CHAPITRE II
valeureux Feag-Mac-Hugh chez les desoeodants de Multon le traître, de Multon lassassio ! Les spoliés chez les spoliateurs, les vaincus ohez les vainqueurs, les enfants des victimes chez les enfants des bourreaux ! Quoi ! ce prêtre , noble fils des martyrs, prétend-il renier les haines et les vengeances de ses pères? Et il conduit sa sœur, jeune fille innoocnle et pure, daps Tantre corrompu des oppresseurs de l'Irlande, des exterminateurs de sa race! Je ne le souffrirai pas -, je défends cette profanation!
— En effet, miiord, dit l'aveugle avec tristesse, on eût cru voir la montagne de Howth venir visiter le cap Cleare avant que les O'Byrne el les Àvondale pussent se rapprocher, et cependant le pacte d'alliance subsiste depuis plusieurs années déjà.
— Lors même qu'il subsisterait depuis un siècle, je saurais bien le briser, s'écria l'inconnu avec véhémence. Adieu , William , continua-t-il en serrant de nouveau la main du vieillard ; ne parlez pas encore de mon retour, et... à oe soir.
Il prit un sentier solitaire qui , à travers les décombres, conduisait dans la vallée, du côte ;é au village, et bientôt le bruit de ses pas ^1 se faire entendre.
Demeure seul , le vieillard retomba pendant quelques minutes dans ses méditations.
— Que vient-il faire en Irlande après tant d'années d'absence? murmura-t-il. Pourquoi se cacher? Pourquoi demander Thospitalité h un pauvre mendiant aveugle tel que moi, au lieu de se présenter h sa famille qui le respecte et le chérit? Aurait-il vraiment conçu la pensée...
William fit une pause et se leva brusquement.
— Pourquoi non? reprît-il; il est brave jusqu'à la témérité, actif, entreprenant. Qui sait si le ressort est décidément brisé dans Pâme de ce peuple, si sa main , affaiblie par les souffrances et la faim, ne pourra pas encore soutenir une arme? Ce serait là en effet une grande et belle expérience à tenter, et un seul est capable d'oser le faire ! Assistez-le, mon Dieu !
£n même temps il prit dans ses bras le corps inanimé de son pauvre Brann ; il se dirigea à pas lents vers sa demeure, située à plus d'un mille du village.
OIBjrae et Avoiiddie.
Gomme nous l'avons dit, la famille O'Byrne descendait directement des anciens rois du Leinster, et, malgré l'abaissement où elle était tombée de nos jours, nous savons combien cette origine illustre était encore respectée. Pour TintelUgence de ce qui doit suivre, nous nous trouvons dans la nécessité d'entrer ici dans quelques AMiài\s sur les diverses parties de sa décadence jr les causes de cette décadence même.
»toire de cette famille est , du reste, aux cir-
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constances près , identique h celle de la plupart des familles patriciennes de Tancienne Irlande, et en la lisant on pourra juger des violences et des crimes qui ont soumis la race indigène à cette race conquérante venue de l'autre côté d u canal Saint-George.
Depuis bien des siècles déjà, le roi Brondhub était mort, et le Leinster avait cessé d*étre un royaume indépendant, lorsque Elisabeth monta sur le trône d'Angleterre. La famille O'Burne, quoique bien déchue de son ancienne splendeur à celte époque, jouissait encore d'une puissance presque souveraine. La magnifique vallée de Glendalough, dont Neath est une dépendance, lui appartenait entièrement. Son clan était nombreux et aguerri. Les fastes du comté de Wiclow ont conservé le souvenir de ses bandes d'aigles (eagle bands)^ troupes de vaillants montagnards qui rendaient partout redoutable le nom de leur chef. Enfin ce chef était le célèbre Feag-Mac- Hugh, qu'on avait surnommé le héros sans peur, et qui résistait avec une grande énergie aux envahissements des colonistes anglais. Malheureusement une coalition se forma contre Feagh- Mac-Hugh ; ses bandes furent battues et dispersées ; lui-même, accablé sous le nombre, périt dans une mémorable bataille contre le lord
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député Russell.Ses biens furent confisqués, et, suivant l'usage oaasacré en IrUnde, partagés entre les vainqueurs.
