CHAPITRE m
TÎoes. Dans sa jeunesse, il avait élë passionné pour les chiens, les chevaux, la chasse , comme il convient à un Anglais riche et titre. En revanche, il ne paraissait pas avoir éprouvé le même amour pour feu Ja comtesse, qui était pourtant fort belle et dont le chagrin d'avoir épousé un homme de goûts et d'idées opposés aux siens avait contribué , disait-on, à abréger les jours. Au point de vue politique, lord Avondale ne s'était jamais attaché non plus à un principe ou à un homme ; son père avait été du nombre des lords apostats qui, après l'insurrection de 98, avaient échangé leur siège au parlement de Dublin contre un siège à Westminster, et certes Hector, en pareille circonstance, eût agi exactement de même. Il était à la chambre de cette catégorie de muets qui servent indistinctement tous les gouvernements et tous les partis arrivés au pouvoir. I( dormait d'ordinaire pendant les séances ; h son réveil, il prenait l'avis du ministre dirigeant , quel qu'il fut, et votait comme le ministère sans trop s'inquiéter de savoir de quoi il s'agissait. A la fin de chaque session, Sa Seigneurie, épuisée par ses fatigues parlementaires, était toujours la pre- *e à quitter Londres, soit pour aller éparpilles banknotes en France, en Allemagne ou
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en Italie, soit pour venir chasser le renard dans ses magnifiques propriëtés de Stone-House, soit enfin pourvoir battre honteusement ses chevaux sur tous les hippodromes d'Angleterre.
Mais maintenant lord Hector Arondale était vieux, perclus de goutte et de rhumatismes ; les chasses et les voyages ne lui étaient plus per-mis. Il avait réformé ses haras, réservant seulement quelques chevaux de prix pour son usage et celui de sa famille; il nequittait presque plus ses domaines dlrlande. Là milord, cloué dans sa chaise longue et enveloppé de flanelle, passait le temps à éplucher les comptes de son inten-» dant, h tracasser ses tenanciers. Son humeur, qui n'avait jamais été bien gaie, devenait de jour en jour plus sombre, plus acariitre, et il avait des accès de colère (la colère d'un Anglais affligé du spleen !) qui faisaient tout trembler autour de lui. On attribuait ce redoublement de misanthropie et d'irascibilité à certains chagrins de famille. De son mariage, lord Avondale n'avait qu'une fille, miss Nelly, belle et noble personne avec laquelle nous ferons bientôt connaissance. Seule miss Nelly parvenait quelquefois à calmer les emportements et les tristesses de ce vieillard morose qui l'aimait autant qu'il pouvait aimer, c'est-à-dire beaucoup
ciAPiTai m. W
moins qde lui*méilieé Or, les doroaiocs de lord
Avoudale étaient, comme ceux de toute Taris-
tooratie anglaise, aoumis à la substitution : à la
mort du eomte, sa terre de Stone^House, son
titre^ SMi siège à la chambre, deraient passer à
un [Murent éloigné, sir George Clinton, au pré*
jndiee de miss Neliy qui aurait droit seulement
à un douaire considérable. Cette absence d*hé-
ritiw mâle en ligne directe était le désespoir
des derniers jours de milord, comme elle aTait
été la cause principale de sa mésintelligenee
avec la défunte comtesse. Non pas que sir
George , lieutélMut de cavalerie , grand chai*
seur de renards, gentleman -rider de premier
ordre et dont le père s'était rompu le cou dans
une course au clocha*, ne lui parut pas un
héritier eonv^iablc ; mais il éprouyait un Tif
déplaisir à penser que les enfants de sa fille
passtmt un jour être écartés de sa succession,
tandis que son immense fortune pass^ait à des
eoUatéraux.
