‹ Le dernier IrlandaisChapitre 144 sur 149 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

pleurer la nuit dans les lieux où il avait sans doute vécu et souffert.

Quoi qu'il en fût de ce récit, le jour était déjà haut le lendemain quand les deux colporteurs sortirent Ti leur chambre. Kennedy se montrait toujours gai et alerte; mais son maitre, M. Poster, avait le teint pâle, les yeux rouges et fatigués. Ils trouvèrent dans la pièce principale du cottage mistress OTlanagan, qui, vêtue de ses habits les plus propres, semblait rentrer d'une exci rsion matinale.

— Cherchez bien vite la robe que vous avez promise, bons gentlemen, s'écria la cabaretière rayonnante de joie et d'orgueil, j'ai réussi; vous verrez milady.

— Comment! s'écria impétueusement Poster, vous avez obtenu pour nous l'entrée au château?

— Pas tout à fait au château. Votre Honneur, mais c'est tout comme ; vous allez voir : Je suis donc allée ce matin trouver mistress Jones ; je lui ai exposé que vous veniez d'arriver dans le pays avec une balle remplie des plus belles choses du monde et que vous désiriez montrer vos marchandises à milady. D'abord mistress Jones m'a répondu que c'était impossible ; que milady avait expressément défendu de laisser

490 LE DEmflER IRLANDAIS.

entrer à Stone-House des personnes inconnues, qu'elles fussent du pays ou non. Cependant j'ai tant insisté qu'elle a fini par eéder. « Ma chère mistress O'Flanagan, m'a -t -elle dit d'un air gracieux, je veux faire quelque chose pour vous. Écoutez : ma maîtresse m'a ordonné de préparer ce matin le thé au pavillon des ruines ; elle y viendra avec une seule personne, sans doute quelque dame de ses amies; que vos protégés s'y rendent par la petite porte du parc, j'aurai soin de la laisser ouverte. Ils me trouveront au pavillon et ils pourront déballer leurs marchandises, d'autant plus que j'ai moimême besoin de dilBérents objets qu'on se procure difficilement par ici. Milady, je Tcspère, ne se fâchera pas et peut-être se laissera-t-elle tenter par l'occasion. Vous le voyez, a-telle ajouté, l'aimable dame! je me compromets pour vous; mais vous avez été pleine d'égards lorsque ma maîtresse et moi nous étions à Neath, chez M. Bruce, dans de fâcheuses eirconstances, et je veux vous prouver que je n'ai pas oublié vos bons offices. » J'ai bien remercié mistress Jones, comme vous pouvez le croire, et je suis accourue vous porter cette excellente nouvelle. Mais il n'y a pas de te à perdre : faites vite un ballot de vos artii.

CBAMTRC Yi. 191

les plus précieux et je vous conduirai moi-même à la petite porte du parc.

— Je la coooais, dit Poster d'un air pensif; c'est un lieu funeste et qui rappelle de douloureux souvenirs !

— Vous la connaissez? demanda mistress O'Flanagan avec surprise.

— Eh! ne devons-nous pas nous informer des plus petits détails pour réussir dans notre profession? dit Kennedy avec empressement; mais vous êtes une brave femme, mistress O'Flanagan ; suivez-moi donc dans l'autre pièce, vous choisirez vous-même la robe qui vous conviendra le mieux... oui... et vous aurez de plus quelques aunes de linon pour faire une coiffe, puis un châle pour vous garantir du froid l'hiver prochain.

— Une coiffe! un châle! s'écria la cabaretière transportée; oh! je serais trop riche, Votre Honneur ; c'est pour le coup que Jenny et Alison me reprocheraient d'accaparer tout le bonheur de la paroisse ! Eh bien, avec votre permission , le châle sera pour Alison et la coiffe pour Jenny; elles me semblent parfois un peu méchantes, j'en conviens, mais ce sont de vieilles amies, et elles sont si malheureuses !

Peu d'instants après, les deux colporteurs

192 LE DEBNIER IILÂRDAIS.

partaient pour Stone-House, tandis que mistress O'Flanagan courait montrer à ses voisines les splendides cadeaux qu'elle venait de recevoir. Kennedy portait sur son dos une balle qu'il manœuvrait avec aisance; Poster, toujours sombre, le précédait. Ils trouvèrent la petite * porte ouverte, comme le leur avait annoncé la vieille hôtesse, et ils entrèrent sans difficulté dans le parc.

Ils prirent d'abord la jolie allée verte où Richard O'Byrne avait pénétré autrefois à la suite de son frère et de sa sœur. On était à peu prés à la même époque de l'année, et rien ne paraissait changé dans ce lieu de délices. C'était le même aspect poétique, le même effet de soleil dans le feuillage ; c'étaient les mêmes senteurs d'ébéniers et d'acacias , les mêmes chants d'oiseaux. Arrivé à l'endroit où Richard s'était rencontré avec sa sœur, après la découverte du billet adressé à sir George, Poster fut saisi d'une agitation extraordinaire. 11 s'arrêta, ses yeux se remplirent de larmes, et son compagnon l'entendit murmurer : « Julia ! pauvre Julia! »

Bientôt ils se remirent en marche, mais ce fut pour s'arrêter de nouveau à l'endroit où Richard avait abattu un cerf dix cors qui naçait la vie de miss Avohdale. Cet end*

Page 1