Parmi ees vainqueurs se trouvait un aventurier anglais du nom de Multon qui se vanta après la bataille d*avoir tué de sa main le héros sans peur du coiaté de Wid^w. Que cette prétention fût fondée ou non, Multon ne sut pas moins la faire admettre à la chaneeiiepie d'Angleterre, et il reçut en récompense mille acres de terre sur le territoire de Neath. Ce fut l'origine de sa fortune. Nous allons voir par quels moyens il parvint à Taugmeuter.
La famille O'fiyrne , pour être privée de son chef, n'en était pas moins forte et vivace. Patrick O'Byrne, le neveu de Feagh-Mac-Hugh, possédait encore des biens considérables. Allié aux O'Kellys par sa mère, il était assez puissant pour se faire craindre de ses ennemis. Multon, désespérant d'en venir à bout par la force ouverte, attira Patrick à une entrevue, sous prétexte de fixer les limites de leurs terres qui étaient voisines ; dans la chaleur de leur discussion, une querelle éclata entre eux, et Patrick fut assassiné. Aussitôt MuKon écrivit à la reine Jever au niveau d'une belle action ce crime '^■•^Hble. La reine répondit :
« Vous éti*8 un loyal sojet! En récompense de vos bons services , nous donnons k vous et à vos hoirs, pour en jouir k perpétuitë, les biens, terres et manoirs du rebelle dont, avec Taide de Dieu, vous nous avez débarrassée. >»
Et cette formule n'était pas faite pour le traître MuUon seul. La reine vierge, la belle vestale cl'OccûIent l'employait sans vergogne envers tous les assassins anglais et protestants qui se vantaient d'avoir tué un Irlandais catholique. On en trouverait mille exemples dans les chartiers des landlords, si jamais on remontait h l'origine de leurs droits sur la majeure partie du territoire irlandais.
Multon prit alors le titre de lord Avondale , qui avait appartenu à Patrick O'Byrne, et devint le fondateur d'une maison nouvelle dont les progrès furent rapides. Au temps de Gromwell, le chef de cette maison était un Arthus Avondale, surnommé le Boiteux y puritain fanatique , malgré ses grandes richesses, et la terreur des catholiques du comté. Lorsque le protecteur débarqua à Dublin avec ses dix mille invincibles, Avondale le Boiteux fut le premier des Anglo- Irlandais qui vint le joindre à la tète d'une troupe nombreuse. Il guida lui-même les soldats
deCromwcil dans lesiIdDés inatricibles de es bodUsocs et donna Fesempie d*iine cruaalé inoiiie envers lea Yaineos.
