‹ Le dernier IrlandaisChapitre 138 sur 149 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

voudrait s'associer a ma triste destinée?... Il ne me reste donc plus, Nclly, qu*une prière à vous adresser. Vous allez rentrer dans ce monde de grandeur < ù vous êtes née ; vous allez retrouver cette richdsse, ces honneurs , cette autorité, l'apanage de votre rang. Dans le cours de cette heureuse existence qui vous attend , vous rencontrerez à chaque pas, sur cette déplorable terre d'Irlande , des souffrances à adoucir, des faiblesses à pardonner, des misères à soulager; eh bien, promettez-moi qu'en toutes circonstances les pauvres trouveront en vous une protectrice et une amie ; promettez-moi de vous souvenir que vous aussi, vous avez été errant«, sans asile et sans nourriture, que vous aussi, vous avez partagé les privations et les angoisses du proscrit!

— Richard ! Richard ! répliqua miss Âvondale d'une voix brisée, ces recommandations ne sont-elles pas une injure pour moi ? Depuis longtemps mon choix n'est-il pas fixé entre ces pauvres dont vous parlez et mes préjugés d'éducation , mes devoirs de famille, mon père luimême? D'ailleurs, Richard, vous oubliez...

Un grand bruit de voix et de pas s'éleva sur la terrasse. Irwing , qui était en observation à la fenêtre, se retourna précipitamment :

f 58 LE DBBlnmt miAllDAIg.

— Partons, railord, partons, dit-il d'une voix étonSée , ils entourent la maison, et cette porte ne saurait résister aux attaques de tant de personnes.

— Oui j partez , dit Angus en embrassant Richard et en lui remettant la lettre qu'il venait d'achever ; partez, et que le Seigneur vous protège!

Richard lui serra la main.

— Frère, dit-il d'une voix altérée, adieu pour toujours!... Quand vous prierez pour notre mère et notre sœur, priez aussi pour moi !

Gunn avait allumé des torches; il en donna une à Irwing , tandis qu'il portait l'autre avec les bagages de son maitre. On ouvrit une porte latérale et on se trouva dans une espèce de réduit obscur, adossé au flanc de la montagne. Là un solide treillage en madriers à peine équarris servait d'entrée aux vastes cavernes de Fairy-Mount. Un air lourd et humide s'en exhalait comme l'haleine de ce gouJGTre ténébreux.

Gunn s'empressa de pousser les énormes barres de bois qui servaient de barrière; «n tournant sur leurs gonds rouilles, elles pro sirent un grondement sinistre qui se prolon

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dans la profondeur des galeries. La lumière des torches se brisait contre les roches abruptes qui formaient la voûte et augmentait encore leur apparence lugubre.

— Il est inutile d^aller plus loin, dit Richard en s'arrétant à Tentrée du souterrain ; Angus, miss ÂYondale, séparons-nous ici. Ces lieux funestes où , dit-on , le sang a coule bien souvent, ne sont pas faits pour plaire à un homme de paix, à une femme timide. Adieu donc encore une fois, et que le ciel vous accorde toutes sortes de prospérités!

Il s'éloignait déjà pour rejoindre ses deux compagnons, qui le précédaient en agitant leurs torches , quand miss Avondale , dans un transport irrésistible, s'élança vers Richard et se cramponna à ses vêtements :

— Richard! Richard! s'écria-t-elle , tu ne me quitteras pas ! Richard, je t'aime !

Tout le stoïcisme du proscrit l'abandonna à ce cri spontané d'une passion au désespoir. 11 serra Nelly contre sa poitrine avec une force extraordinaire.

— Eh bien ! donc , s^écria-t-il impétueusement, veux-tu me suivre, le veux-tu? En dépit du monde entier , je t'emporterai avec moi et rien ne nous séparera plus ! Parle, dis un mot,

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et Feofer lui-toéme ne t'arracherait pas de mes bras!

Sa voix avait quelque chose de sauvage , ses yeux brillaient dans l'ombre, et il tenait la jeune fille suspendue en l'air comme un enfant. Nelly électrisée allait répondre, mais Angus, qui comprenait tout enfin, la saisit par le pan de sa robe :

— Miss Avondale, s'écria-t-il avec autorité, et votre père qui est la... qui vous attend !

Ce seul mot sembla rappeler Nelly à ellemême ; elle ferma les yeux et tenta un faible effort pour se dégager en balbutiant :

— C'est vrai... mon devoir est de rejoindre mon père!

Le sourire sardonîque de Richard reparut sur ses lèvres ; cependant il déposa un baiser sur le front de la jeune fille, la plaça avec précaution sur ses pieds, puis, adressant un dernier signe d'adieu à Angus, il s'éloigna à grands pas ft avec ses deux compagnons.

Nelly, éperdue, voulut encore le rappeler, mais la voix expira dans son gosier, et elle ne put que pousser de sourds gémissements.

Alors Angus l'entraioa rapidement en arrière, et après avoir refermé la barrière, il ram Nelly dans la salle sans qu'elle fit la moiin«

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