CHAPITRE II
main à la mense, et je tâchererai de vous faire comprendre rénormité de votre péché. En attendant, comme je vous ai causé un tort réel, et comme en effet vous n*étes pas assez riche pour supporter cette perte, je voudrais pouvoir vous dédommager.
Tout en parlant, le prêtre catholique fouillait dans ses poches avec une anxiété visible, mais il n'j trouvait rien.
- — Ma sœur, demanda-t-il k Julia, n'auriezvous pas quelque argent sur vous pour cette pauvre Baby Flanagan?
— Rien, Angus, répliqua Ja jeune fille en souriant tristement; c'était hier notre jour de distribution d'aumônes : nous avons tout donné.
— Quoi ! vraiment tout? et c'était si peu !... Cependant, il faudrait... Cette femme ne se relèverait pas d'une pareille perte ; on traite si rudement ces pauvres tenanciers!... Voyons, Julia, n'auriez-vous pas quelque bijou, quelque futilité, que vous pourriez donner à Baby en dédommagement du tort que je lui ai causé?
Son regard se fixait sur une broche or et
perle, de bon goût, mais simple, qui retenait
larpe de Julia. C'était le seul joyau qu'eût
lis possédé la descendante des rois du Lein-
58 LE DERNIEH IRLANDAIS.
stcp. Miss CBypne, voyant les yeux de son frère s*arréter sur ce bijou, le détacha aussitôt.
— Tenez, dit-elle : c'était un présent de miss Nelly, et à ce titre seul il avait du prix pour moi.
£t elle le remit au prêtre.
— Bien, JuHa, l'éplîqua son frère avec satisfaction ; je me charge de vous excuser auprès de miss Avondale, mais est-il convenable qu'une t)'Byrne porte des ornements précieux quand rirlande est nue et meurt de faim?
En même temps il présenta le bijou à la veuve, qui le tourna et le retourna d'un air de défiance :
— Et c'est du fin or, et ce sont de vraies perles? dit-elle, et c'est à moi que vous donnez cela? Oh! vous êtes bien, vous et voti*e jolie sœur, les dignes enfants de ces grands chieftains qui protégeaient le pauvre peuple! Mary! chacune de ces perles vaut tout l'avoir d'une màlhectteuse veuve. Que cent mille bénédictions soient sur votre tête h l^un et à f autre! Que Weu. accorde à Votre Révérence une longue vie pt^ur le bonheur des pauvi-es, et quant a cette chère de'moiselle, elle ne s'ofibnsera pas, j'espère, dêfs paroles d'uhe vieflîe femme : que saiiit Kéviïi lui âtMne àtt plus rite tm bèatt
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et boQ mari qui ne soit ni ud Anglais ni un angUcan !
Ce vœu sans doute contenait quelque allusion, car Julia se retourna brusquement pour cacher Taltération de s^s traits; mais O'Byrne coupa court à la reconpaissauce expansiye de mistress Flanagan, et après avoir recommandé encopre i^ne fois i| la cabai;eti^re de se trouver le lendenaain à la mense, il vQiuIut rejpindre lord ÂTondalç à la pppte du, ifin^fle,
-— U e$t trop, tard m^in tenant, (i(it JjuUa avec un soupir ; leurs voitui:^es oot disparu, et sans doute milord est d^jà rentré à Stone-House. — £h bien ! alipns à Stooe-Housç, Julia* Miss O'Byrne parut surpi^isc de cette détermination subite de son frère, n^ais elle ne fit aucuiif^ observation. Tous deux se hâtèrent de traverseiç le village ppqr gagnjBi^ le magnifique parc dont la grille à lancçs dpréqs sp voyait à quelque distance, sanS; écouter les bénédictions des voisines, à qui la ve.uve Flanagan montrait triomphalement le présent de la jeune fille.
