‹ Le dernier IrlandaisChapitre 147 sur 149 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

çut , malgré la demi^bseurîté qui y régnait , des personnes étrangères. Aussitôt un pourpre foncé remplaça le léger incarnat de son visage, son front se plissa, ses narines se gonflèrent.

— Qu'est ceci? s'écria-t-elle d'un ton d'autorité; qu s'est permis d'entrer ici malgré mes ordres? A quoi pensez-vous donc , mistress Jones?

— Milady! s'écria la . gouvernante accourant éperdue, je vous supplie de m'excuser... Ce sont d'honnêtes colporteurs que j'ai pris la liberté d'introduire ici pour...

— Et de quel droit mistress Jones a«t-elle permis un semblable étalage de friperie dans le pavillon où je dois venir prendre le thé? demanda Nelly avec hauteur.

— Milady, balbutia la pauvre femme, à qui sa maîtresse n'avait jamais parlé sur ce ton de dureté, j'espérais qu« vous-même vous auriez pour agréable de faire un choix...

— Je l 'achète rien à de pareilles gens... Ils peuvent se retirer. Quant à mistress Jones, elle se souviendra désormais que je ne saurais autoriser personne è prendre avec moi ces insolentes privautés.

La pauvre Jones fondait en larmes et les sanglots lui coupaient la parole.

Mt Ll DBBNItt IRLANDAIS.

— Allons! dit le cavalier d*uo ton léger, il n'y a pas grand mal ; nous serons bientôt débarrasses de ces espèces-li. Eh! camarades, ajouta-t-jl en se tournant vers les colporteurs, vous avez entendu milady? Décampez , et lestement, ou je vais appeler les gens, qui vous pousseront plus rudement que vous ne voudriez.

Kennedy se dépêchait de son mieux , entassant les marchandises péle-méle dans le ballot. Poster restait impassible. Il s'approcha de lady Clinton et lui dit d'un ton où l'ironie se mèlult A l'humilité :

— Que Votre Seigneurie me pardonne, si j'ose élever la voix en sa présence ; mais le plus faible ver de terre se redresse quelquefois sous le pied qui l'écrase. Je ne suis sans doute qu'un vagabond de porte-balle ii%ndais, vivant pént* blement de mon travail, repoussé de porte en porte, et je dois être habitué à l'outrage ! Mais est-il juste, est^il raisonnable que lady Clinton fasse ainsi retomber sa colère sur une fénmie qui la sert depuis vingt-cinq ans et qui est oou* pable seulement d'avoir suivi les inspirations de son bon cœur envers de pauvres marefaands ambulants?

Le son de cette voix avait d'abord paru

pre«$ioiiBer milady ; nëanmoins elle lança un regard de froid dédain k celui qui venait de parler.

— Mistresa Jones n*aura rien à gagner à votre iniervention^raniiy rëpondifc-elle ; vous êtes» je crois, un de ces diseurs de choses sentimentales, comme l'espèce commence k se r^andre dans le pays. Je vous félicite, mon cher, n»ii$ réservez vos sermons pour vos chapelles papistes ou pour vos meetings en plein air.

Puis se jetant dans un fauteuil d'un atr en« nuyé:

— Ah ! vicomte, ajouta-t*elIe en s'adreasant au Français, par pitié, débarrassez-moi de ces importunités ! Gela devient intolérable !

^ Oui, oui, milady, répondit le vicomte avec empressement. Allons! hors d'ici^ vauriens, ou je m'abaisserai moi-même à vous jeter à la porte !

Il voulut joindre le geste k la parole et leva la main sur Kennedy, qui se trouvait le plus près de lui. Mais Kennedy venait d'achever sa balle etl'avait chargée prestement sur son épaule; il fit un formidable moulinet avec sa demi-aune et le frêle vicomte ne jugea pas à propos de pousser plus loin ses démonstrations menaçantes. Hisbress Jones se hâta de se placer enfare eux ti supplia le colporteur de s'éloigner.

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Pendant ce temps, Poster 8*était approche de lady Clinton et avait repris de sa voix stridente :

— Je comprends TimpÀtience qu'éprouve cet bonorahle gentleman de se trouver ici en tête k tête avec Votre Seigneurie ; c'est un bonheur que Tunivers entier envierait à ce Français... Maïs si pressés que vous soyez l'un et l'autre d'écarter des t^oins importuns, lady Clinton entendra ce qui me reste à lui dire. Nclly Avondale, qu'êtes-vous devenue?

Ces derniers mots étaient prononcés avec un accent de profonde tristesse, presque de désespoir. Milady essaya de distinguer les traits de l'inconnu.

— Vous n'êtes pas un colporteur ! dit-elle d'un ton altéré; qui êtes-vous donc?

