CHAPITRE VI
-^ Si j'ai connu Sam Davidson, de Belfast! répliqua la vieille, dont un sourire éclaira la laide physionomie; oui, oui, Votre Honneur, je l'ai connu, je puis le dire. C'était un bel homme et un joyeux convive ; il a vidé plus d'un verre de whiskey avec mon pauvre défunt. Si j'r' connu Sam! Allez, il ne quittait jamais la i...jison sans laisser pour moi, après avoir honorablement réglé sa dépense , un coupon de toile ou quelques aunes de rubans. Oui, c'était un, brave garçon. Mais où est-il maintenant? Il ne doit pas être jeune non plus, rhonnéte Sam !
— Il est mort , ma bonne femme , répliqua le colporteur d'un ton délibéré , et mon maître que vous voyez, M. Francis Poster, aussi de Belfast, a pris la suite de ses affaires... Moi, je suis James Kennedy, aide et premier commis de M. Foiter. Nous venons donc loger chez vous, comme Sam Davidson ; et si vous nous recevez bien , il pourrait arriver que demain, quand nous partirons, et le coupon de toile, et l'aune de ruban, et peut-être même les aiguilles et le fil que vous pourriez employer en trois mois, restassent ici pour vous laisser un bon souvenir de nous!
Les yeux de la vieille pétillèrent de plaisir.
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NëaiMDoioB, elle éj^rouva certains scrupules de eoDscience.
— Écoutez , maître James Kennedy^ repriteDe avec embarras, je vous traiterai de mon mieux , vous et M. Francis Poster ; mais, s'il faut l'avouer, Tannée n'a pas été bonne, et nous voyons si peu de monde !... Enfin, pour le moment, l'aubei^e n'est pas des mieux fournies.
— Bah ! bah ! n'est-ce que cela, dame O'Flanagan? Nous ne sommes pas difficiles , et nous nous contenterons de ce que vous pourrez nous donner.
— Dans ce cas , mes dignes messieurs , reprit la cabaretière rassurée, soyez les bienvenus chez moi. Tenez ^ fkites le tour de la maison; vous attacheres^ vous-même le cheval sous le hangar, et je vais envoyer les petits Mac-Tool lui couper une botte d'herbe le long du chemin. Vous pourrez transporter votre ballot dans la seconde pièce du cottage; c'est \k que vous coucherez sur de bonne fougère fraîche.*. Pour votre souper, vous aurez de la purée de pommes de terre au lait, des galettes d'avoine, et vous arroserez cela, si vous voulez, avec de petite aie que j'ai brassée moi-même. AHaz. allez, on est pauvre, mais on n'est pas troi pourvue non plus!
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£lle rentra dans la maison, où se trouvaient déjà plusieurs personnes, et James Kennedy conduisit le cheval au hangar, suivant les instructions de la vieille. Quant à Poster, il nV vait pris aucune part à la conversation et, les yeux tournes vers la mense catholique, il semblait abiiT" dans de sombres réflexions. Un léger oouj: le coude de son associé le rappela à lui. Alors il suivit Kennedy machinalement, et, quand ils trouvèrent seuls, de l'autre càté de la maison, ^n les entendit chuchoter avec vivacité, comme si l'un d'eux eût adressé à l'autre des avertissements ou des reproches.
Après a ^oir déchargé le cheval et mis le ballot en lieu de sûreté, les colporteurs entrèrent dans la saUe commune du cottage. Mistress Fia* nagan s'occupait activement des préparatifs de leur maig-^ souper. Quelques hommes et deux vieilles feiiimes étaient assis devant des tables branlantes. Cependant rien n'annonçait des consoomiateurs : les tables étaient nettes de pots et de verres. Les deux vieilles femmes filaient leurs quenouilles; les hommes, les mains appuyées sur leurs genoux , se regardaient en silence. On devinait d'anciennes pratiques, à qui l'im'pitoyable cabaretière ne voulait plus accorder crédit, et qui, par un reste d'habitude,
venaient encore s'asseoir, dans ce bouge fétide, à leur place accoutumée.
