CHAPITRE V
résistance. Puis, ouvrant la porte extérieure, que les assiégeants se préparaient à renverser, il dit à voix haute :
— Les rebelles sont en fuite , mais Nelly Avondale leur a échappé. Que lord Avondale vienne don ; recevoir sa fille !
— Ma fille! s'écria le vieillard en écartant la foule depolicemen qui l'entourait; où est-elle? Dieu a donc enfin eu pitié d'une illustre famille prête à s'éteindre !
Nelly tomba presque évanouie dans les bras de son père.
— Où sont-ils? où sont ces traîtres , ees meurtriers, ces ravisseurs de femmes? s'écria sir George k son tour en s'élançant, l'épée à la main, dans la salle.
Un flambeau oublié lui montra l'entrée du souterrain.
— Forcez cette barrière! s'écria- t-il en rugissant de rage; il y a un de ces scélérats qui me doit compte de plus d'une injyre... Et, tenez, tenez, les voici encore!
En effet, à une immense distance, on apercevait un dernier et pâle reflet des torches que portaient les fugitifs ; en même temps un son lointain de trompe paraissait sortir des entrailles de la terre : c'était Gunn qui, pour braver ses
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adversaires, sonnait la retraite sur un air en usage dans les régiments de cavalerie anglaise.
— Qu'attendez-Tons donc? reprît sir George en s'adressant aux constables qui écoutaient d'un airi d'effroi ce bruit étrange; les laisserezvous s'échapper encore une fois? Serons-nous joués comme k Rhefeart? Feu! donc, feu sur eux! Ils s'enfuient!
Une douzaine de fusils partirent à travers les madriers, et sir George lui-même déchai^ea ses deux pistolets.
Cette explosion subite sembla devoir faire crouler la caverne sur les malheureux proscrits. Quand les miUe échos éveillés par ce fracas épouvantable se furent tus de nouveau , et quand la fumée de la poudre se fut dissipée, la lueur des torches avait disparu au fond des souterrains, mais on entendait encore vaguement les sons moqueurs de la trompe, comme une raillerie d'élres surnaturels.
Le» flolporteurt.
Les événements qu'il nous reste k raconter se sont passés à une époque très-peu éloignée de celle où nous écrivons.
A la fin d'une belle journée d'été, deux hommes ayant l'apparence de ces colporteurs qui parcourent les campagnes des trois royaumes pour approvisionner châteaux et chaumières de lingerie et de menue mercerie, s'étaient arrêtés en bas de la hauteur que domine le village de Neath, en face dé la grande avenue de StOin&>House. Ils contemplaient d'un air de vif
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intérêt les lieux où s'étaient accomplis les faits principaux de cette histoire. Peu de changements se remarquaient dans la vallée de Glendalough; ses bruyères et ses bogs, ses ruines, son lac solitaire, avaient le même aspect mélancolique; le village était aussi pauvre, aussi malpropre que par le passé, et l'église de Saint- Patrick semblait toujours attendre la prochaine tempête pour s'abimer dans le précipice sur lequel elle se penchait déjà.
En revanche, du côté du Slone-Hbuse, le coup d'œil était riant et délicieux. Les grands arbres du parc, surchargés de feuillage et de fleurs, répandaient des parfums suaves. A travers la grille de fer ouvragée et dorée, on apercevait toujours ses allées au sable moelleux, ses boulingrins verdoyants , cette profusion de vases et de statues de marbre qui décoraient les quinconces et les parterres. Mais ce qui attirait d*abord Fattention , c'était Thabitation qui avait remplacé Tancienne demeure des lords Âvondale. Là où Tœil avait rencontré si longtemps une villa italienne, où, plus tard, se creusait un gouffre noir et fumant, s'élevait maintenant un petit château gothique, chefd^œuvre de sculpture et de belle ordonna Tours et tourelles, fenêtres ciselées, ornem
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bizarres sculptés dans les murs, chimères de plomb sur les toits, rien n*y manquait pour compléter une gracieuse miniature de ces nobles édifices bâtis par les barons du moyen âge. On n'avait même pas oublié les moyens de défense en usage aux époques reculées ; un fossé entourait le petit manoir; un pont-Ievis, qu'il était facile de lever h la moindre alerte, y donnait seul accès. De la sorte, le nouveau Stone- House éta'' h Tabri des coups de main semblables à celi . qui avait été si fatal à l'ancien peu d*années auparavant.