— Moi? Rien... un fantôme du passé peutêtre, un souvenir, un remords qui vous apparaît au milieu de votre existence actuelle pour vous rappeler combien lady Clinton est déjà loin de Neliy Avondale. Quoi! jeune femme, l'orgueil, l'ambition , l'amour du luxe et des joies mondaines ont-ils éteint sans retour les sentiments purs, les nobles aspirations de votre jeunesse? Avez-vous donc oublié lUchard O'Byri

et Julia, sa malheureuse sœur, et les solitu

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de.Cannemara, et vos souffrances^ et vos serments?

Nelly poussa un cri d'horreur et recula précipitamment son fauteuil.

— Je vous fais peur, reprit Poster dont la voix devenait de plus en plus triste. Oh ! cela n'est pas ma volonté, j'en prends Dieu à témoin ; non, je ne suis pas ici pour vous adresser des reproches qui aigriraient encore votre cœur, irriteraient votre fierté. Nelly Avondale, vous étiez bonne autrefois, vous étiez pleine de pitié pouf ces grandes infortunes qui pullulent autour de vous. Dans cette terrible lutte qui dure entre nos deux nations depuis tant de siècles , vous n'osiez détester les vainqueurs , mais vous aimiez les vaincus. Vous vous êtes un moment associée aux désirs des plus faibles, à leurs douleurs, à leurs espérances. Pourquoi n'en est-il plus de même aujourd'hui que vous avez en mains la richesse et la puissance? Pourquoi faites-vous couler les larmes au lieu de les essuyer? Pourquoi affligez-vous au lieu de consoler? Nelly Avondale, je vous en conjure, soyez encore compatissante pour la pauvre Irlande ; méritez les bénédictions dans ces chaumières où Julia répandait les douces paroles et les bienfaits. Les vaincus maintenant n'ont plus de ressource que

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dans la piCië des vainqueurs ; sojrec gééërenae pour les infortunés tenanciers du clan d'O'Bynie. . . Voilà ce que j'avais h dire k Votre Seigtieurie, milady, continua Poster avec un aeeent plut ferme ; quant aux autres souvenirs que je pourrais peut-être invoquer, c'est k votre eonsdenoe seule que je laisserai ce soin.

Lady Clinton était comme frappée de là fendre. PMe, le front baissé, les yeux h demi fèt-mes , elle éprouvait d'inexprimables angoisser. Tout i coup elfe se dressa sur ses pieds.

— Qui étes-vous donc? balbutîa-t-elle. Une seule personne au monde.. . je n'ose croire... Qui étes-vous ?

— Je n'ai aucune raison de me cacher k tM yeux, milady, reprit le mystérieux colporteur; aussi bien ma tAche est finie, et je vèh m'éiof^ gner pour toujours. Regardez-moi donc, puiâque vous le voutee ; ma vue sera la seule vengeance que je retirerai de vous pour le mal qit^ vous m'avez fiiit.

Il 6ta son chapeau , puis, écartattt ses longs cheveux, il montra des tmits nobles et beaux encore, trop caractérisés pour qu'on put les oublier qnaïid on les avait vus une fbîs. Ladir Clinton chancela.

— C'est lui î s'éeria-t-elle ; c'est bien lui !

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Et eHe loniba ëTanouie.

Mistress Joues et le vicomte s'empressèrent de la secourir.

Poster a t remis son chapeau , mais il ne se retirait pas encore; il contemplait en silence la jeune femme privée de sentiment.

— Infâme vagabond ! sVcria le vicomte en s'adressant à lui, vous devez être content de votre ouvrage. Sortez ! sortez donc I ou je ne réponds pas de ma colère !

Poster demeura calme k cette menace; néanmoins, cédant aux instances de Kennedy, qui le suppliait à voix basse de s'éloigner, il allait enfin prendre ce parti, quand deux hommes parurent tout à coup à la porte du pavillon. C'étaient Tj\eF et Clarence.

A la vue de ce renfort, le vicomte redoubla d'assurance.

— Arrêtez ces hommes! s'écria-t-il, ce sont des malfaiteurs; voyez dans quel état ils ont mis votre maîtresse !,.. Oui, je parierais que ce sont \k de ces whiteboys qui autrefois entraînèrent milady dans leurs repaires.

— Je m'en doutais ! répliqua Tyler. Aidez-mo! , M. Clarence, et nous allons...

Mais M. Clarence ne se pressait pas d'obéir aux réquisitions du bailli. Mistress Jones, ces-

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sant de s'occuper de sa maîtresse évanoaie, viot se placer devant les porte-balles.

— Qu'ils partent, qu'ils partent ! dit-elle avec chaleur. M. le yicomte, messieurs, laissez-les se retirer ; je l'exige au nom de milady, qui, j'en suis sure, ne me contredira pas.