Pour tourner la difficulté, lard Avondale avait
conçu le projet de marier son parent à sa fille,
ce qui était possible, malgré les rigueurs de ta
loi anglaise à l'égard de ces sortes d'alliances.
nontant donc l'éloignement instinctif que
vieiHard éprouve pour son héritier légal,
80 LE DEBNIBR nLAMDAIS.
il s'était efforcé d'attirer sir George près de lui, afin de l'amener peu à peu à son but. La chose n'avait pas été difficile; sir George n'était pas riche ; les chevaux, les paris, le jeu et les maitresses avaient épuisé ses ressources patrimoniales. Traqué par ses créanciers, il dut recourir souvent à son vieux parent, comme par avancement d'hoirie. Avondale, fort avare pourtant, s'exécutait de bonne grâce, mais non sans conditions. Chaque somme un peu ronde payée par mitord se compensait par un séjour plus ou moins prolongé du jeune officier à Stone- House. Du reste, sir George aVait fini par se soumettre sans trop de peine à ces exigences. La table de Stone-House était somptueuse ; les tourbières du voisinage abondaient en bécassines et en gibier d'eau ; les lacs et les ruisseaux des montagnes contenaient les meilleures truites du monde. A Stone- House, Clinton tranchait déjà du maître ; il faisait et défaisait, renouvelait les équipages, décidait en dernier ressort toutes les questions d'écurie et de chenil; enfin , il ne dédaignait pas de s'humaniser fréquemment avec les jolies vassales de ses fu<turs domaines. Cette existence était bien de nature à lui plaire, et il la préférait de beaucoup aux ennuis de garnisons, aux tracasseries
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de créanciers, aux querelles bruyantes de tavernes; aussi, grâce au crédit de son parent, obtenait-il toujours de nouveaux congés et il résidait à Stone-House sans murmurer contre sa destinée.
Néanmoins, les plans du- vieux lord n'en étaient pas plus avancés. Une fâcheuse incompatibilité de goûts existait entre les deux jeunes gens, et, plus il se connaissaient, plus leur éloignement mutuel semblait augmenter. Quoique miss Avondale fut charmante, sir George, léger, égoïste, libertin, plein de préjugés conti*e le mariage, ne se souciait pas d'acheter au prix de sa liberté la fortune et le rang qui devaient lui échoir nécessairement plus tard. A la beauté noble et correcte de sa cousine, il préférait le minois chiffonné de telle ou telle de ses filles de chambre. De son côté, miss Nelly, avec le tact particulier aux femmes, n'avait pas tardé à reconnaître la nullité et les penchants vicieux de rhéritier futur de Stone-House ; elle le méprisait ouvertement, et quand son père lui avait fait des ouvertures au sujet de l'union projetée, elle avait tourné cette proposition en plaisanterie, comme une monstruosité ridicule. Ainsi nssé des deux côtés, le vieillard se dépitait. '<^norait pas les prouesses scandaleuses de
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son parent, et il espërait toujours que chacune de ses honteuses liaisons serait la dernière; mais sîl* George ne s'amendait pas, et l'humeur de Sa Seigneurie s'aigrissait daTantage k mesure qu'elle voyait s'éloigner l'accomplissement' de ses rêves favoris.
On comprendra maiotenant combien un rapprochement entre la famille O'Bjrne, si pauvre, mais si fière et si digne, et l'opulente maison d'Avondale était extraordinaire. Cependant ce rapprochement était l'œuvre de lord Avondale lui-même, qui avait cru faire en l'opérant un acte d'habile politique. D'abord bien que le temps eût prescrit d'anciennes iniquités, et que la force, aussi bien que la loi, les eût consacrées, le comte n'avait pas moins conscience des torts de sa xace envers les O'fiyrne, et, sans se l'avouer peut-être, il redoutait vaguement une terrible revendication. Comme les autres grands propriétaires anglais en Irlande, il ne voyait pas sans une crainte secrète cette immense population d'ilotes qui vit dans la plus hideuse misère et qui peut un jour ou l'autre envahir les riches demeures de ses oppresseurs étrangers.
