je vous regarde un peu dans le blanc des yeux et que je sache si vous avez sur la conscience du pouding d'avoine ou une mauvaise pensée 1

Mais le voyageur ne s'émut nullement de ces menaces, quoique la pointe du fusil fut toujours dirigée contre sa poitrine. Il examinait l'ivrogne avec une extrême attention et semblait chercher à recueillir ses souvenirs.

— Je ne me trompe pas , dit-il enfin\ vous êtes bien Tom Irwing , l'ancien tenancier de lord Avondale, dans la paroisse de Neath ?

Le fraudeur pâlit visiblement, malgré les teintes vermeilles que son visage devait au whiskey de contrebande.

— Tom Irwing ! bégaya-t-il ; s'il plaît à T, Honneur, vous vous trompez joliment. J-*

CHàPITAB IV. lOtt

suî$ pas Tom Irwîng ; je m'appelle Dugald Mac- Carthy, etsuisnédans les hîghlands. J'habite le Cunnemara depuis... Mais que vous importe qui je suis? s'înterrompit-il en se ravisant. Ah çà! dites donc, Thomme, allez-vous vous promener ainsi dans le Cunnemara en disant à chacun de ceux que vous rencontrerez : « Vous êtes ceci, vous êtes cela ? » Il pourrait vous en cuire, je vous en préviens... Eh bien, à moi aussi il me prend fantaisie de savoir qui vous êtes et ce que vous venez faire au glen des Trois-Soeurs , et pourquoi je vous ai vu rôder si près de mon magasin. Allons, débridez votre langue et lestement, ou sinon...

Le canon de fusil fut de nouveau braqué sur le voyageur, qui nes*cn inquiéta pas davantage.

— Tom Irwingou Dugald Mac-Garthy, dit-il en souriant, quoique vous ayez payé de votre personne dans la dernière rébellion, vous n'êtes pas sanguinaire, je le sais. D'ailleurs, vous ne voudriez pas tuer un ancien ami qui n'a pas plus aujourd'hui qu'autrefois de mauvais desseins contre vous.

En même temps , celui qui venait de parler écarta son manteau et montra les traits amaigris , mais toujours calmes et sereins , d'Angus O'Byrne.

Ll DERRIBK IRLàRDAIS. 3. 10

IM Li PBUun auoniAïa.

Irwing oumifesta un vif étoDoement nélé dm

joie, D hissa tomhet sa carabioe, et, s'élaoçanC ▼ers AngQs, il s'écria tninsperté :

— Est-il possible? Sa Révérence eUe-raéme ! Ah ! qod bonheorce sera pour...

Il s*arréta interdit ; le prêtre le negwda Ixe^ ment.

— Eh bien! qae vouiez- vous dire, Tom?

Pour qui ma présence sera-t«]le un bonheur dans oe pays maudit, ou sani» doute personne ne me désire, personne ne m'attead?

— Ma foi ! Votre Révérence, je voulais dire pour... pour ma femme, pardiea.* la pauvre Mary, qui est venue nie joindre ici avee In vieille mère et toute la bande des petits enfMts. Nous sommes établis de Taulre cAté 46 aetle montagne, dans un bon cottage, et si vous consentez à pousser jusqu^lè ,, vous ywvez comme on vous fera fête! Och! nous ne sommes pas aussi misérables qu*autrefoîs ! Le comnerer ne va pas mal dans ce canton.

Et le paddy se mit à rire».

— Le commerce ! répéta Angus afvee aoMir» tume; li^ieU' veuillei que Je eemniepee ^i. vous procure cette aisance soit honorable et eonleniie au;i lôiS'!

— Les lois sont ce qu'elles sont, Votre

eiAfiTEi Vf. iOT

renées répondit frwing av6c l^èretë ; mais on «t bien obligé de travailler mous terre quand il n'y a pas moyen de travailler de$êus.,. Och! il faut rire un peu, comme dit Jack... Mais Votre Révérence paititt crucUement fatiguée, et on dirait que veos avee peine h vous mouvoir. Vous plairait-il un peu de ce whiskey, M. O'Byme? Quoique vous en ayez répandu là-bas , sur les rochers de Saint-Patrick, plus d'un gallon, qui, h la vérité, oe valait pas celui-ci , vous êtes trop sage pour ne pas savoir vous soumettre à la nécessité!

Il se baissa et remplit k moitié un gobelet d'étain du comtenu de son outre, puis il présenta le gobelet & Aûgus. Celui-ci voulait refuser; mais iéellement son sang se glaçait dans ses vdinesi, et il sentait la chaleur vitale Tabandonmer. Il accepta donc et avala avec répugnance une gorgée de la liqueur qu'il avait tant proaerite* Cette action parut comme une grande vietoire k Tom Irwing, qui donna les signes d'une joie immodérée.

^-11 boit!... il boit du whiskey, dit-tl en fraient des mains, et du urbiskey de contrebande «acore ! Là-bas, à Neath, ils ne voudraient jamais croire a^a ! Ah ! Votre Révérence, quand je vous disais que ce whiskey ne pouvait faire de

108 LE DERNIER IRLàMDÀIS.

mal ! Tenez, voici dëj^ les couleurs qui reviennent sur vos joues. Mais, Votre Rëvërenee permet... il ne faut rien perdre des biens de Dieu!

Et Irwing vida d*un trait la tusse que le prêtre venait de lui rendre encore presque pleine.

En dépit de lui-même, Angus O'Byrne se sentait un peu réconforté par les quelques gouttes de v^hiskey qu'il venait d*avaler. Il dit avec un nouveau sourire :

-^ C'est seulement l'abus que je blâme, Irv^ing ; si vous , et tant de nos pauvres compatriotes vouliez vous contenter d'user modérément. . . Mais il ne s'agit pas de cela en ce moment. Puisque vous m'offrez l'hospitalité h votre cottage, j'accepte volontiers. Je suis épuisé de fatigue; car depuis ce matin j'erre dans ces campagnes sauvages. Mon poney ne sera pas fâché non plus d'avoir quelques poignées de paille ou de foin pour se restaurer ; la pauvre bête est sur les dents. Montrez-moi donc le chemin et partons.

— Oui, partons, Votre Révérence, répliqua Tom ; nous ne sommes pas loin de chez moi • et la ménagère n'a pas oublié combien auti vous étiez bon pour elle et pour les enfin

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