De son côté Kennedy s'était remis en défense et brandissant sa demi^aune.

— Ne nous touchez pas ! s'écria-til ; malheur à celui qui portera la main sur nous!... Whiteboys ou non, nous avons été soldats et nous ne souffrirons pas d'insultes.

Quant à Poster , il n'avait pas prononcé une parole, mais il avait tiré de sa poche une paire de pistolets.

Le vicomte et ses deux acolytes, interdits également et des ordres si péremptoires de roistress Jones et de la contenance ferme des colporteurs , étaient irrésolus. Kennedy profita de ce moment; il prit son maître par le bras et l'entraîna hors du pavillon , sans que personne songeât à s'y opposer.

Cependant, avant qu'ils eussent atteint le bas de l'éminence, on put voir Poster se retourner plusieurs fois d'un air calme et fier comme pour braver ses adversaires. Bientôt il dispc derrière les arbres avec son compagnon.

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— * Vous êtes des lâches! dit le vicomte avec iodigaation aux deux fonctionnaires de Stone- Hoose.

— Rien n'est perdu, M. le vicomte, répondit Tyler ; je vais courir au château et dépécher k la poursuite de ces vauriens des gardes et des constables. Je réponds de les amener avant une heure pieds et poings liés à milady.

— Il y a un moyen plus sûr , proposa Clareoce ; en suivant le mur du parc, nous arriverons avant eux à la petite porte par laquelle ils sont entrés ; de la sorte, il nous sera facile de les arrêter.

— Que personne ne bouge î s^écria mîstress Jones avec une autorité singulière; laissez-les partir, et, pour le repos de milady, souhaitez qu'ils ne reviennent jamais ici. Deux lions furieux, enfermés dans le parc de Stone-House , seraient moins redoutables pour elle que ces deux hommes!

Et elle continua a donner ses soins à Fady Clinton , sans qu'on osât contrevenir à ses ordres ou lui en demander le motif.

La journée était assez avancée quand mîstress O'Flanagan rentra à son cottage. Les colporteurs étaient absents ; le cheval, qu'elle avait laissé attaché sous le hangar, avait disparu.

ilO LB DEMIBII mLAUtoAIS.

Sur la taUe elle trouva une demhcounmne peur prit de la dëpeose de ses hàUs el leur éBorme ballot de marchandises, auquel ëteit attaché un papier. La cabaretière ne sachant pas lire, on dut recourir aux lumières supé* rieures d*uhe jeune fille du voisinage qui par* vint à déchiffrer ces mots écrits au crayon :

^4 mistreês O'Flanagan, pour éire distribué aux pauvres de Neaik.

Tous les habitants du village eurent part au cadeau des bienfaiteurs ineonnus, et toutes les pauvres familles les bénirent sans savoir leurs noms.

vu

AP1I.9CIVB.

Le lendemain, vers le soir, les deux personnages qui, déguisés en colporteurs, avaient visité Neath et Stone-House, étaient assis sur la jetée de King^town, le port de Dublin. Le soi-disant Poster avait quitté sa blouse et ses guêtres de cuir; il portait maintenant une grande redingote fort simple, mais dont la coupe annonçait un gentleman. Kennedy n'avait plus rien non plus de re£Fronterie et de la rusticité de mnnières qui distinguent le marchand ambulant. 11 se

Si 2 LE DEBNlElt IRLANDAIS.

tenait respect ueasement derrière son maître et semblait veiller sur deux modestes valises déposées à ses pieds. A quelques pas, le long du quai, le steam-packet d'Holy-Head lançait la vapeur avec un formidable ronflement par sa cheminée de fer, tandis que le tintement d'une cloche à bord annonçait son prochain départ.

Le temps était brumeux, sombre. Quoiqu'on fût en été, la brise qui soufflait de la mer était très- froide. Sous cet horizon bas et humide , la baie de Dublin , la plus magnifique et la plus sûre de l'Europe , après celle de Naples, s'étendait & perte de vue en un immense demi-cercle ; les côtes qui l'entoureient se confondaient presque entièrement avec les brouillards flottants dans l'atmosphère. De grosses lames, chassées par le vent et la marée, accouraient du centre du bassin et se ruaient, à intervalles réguliers, contre le quai de Kingstown, dont elles inondaient d'écume les larges dalles. On apercevait vaguement dans le lointain les grands monameuts, les hautes tours delà capitale de l'Iriande. Plus près du spectateur, le hameau de Kingstovirn avec ses cales, ses chantiers , son embarcadère de chemin de fer, où l'on entendait incessamment le sifflet aigu des locomotives , complé le tableau* n

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