Nul ne pouvait prévoir alors les suites de l'agitation pacifikiue, préconisée par O'Connell ;
CBAFlTaS Ul. M
les tandlords senUient le sol de la Terie Erin trembler sous leurs pieds* Le eomte, qui ne se faisait aucune illiitôicuD sur les sentiments de ses tenaneiers à son égard, songea donc à se créer an appui au milieu de ces malheureux qu'il pressurait si cruellement, une sorte de paratonnerre qui» le cas échéftnt, le préservât de la foudre. ÂBgus O'fiyrne venait d'être nommé desservant de la ehapeUe de I^eath ( car en Irlande les catholiques n'oiiit légalement que des ekapeUtt) ; lord Avondak fut le premier h rendre visite au jeune prêtre, h lui parler d'oubli pour les querelles qui se perdaient dans k nuit des temps, à ofrir ses services; enfin, il fit des avances qui, de sa part, prouvaient une condescendance inouïe.
Cette démarche pourtant fût restée sans résultat avec un Irlandais impétueux et pénétré des souvenirs du passé comme Richard O'Byrne ; mais Richard était dans l'Inde et on ne savait s'il reviendrait jamais^ Angus, plus fireid et plus raisonnable, sentait que c*eût été un oirgueU malséant à^ tenir rigueur au plus riche seigneur du pays. D'ailleurs, en sa qualité de prêtre catholique, la charité et le pardon des
res étaient les premiers de ses devoirs.
*^ un intérêt purement humain acheva de
le décider à passer franchement sur ses préjugés de famille; toute sa paroisse appartenait au comte d'Avondale si redouté pour sa sévérité et son avarice; en se tenant dans les bonnes gr4ces du landlord, le prêtre n'aurait-il pas la facilité de l'implorer à toute heure en faveur de ses ouailles et d'arracher des concessions à ce maître rigide? Ce rôle le tenta. Avec une abnégation complète de ses haines de race, mais sans sacrifier aucune de ses convictions politiques et religieuses, il fréquenta Stone-House où il était toujours convenablement accueilli. Une amitié que Julia et miss Avondale conçurent l'une pour l'autre rendit les rapports du pres» bytère et du château encore plus étroits, fircf, depuis quelques années déjà, ces relations duraientsans autre nuage que les discussions dont les escapades des paddies du voisinage étaient la cause entre le prêtre catholique et le landlord ; mais Sa Seigneurie finissait toujours par accorder, sur les sollicitations de M. O'fiyrne, quelque adoucissement aux peines encourues par les coupables ; et on ne manquait pas de faire grandement valoir les concessions que l'humanité ou la simple justice eût imposées partout ailleurs qu'en Irlande.
Cependant le jour dont nous parlons le jeune
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prêtre n'osait pas espérer un bon résultat de sa démarche. La mésaventure du garde-chasse était autrement grave que les peccadilles pour les- (pidles son intervention s'était trouvée eflBcace jusqu'ici. Milord considérait comme personnelle toute insulte adressée aux gens de sa maison; 8^en prendre à eux c'était s'en prendre & lui. On pouvait craindre que l'irascible vieillard, dans un premier mouvement , ne voulût tirer de cet acte une vengeance terrible , qui retomberait à la fois sur les innocents et sur les coupables. Aussi Angus doublait-il le pas, afin d'affronter le premier la colère du maître, et sa soeur le suivait en soupirant.
fls avaient traversé le village de Neath , répondant par un rapide signe de main aux salutations profondes qu'on leur adressait , et ils se dirigeaient vers la grille qui donnait accès dans le parc de Stone-House, quand M. O'fiyrne fl^airéta tout k coup.
— Julia, demanda-t-il, n'auriez-vous pas sur vous la clef de la petite porte que vous a remise miss Nelly, afin que vous puissiez lui rendre visite quand vous en avez la fantaisie? Cette route est beaucoup plus courte que celle de la le avenue et des voitures.
iToici cette clef , mon frère , répliqua dis-
86 LE DBRNIBB IRLANDAIS.
traitement la jeune fille; je l'avais prise avec moi , comptant venir après la raesse causer un laoment avec miss Nelly.