Malgré ces signes d'une secrète défiance, l'aristocratique demeure semblait vouée h la joie, aux plaisirs et aux fêles. Par la belle soirée dort nous parlons, une grande animation régniit dans le parc et dans le château. D'élégantes calèches, de fringantes amazones, parcouraient les allées ombreuses qui s'étendaient à perte de vue dans toutes les directions. Sur le lac artificiel glissaient de jolies gondoles chargées de brillants cavaliers et de femmes éblouissantes de toilette. La brise tiède qui s'élève au coucher du soleil apportait au passant des chants lointains , des sons de harpe et de piano , qui s'harmoniaieut avec les modulations plaintives du rossignol dans les bois. Enfin, 3. 15
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oo reconnaissait tout d'abord que Stone-Hoîise était habite par des propriétaires riches, hospitaliers, amis des plaisirs que procure Topulence.
Les deux colporteurs observèrent un moment en silence ces frappants contrastes. Ils portaient le costume habituel des gens de leur profession : guêtres de cuir, blouse de toile et large chapeau rabattu; ils conduisaient par la bride un fort cheval chargé d'un énorme ballot. L'un d'eux était de petite taille ; sa figure exprimait la vivacité et la bonne humeur, malgré les fatigues de sa vie nomade. Appuyé sur une demiaune, en guise de canne, il finit par siffloter en attendant son compagnon qui semblait absorbé par de sombres pensées. Celui-ci, au contraire, était un homme grand et robuste, qui conservait une sorte de noblesse sous ses vêtements grossiers. D*épais favoris et de longs cheveux noirs flottants semblaient vouloir cacher son visage , qui avait un caractère marqué de réflexion et de tristesse. A la déférence que lui témoignait l'autre porte-balle , on jugeait que ce personnage était le chelf de l'association.
Enfin le plus petit des deux parut s'impatî*^"ter de la longueur de cette halte sur la publique.
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— Maitre, dit-il à demi-voix, il est temps de songer à trouver un gite pour la nuit. On pourrait s'étonner de nous voir regarder le nouveau Stone-House, comme si nous voulions Tacheter, etlesconstablessont, dit-on, très-questionneurs par ici.
Son camarade tourna distraitement vers lui ses yeux pensifs, comme sïl n'eût pas entendu cette observation. Néanmoins, il sp mit à monter là rue rocailleuse du villoge ; l'autre le suivit avec le cheval qui portait les marchandises.
Quelques paddys se mirent sur les portes, quelques visages hâves se montrèrent aux fenêtres sur leur passage ; mais, excepté de vieilles femmes et des enfants qui leur tendaient la main et auxquelsle maître colporteur distribua deux ou trois schellings, les habitants de Neath ne semblèrent éprouver pour ces voyageurs inconnus qu'un vague sentiment de curiosité.
Ils arrivèrent ainsi au cottage de la veuve O'Flanagan, le cabaret ou l'auberge du village. Aucun signe extérieur n'annonçait un lieu public. A quoi eut servi une enseigne dans ce pays où pas un étranger ne venait quelquefois en une année? Néanmoins les colporteurs ne s'y trompèrent pas et s'arrêtèrent devant la
porte, au milieu de cette fange fétide qui avoisiné toujours une habitation irîandaise. L'ua d'eux allait entrer pour prendre langue, tandis que Fautre tenait le cheval, quand mistress OTlanagan, la dame du logis, attirée par le bruit; parut elle-même sur le seuil de sa demeure.
La vieille cabareticre était peu différente d'autrefoi^ , sinon que son visage était plus rouge, et son nez considérablement plus bourgeonné. A la vue de ces voyageurs bien couverts, suivis d'un cheval chargé, elle fut pénétrée de saisissement et de respect. Elle leur adressa sa plus gracieuse révérence, et, ôtant précipitamment la petite pipe qu'elle tenait entre ses dents noires, elle dit d'un ton doucereux :
— Que saint Kevin vous assiste , mes beaux gentlemen ! Que désirent Vos Honneurs d'une pauvre veuve? Je ne me souviens pas de vous avoir vus encore dans cette paroisse.
— Eh ! la bonne mère, dit le plus petit colporteur d'un ton jovial, n'êtes- vous pas auber* giste? Nous venons loger chez vous donc. Vous ne nous connaissez pas , mais vous avez connu du moins le prédécesseur de mon maître, M. Davidson, qui faisait autrefois une tour tous les ans dans ces contrées?