CHAPITRE YI
se reconnaissait facilement à la jeunesse des taillis qui avaient remplacé ceux brisés par l'impétueux animal. Là les impressions du mystérieux porte-balle semblèrent prendre un caractère différent. Son front se crispa, ses lèvres se serrèrent, mais il ne prononça pas une parole, et k la première invitation de son compagnon, il s'éloigna d'un pas rapide.
Ils atteignirent ainsi la grande avenue sablée qui conduisait du château au pavillon des ruines. Ils venaient de s'y engager, quand tout à coup, au débouché d'une allée latérale, ils se trouvèrent face à face avec deux gentlemen, vêtus de noir, qui se promenaient nonchalamment appuyés sur leurs cannes k pommes d'or. On jugeait à l'aisance affectée de leurs manières, à leurs airs importants, que ces promeneurs appartenaient à la haute domesticité <iu château ; en effet, c'étaient M. Glarence et M. Tyler, le nouvel intendant et le nouveau bailli de Stone- House.
En apercevant les colporteurs, dont le costume et l'équipage étaient caractéristiques, les deux éminents personuages parurent frappés d'indignation :
— Qui vous a permis d'entrer ici, coquins? dit M. Glarence en les apostrophant avec arro-
It^4 LE DEBHIEB ligLâRBAIS.
gance; depuis quand de misérables vagabonds pénétrent*ils dans le parc d'un pair d'Angleterre, sans plus de cérémonie que dans l'enclos d'un paysan?
-^ Voilà une audace sans exemple ! s'écria M. Tyler k son tour ; et cela prouve peut-être que ce maudit esprit de rébellion que l'on croit mort avec O'Gonnel subsiste toujours. 4. Venez çà, drôles. Qui êtes- vous? Gomment vous appele2*vous? De queUe manière vous êtes-vous introduits h Stooe-House? Je suis magistrat et j'exige...
— Certainement , s'écria Glarence , aucun portier n'aurait osé vous laisser entrer ici, ou je le chasserais sur l'heure !
Poster, irrité de l'insolence de ces questions, allait riposter avec énergie; sous son ample chapeau, ses yeux brillaient de fierté et de menace. Le prudent Kennedy se hâta de le prévenir.
— S'il plait h Vos Honneurs, répliqua-t-il d'un air de simplicité et d'humilité parfaitement joué, nous soomies ici parce qu'on nous y a appelés... Nous n'avons pas pénétré dans ce parc en passant par-dessus les murailles, comme des voleurs, mais nous y sommes entrés |)ar '* porte, comme d'honnêtes sujets de la reine font un commerce licite et qui sont sous la r
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tection des lois du royaume. . . La personne qui nous a mandes et qui nous attend là -bas, au pavillon des ruines, est mistress Jones, la femme de chambre de midady ; nous espérons aussi que.milady elle-même voudra bien nous accorder Fhonneur de sa pratique.
Get4e réponse modeste et naturelle parut rabattre un peu Finsolence des questionneurs. Cependant Tyler reprit d'un ton gourmé :
— Je ne sais trop pourquoi on se pennet de contrevenir ainsi à l'ordre établi à Stone-House! Je suis délégué des pouvoirs judiciaires de milord, en son absence, et personne que moi n a le droit...
— Paix, bailli! paix, M. Tyler! dit Clarence en lui faisait un signe de la main. Ne nous mêlons pas de cette affaire^ croyez-moi. Mistress Jones est la favorite de milady ; ne nous brouillons pas avec elle, je vous prie... Aussi bien il ne serait pas impossible que milady elle-même se trouvât là-dessous, car je crois avoir entendu dire qu'elle se rendrait ce matin au pavillon. Puisqu'il en est ainsi, mes braves gens, continuat-il d'un air gracieux en se tournant vers les colporteurs, continuez votre route; du moment que vous avez été mandés par mistress Jones, personne n'a plus rien à vous dire.
196 LE DERmEB IRUNDAIS.
Et il les congédia d'un geste majestueux.
Poster voulut encore leur adresser la parole ; mais son compagnon lui prit le bras et Tentratna brusquement en murmurant quelques mots, en guise de remerciment, pour la bonté de Leurs Honneurs.
Clarence et Tyler les regardèrent un moment s'éloigner.
— Sur ma parole, bailli, dit enfin Clarence, la figure de ces hommes ne me revient pas du tout. Le petit a un air hypocrite qui n'inspire pas la confiance, et le grand m'eût fait peur si je pouvais avoir peur de quelque chose.
— Oui, oui, répliqua Tyler, ils m'ont paru suspects tout de suite, et si vous ne teniez pas tant à ménager cette mistress Jones... Vérita^ blement les yeux de ce grand escogriSe m'ont rappelé ceux d'une personne avec laquelle ni vous ni moi, Clarence, n'aimerions i nous trouver en tète à tête.
— De qui donc voulez-vous parler, bailli ?
— Rien, rien; j'ai rêvé, répliqua Tyler; quand on a l'imagination frappée on croit retrouver partout... Mais il serait sage peut*ètre, Clarence, de surveiller ces drôles et de nous assurer s'ils nous ont dit la vérité.
— Volontiers, Tyler.