Ces pauvres diables se levèrent avec empressement afin de céder aux nouveaux hôtes la table la plus propre. Les colporteurs s'y assirent, Kennedy, le bavard, sur le premier plan, et son maître, silencieux, dans l'ombre.
— £h ! mistress O'Flanagan, dit Kennedy d*un ton dégagé, j'avais entendu dire à feu Davidson que le whiskey, que vous autres, gens du sud, appelez du poothen, coulait chez vous comme de l'eau.. , Les choses ont bien changé, à ce que je vois !
— Du poothen ! monsieur, du poothen ! répliqua la cabaretière. k qui les larmes vinrent presque aux yeux. Âh! Thonnéte Sam avait raison ; autrefois 11 se débitait chez nous plus de poothen qu'il ne s'y débite aujourd'hui de petite aie. Il y avait bien Sa Révérence M. O'Byrne, l'ancien ministre de la parçisse, qui nous sermonnait quand on buvait trop le dimanche; malgré cela , les pauvres gens pouvaient se réchauffer d'une goutte de whiskey de temps en temps, et ils ne s'informaient pas si la liqueur avait acquitté ou non les droits de douanes. Mais il est venu ici, l'année dernière, un homm dont je ne veux pas dire de mal, car e^^
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ministre du Christ, un saiot père capucin qu'on appelle le père Mathews. 11 prêche que les chrétiens ne doivent boire ni vin, ni bière, ni whiskey, ni eau-de-vie, et quand il est parvenu à tourner la tête & quelques-uns, il leur remet une médaille, un pledge, pour qu'ils puissent se reconnaître et se surveiller les uns les autres. Ah ! Votre Honneur, le père Mathews a distri^ bué beaucoup trop depledge dans la paroisse de Neath, et maintenant le cabaret de la pauvre OTlanagan est presque toujours vide !
— En effet, dit Kennedy en ricanant, tous les aubergistes que nous rencontrons dans nos voyages onr« la même aversion pour le père Mathews. ^Néanmoins, ajouta-t-il en promenant son regard dans la salle, tous les habitants de la paroisse ne peuvent être partisans du teetotalisme. Voici, par exemple, de bonnes vieilles femmes qui doivent avoir besoin parfois d'une goutte de poothen pour se réconforter , et d'honnêtes paddys dont cette bienfaisante liqueur colorerait peut-être un peu les joues pâles!
Un murruure d'assentiment s'éleva parmi les assistants. Jenny, car c'était elle qui filait sa quenouille avec sa compagne Alison, se chargea de répondre.
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** Oui, oui, maître Kennedy, vous avez bien raison, fit-elle d'un ton dolent; ainsi, Alison et moi , nous avons pleuré toute la matinée aux funérailles du pauvre Dîck Mahony, un père de famille qui s'est pendu, il y a deux jours, parce que les middlemm de milord allaient le chasser de son cottage, et nous avons été obligées de pleurer gratis. Nous n'avons pas eu une goutte de vin ou d'ale pour nous donner du cœur à k besogne; aussi notre bouche maintenant estelle aussi sèche que nos yeux. Mais comment boirait-on du whiskey quand on n'a pas dans sa poche une pièce de deux pence pour empéeher le diable d'y danser?
M. Poster, le maitre colporteur, se pencha à l'oreille de son aide et lui dit un mot à voix basse. Kennedy baissa la tète en signe d'assentiment.
— Mistress O'Flanagan, reprit-il, si vous avez rarement le débit de votre whiskey, il n'en doit être que plus vieux et meilleur. £h bien, voici mon mmtre qui, pour payer sa bienv^iue à Neath, vous prie d'en servir k chacun de eeiix qui sont ici une petite mesure ; ni eux ni vous ne refuserez de nous faire raison, je l'eqpàre?