— Ne <^aignez-vous pas que ces nsihes trop fréquentes à Stooe-House n'aient des inctmvénients, Julia? demanda M. O'fiyrne d'un air dé réflexion. Miss Nelly est une bonne et généreuse créature, malgré la bizarrerie de son humeuiT ; mais il y a chez lord Avondale telle personne dont les assiduités auprès de vous ne {jeuvent êtres vues d'un bon (bîI ni par vous ni par moi. Et puis, ne vous semble-t-îl pas que depuis quelque temps Sa Seigneurie ne nous accueille plus avec le même plaisir et les mêmes égards qu'autrefois?
— Je... je ne sais, Angus, balbutia sa sœur; cependant miss Avondale me mevHre toujours lamémeaffeetion.
— Je ne parle que de milord, et il m'est vemi & ce sujet d'étranges soupçons. Mais qu'avez*vous donc, Julia? continua Augus en remarquant les joues de sa sœur Inondées de larmes, malgré les efforts qu'elle faisait pour les cacher; vous pleurez encore?
-- Pardonnez*moi, mon frère, vo«is êtes par^fois si sévère envers moi I
— Sévère I et où avea-vous vu de la sévérité
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iu» me& paroks, Julîa? Ne serait^il pas posais ble que irolre e(mseience futi plus sévère que moi? Tenez, ma chère enfant, eonimua le pré* trcavec atteadri-ssenient, depuis qoekfues jours vous êtes en proie à une grande douleur, j'en suis sûr. Ken des fois, eomine aujourd'hui, j'ai surpris la trace de ces larmes que vous me cachez avec tant de soin. Maaqueriez-vous done de confiance en votre frère? Il aurait pourtant une iadulgence infinie pour vos fautes, une pitié sans bornes pour vos doi4leursI Allons, Julia, ootre père en mourant m'a légué tous ses droits sur vous peur assurei? votre bonheur et votre repos ; n^avez^vous aucun pénible aveu à me faire ? N'avez-vous rien à rae dire ?
11 s'était ari^é&é et ayait tendiu la main à sa sœur, qui la pressa convulsivement contre ses lèvres. La jeune fiUe parut vaincue par cette touchante bouté, et un. éclair d'hésitation passa sur son visage ; mais presque aussitôt elle releva la tète et murmura avec embarras en s'essuyant les yeux :
— Btea, rien, mon frère; vous vous éte^ trompé.
— Soit, reprit Angus tristement en se remet*
i marche ; le moment n'est pas venu sans ^. £h bûea, quand l'heure de la confiance
aura sonné, n'oubliez pas, Julia, que vous trouverez en moi la charité d'un chrétien et la tendresse d'un frère.
Miss O'Byme ne répondit que par un sanglot étouffé.
Pendant cette conversation , ils s'étaient détournés de la grande avenue de Stone-House et ifs avaient pris un sentier qui longeait les interminables murs du parc. Une luxuriante v^étation débordait déjà par-dessus ces murailles, et malgré le ciel gris, malgré cet âpre vent de mer qui sifflait dans les grands arbres, les lilas et les troènes se paraient de leurs odorantes grappes de fleurs. Au loin, la terre était couverte de ce gazon court et vert, mêlé de trèfle, qui a fait donner à l'Irlande le nom d'Esmerald-Gem, la terre d'émeraude.
Ils atteignirent enfin la petite porte, entrée mystérieuse et solitaire à moitié cachée par des houx et des coudriers. Elle s'ouvrit sans difficulté , et les promeneurs s'engagèrent dans une étroite allée de jeunes arbres qui, au cœur de l'été, devaient répandre une ombre épaisse, mais qui, à cette aurore du printemps, commençaient seulement à se couvrir d'un léger feuillage. A peine le frère et la sœur eurent-ils fait quelques pas , qu'ils crurent entendre du bruit