Pendant que ceci se passait dans l'unique rue
de Neath, Taveugle William ét^it resté presque
seul suç la place de Sainjt-Patrick. Assis sur* une
le, la tête pepcbéç sur sa poitrine, une main
ur le corps inanimé de sop fidèle Qrann,
60 LE DERMIEE IRLAHDAIS.
il paraissait plongé dans une morne douleur. Alors un bomme qui, caché dans les ruines, avait été témoin attentif des scènes précédentes, sortit des décombres ; après s'être assuré qu'aucun indiscret n'était à portée d'épier ses démarches , il s'approcba du vieillard et lui toucha doucement l'épaule en lui disant en gaélique :
— Ne vous étes-vous pas trompé , William Sullivan? N'avez-vous pas vous-même proféré un blasphème? N'avez-vous pas calomnié ce peuple en affirmant que dans l'ivresse seulement il trouvait l'énergie virile , la haine de l'Angleterre, l'amour de la liberté? Oui, vous vous êtes trompé, ou ce serait & se meurtrir le front et h se rouler dans la poussière, car la cause de cette nation malheureuse serait à jamais perdue !
L'aveugle paraissait moins frappé de l'étrangeté de ces paroles que de la voix mâle et vibrante qui les avait prononcées.
— Qui a parlé? demanda-t-il avec une émotion extrême ; cette voix, j'ai cru l'entendre une fois déjà dans cette journée. •• Spectre ou double, que me veux-tu?
Sa main avait rencontré un manteau de drap fin qui attestait la réalité de l'inconnu. On reprit avec un accent d'amertume :
— Je suis un homme de chair et d'os qui a
CHAPITBE II. 61
des raisons pour ne pas être reconnu dans ce pays. William Sullivan de LadyVGhurcIi est-il toujours un ardent ami de l'Irlande?
— Toujours.
— Oui, mais comme O'Gonnel ou comme les frères Sheares? Étes-vous de ceux qui crient, depuis dix ans : u Hourra pour le rappel ! » et qui attendent?
— Nos pères criaient : « En avant pour la Tieille Irlande! » et ils agissaient... J'ai toujours pensé que les fils devaient faire comme eux.
— Vous n'êtes pas changé, brave et loyal William ! s'écria l'interlocuteur impétueusement en serrant la main de Sullivan ; j'en étais sûr!... Aussi avais-je compté d'avance sur vous!
L'aveugle s'inclina avec respect.
— Je suis aux ordres de mon mattre et de mon lord, répliqua-t-il.
Il y eut on court moment de silence.
-- Vous m'avez reconnu, dit enfin l'étranger; vous n'avez pas oublié, je le vois, ce jeune étudiant de Dublin qui chaque année venait faire un pèlerinage dans la vallée de Glendalough et s'arrêtait quelques jours à Lady's-Church pour écouter de votre bouche les grandes actions de ncétres, leurs nobles légendes, leurs chants 'omphe et de douleur! William, l'étudiant
est devenu un liouime, mais il n'a pas oublie vos leçons de patriotisme et les généreux élans de sa jeunesse... Ecoutez mol.
Il lui parla quelques instants à voix basse. Une profonde stupéfaction se refléta sur les traits du vieillard.
— Milord ! milord ! interrompit enfin Sullivan très-ému, que voulez-vous donc faire?
L'étranger sourit et continua de lui parler bas avec vivacité.
— Il suffit, milord, répliqua l'aveugle d'un ton grave ; je ne comprends pas vos projets, mais vos désirs sont pour moi des lois suprêmes.
— A ce soir donc, reprît l'inconnu en se disposant à S'éloigner , nous nous entendrons tout à fait, mais, avant de nous séparer, ne poiirriezvous me dire où vont en ce moment Angus O'Byrne et sa sœur Julia que je vois là-bas traverser le village de Nealh ?
— Où pourraient-ils aller de ce côté, milord, sinon h Stone-House, chez le comte d'Avondale?
— A Stone-House? répéta l'étranger en bondissant de colère. En effet, ils sont sur le chemin et ils se dirigent vers la grille de la grande avenue. Eux à Stone-House! ajouta-t>il d'une voix sourde. Les descendans de Brondbub et du