Les assistants se répandirent en bénédic
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et en remerctinents. L'hôtesse s*empressa d'exécuter les ordres des généreux voyageurs, et bientôt chaque convive se mit à déguster avec délices ce nectar précieux dont il était privé depuis longtemps.
Alison et Jenny surtout ne tarissaient pas en éloges sur la munificence des étrangers.
— Ah ! Votre Honneur , dit Alison en faisant claquer sa ngue et en se tournant vers Poster, dont la portion restait intacte devant lui , voilà une belle action , et vous mériteriez de vendre ici vos ms *chandises avec de gros bénéfices. Malheureusement il n'y faut pas compter , voyez-vous ; le village est si pauvre, qu'excepté le révérend M. Bruce, le ministre de la religion établie, et le père Gordon, le nouveau ministre catholique, pas un habitant peut-être ne serait assez riche pour vous acheter une douzaine d'aiguilles ou un écheveau de fil.
Le silencieux colporteur rompit enfin le silence obstiné qu'il gardait depuis son arrivée.
— Ainsi donc, demanda*t*il d'une yoix vibrante, on est toujours misérable sur les terres du lord Avondale?
— Vous pouvez le dire, monsieur ! s'écria Jenny, jalouse de payer son écot en renseigaem ents. Nos souffrances deviennent de jour en
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jour plus grandes; malgré les aumônes du gouvernement, nous n'avons à manger que la moitié de notre soûl , et nous sommes presque nus. Aussi la plupart d'entre nous se trouventils très-contents quand on consent à les recevoir sur les navires qui vont en Angleterre, ou en Amérique, ou plus loin encore. Si on le voulait, nous quitterions tous ce malheureux pays, où nous mourrons de faim tdt ou tard.
— Et quelle est la cause de cette affreuse détresse?
— 11 y a d'abord la .maladie des pommes de terre. Votre Honneur; puis les landlords de Stone-House ont redoublé de rigueur, depuis la dernière rébellion. Dame! ils ont bâti un château à la place de l'ancien cottage , et il a fallu beaucoup d'argent pour cela... Aussi ont-ils complètement changé leur mode de régir leurs terres. Autrefois le petit fermier traitait directement avec eux ou avec leur intendant, et, si durs qu'ils fussent, il en tirait toujours quelque chose. Mais, depuis cette maudite insurrection, le landlord n'a plus voulu avoir affaire au simple paddy ; il loue ses domaines à de gros spéculateurs qui sous-louent eux-mêmes à d'autres, et qu'on appelle des middlemen ( intermédiaîr Si bien qu'un pauvre bomrne qui a besof
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quelques acres de terre pour nourrir sa famille ne les obtient qu*à des prix exorbitants. A la premier^ échéance, il ne peut payer son terme; alors les middlemen saisissent tout ce qu'il possède et le chassent de son cottage avec sa famille. De la sorte, les maîtres s*enrichissent et ne craignent rien, tandis que le paddy se ruine et se trouve réduit à la mendicité.
— Et quel est le landlord, dit Poster avec agitation, qui, dans la crise où nous sommes , appliqué encore ici cette impitoyable système d'exploi^tion dans la paroisse de Neath? Je croyais q le vieux lord Avondale avait reçu de trop S€ . ^res leçons pour. . .
— Le vieux lord ! répéta Jenny à sou tour ; quoi ! Votre Honneur , ignorez-vous que le vi^x lord est mort, il y a plus de deux ans j un peu aprèi le mariage de sa fille?
Le colporteur fit un soubresaut.
— Lord Avondale est mort et sa fille est i^ariée? dit-il d'une voix altérée en pâlissant.