Les gorges inaeeesBbks de Glendaloogb pra* tégeaientles restes encore redootebles des dans (TO'Bynie et d'CVKeUjs. Soos la eonduite d*an Taillant jeune homme, Brian 0*Byme, digne héritier des héros de sa raee, ils inquiétaient k Boiteux dans la jouissance de ses biens usurpés etle désolaient par les ravagcsqullseouunettaient joumeDement sur ses terres. Ce fut surtout contre ces ennemis personnels qu'Avondale, sous le masque du patriotisme et de la rdigion, di* rigea les attaques des Anglais. Ayant pénétré par trahison dans la forteresse ou Brian s'était réfugié avec ses amis, il en ouvrit les portes aux fanatiques soldats du protecteur. Tout ce qui se trouvait dans le fort fut massacré sans pitié. Le Boiteux, répée k la main, l'œil enflammé, exhorteit ses sombres compagnons, dans le langage biblique du temps, k travaOlcr « comme des ouvriers de la onzième heure, » et ses descendants conservèrent comme un trophée son justaucorps de buffle tout teint de sang pour témoigner comment il avait travaillé lui-même e circonstance, "lissance des clans d'0*Kcllys et d'0*Byrne
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périt dans cette terrible catastrophe, et depuis ce temps ils furent incapables de rieo entreprendre de sérieux. Démembrés, disperses, ils se confondirent avec les populations qu*ilsavaient dominées autrefois, et les Avondale spoliateurs purent jouir en paix du fruit de tant de crimes. Cependant Brian O'Byrne avait échappé, comme par miracle, au massacre des siens. Après s'être défendu jusqu'à la dernière extrémité, il s'était élancé du haut des murs du fort dans un lac profond qui les baignait , et, quoique blessé, il avait pu gagner les bords à la nage. Il erra longtemps de retraite en retraite, toujours poursuivi par le Boiteux, qui croyait ne pouvoir compter sur aucune sécurité ta ut qu'un héritier direct d'O'Byrne existerait encore. Néanmoins, Brian ne voulait pas quitter sa terre natale, attendant toujours quelque changement favorable, quand Gromwell publia son odieux dct of setihment qui effaçait la nationalité de l'Irlande. Cet acte et; les effroyables persécutions qui le suivirent contre les catholiques firent désespérer au vaillant jeune homme de Tavenir de sa patrie. Comme tant d'auti'es, à cette époque, il dut se résigner à l'exil, et il fut da nombre des cinq cents nobles irlandais qui, sous la conduite de John O'Owyer, andeu chieflain
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do Watcrford ei du Tipperary, s'embarquèrent pour TEspagne.
Bien des années s'écoulèrent et la prospérité delà famille Avondale allait toujours croissant. Lors de l'avènement de Guilaume d'Orange au Irène d'Angleterre^ Francis Avondale, le pelilfik du Boiteux, était major dans on régiment hollandais et se montra un des plus chauds partisans de l'usurpateur. Ses services eurent leur récompense ; en i 700, sa propriété de S tone- Hoosefatérigéeencomté-pairie,etlesdescendant8 de l'assassin Multon portèrent le titre de hrds dans la haute chambre du parlement d'Irlande.
Brian n'avait pas donné de ses nouvelles, et Ton supposait qu'il était mort en exil sans héritiers. Les pauvres paddys montagnards , en rappelant les exploits des vaillants chleftains du sang d'O'Byrne, déploraient souvent l'extinction de cette illustre famille ; et les bandes dont la tète était alors mise à prix, comme celle des prêtres, chantaient au fond des solitudes sauvages où Ils se réfugiaient des lamenîs sur l'extermination de la race de Brondhub. Un jour cependant on vit paraître à Neath un étranger de bonne mine, aux manières nobles et gra- », qui s'établit temporairement dans le V parlait le gaélique avec une extrême
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facilité et semblait connaître parfaitement l'histoire locale aussi bien que les plus minutieux détails des mœurs irlandaises. Il alla visiter les descendants des principaux personnages des clans d*0'Byrne et d'0*Rellys lors de l'oppression descromwellians; la plupart étaient tombés dans une profonde misère. L'étranger les secourut avec une libéralité qui lui valut le surnom de Main-Ouverte dans les cottages du voisinage. Bientôt on sut le nom et l'histoire du généreux Main-Ouverte ; il s'appelait Brian lui-même, et il était petit-fils de Brian O'Byrne, qui, établi en Espagne, s'était livré h des spéculations commerciales et avait acquis une grande fortune. Mais, dans sa nouvelle patrie, sous un ciel délicieux, au milieu des splendeurs de l'opulence, l'exilé n'avait pas oublié la vieille Irlande. Tout plein de la pensée de son pays, il avait voulu que ses enfants en connussent les traditions, les usages et la langue ; il les avait habitués à se considérer sur cette féconde terre d'Espagne où ils étaient nés comme des voyageurs qui devaient retourner un jour dans leur tle originaire; citoyens espagnols, ils restaient Irlandais, et le voyage de Brian Main-Ouverte prouvait avec quelle scrupuleuse exactitude les volontés du proscrit avaient été exécutées.