— Eh ! s'il plait à Votre Honneur, c'est là une vieille histoire. Miss Nelly a épousé sir George Clinton, son parent, qui, par suite de la mort du vieux lord, est devçnu pair d'Angleterre et qomte Avondale.
poster se renversa en arrière j comme s'il eût
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été pris d'un malaise subit. Son compagnon 'lui toutiha l'épaule et Tobligea k boire tout d'un trait un verre dé whiskey. Peiidiârit celte t^on^ ▼er8ation,]e8 habitués du cabaret s'étaient éclipsés un à un par suite de la discrétion naturelle au bas peuple irlandais. Il ne restait dans la salle que la veuve Flanagan et ses deux shtleB , h qui l'obscurité toujours croissante avait dérobé rémotion singulière du colporteui^.
— Vous savez , mes bonnes femmes, reprit bientôt Kennedy d'un air de simplicité, que les gens de notre profession sont obligés de se renseigner aussi exactement que possible sur le caractère et les habitudes des personnes itnpor-
'tantes du pays où ils s'arrêtent; c'est ainsi que Ton parvient à contrais ter avec eHes de bous marchés. Ne vous étonnez donc pas si mofn maître et moi nous désirons savoir plus particulièrement ce qui concerne votre jeune lady .
— 11 peut être dangereux de parler de certaines choses, ami Kennedy, répliqua Alison ; cependant, s'il faut l'avouer, le <nariâge de sir George avec miss Âvondale a fait jaser dans le temps, et on n*y a cru que quand la bhode a été entièrement conelue. On priélend que rtit^ Nelly ne pouvait souffrir sir George à caùr
sa conduite dans une intrigue qui coûta 1
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à uiijÇ Qialbcureuse jç|une dame de ce village.
— Eh ! niais, cominère, interrompit Jenny à soo tour eiji ricanant^ ce que vous ne dites pas, c'est que miss Avondale n'en devait guère à sir George; cctr enfin, une jolie fille comme elle qui est enlevée par les whileboys et qui reste prisonnière dans le Cunnemara pendant plus de six mois, ça parait bien chanceux tout de même !
— Vpu^ êtes une iqauvaise langue, Jenny, ditmi^ress.OTlanagan, qui, tout en retournant ses galettes d'avoine, ne perdait pas un mot de la conversation, et vous allez donner une dëtestable opinion de vous à Leurs Honneurs... Qu'importaieat les bagatelles dont vous parlez, quand, il s'agissait d'une grande fortune comme celle des lords Avondale! Si miss Nelly n'eut pas épousé sir Gebrge , k qui revenaient , après la mort du vieux comte, le titre et la terre d'Avojidale, il eut fallu lui payer un douaire de cinquante mille livres sterling; or, sir George n'avait rien, et la construction du nouveau chftteau avait coûté les yeux de la tête. Le vieux lord n'a vu d'autre moyen, pour conserver entiers les domaines de ses ancêtres, que de décider les jeunes gens à ce mariage ; il y est parvenu, non sans difficulté, .dit-on; ce qui
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iianpcche pas les époux de mener joyeuse vie !
— Ooi. dit Jenny, maïs le bruit court quils oc sont jamais si heureux que quand fis sont âoigncs fun de Fautre. Ainsi, pendant que miSord assiste aux courses d'AngleU. Te, milady est Tcnor ici inaugurer le château avec une bande de jeune gentlemen qui chassent et pèchent toute la journée , et de riches ladys qui courent à cfacral dans le parc, en riant comme des folks. Miladj leur donne Texemple, et ce n>$t pas là la conduite d'une femme bien chagrine de Fabsencc de son mari.
— Vous nV êtes pas , Jcnn j , répliqua Alison en baissant la Toix d^un air railleur ; sans vouloir médire de milady. j^ai entendu conter des choses... Vous avex tu ce beau gentilhomme français qui est toujours près décile, qui raccompagne à la promenade, qui tient la bride de son poney? Je me suis laissé dire...
Les vieilles femmes, lancées à pleines voiles sur Fooéan de leurs commérages habituels, oubliaient devant qui elles parlaient ; leur verve dénigrante notait pas près de s^arréler, quand M. Poster, remis enfin de son trouble, demanda avec un reste d'émotion :
— Mais du moins, miss Nelly... je veu lady Clinton sait compatir aux souflirar