‹ Le dernier IrlandaisChapitre 22 sur 149 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

derrière eux, comme si la porte qu'ils avaient laissée enlr'ouverte, comptant bientôt revenir, eût été poussée brusquement. M. O'Byrne, en se retournant, aperçut à ne pouvoir s*y méprendre le pan d*un manteau qui disparaissait dans le fourré.

Sans rien dire a sa sœur, de peur de l'effrayer, Tecclésiastique voulait revenir en arrière afin de connaître le personnage qui s'introduisait ainsi dans le parc. Il savait la haine de ses paroissiens pour le landlord , et il redoutait toujours quelque acte de désespoir ou de féroce vengeance. Mais avant qu'il eût pu mettre son projet à exécution, la jeune fille lui dit vivement, avec une sorte d'épouvante :

— Angus, voici sir George... et milord!

En effet^ le vieux comte, appuyé d'un côté sur le bras de son parent , de l'autre sur sa grosse canne h pomme d'or, s'avançait de toute la rapidité de ses jambes goutteuses à l'extrémité de l'avenue. Derrière eux marchaient deux domestiques bien armés et un troisième individu en uniforme de constable.

Le comte Avondale était un petit homme gros

et rouge, au cou court, au dos voûté, d'une

aure fort peu aristocratique. On voyait au

rdre de ses vêtements, à sa marche préci-

90 LE DËlVUlEft IRLANDAIS.

pitve^ quoique pénible, qu'un girave ëvénemenjt Tavait obligé à sortir ainsi à pied malgré ses infirmités. I»a colore briilajt sur son visage et sa canne frappait contre terre avec impatience. Il parlait cb^leureusement à son compagnon et on devinait au mouvement convulsif de ses lèvres qu'il proférait des malédictions et des menaces. Sir George, au contraire, paraissait froid , impassible , railleur. Il était grand et mince ; sa taille frêle semblait serrée comme par un corset dans son uniforme écarlate à jabot et k manchettes. Sa figure était plutôt fine et distinguée que régulièrement belle ; le blond de ses cheveux et de ses favoris tirait peut-être un peu trop sur le roux. Mais ce qui déparait surtout son visagie, c'était l'air de suprême insolence et d'ennui dédaigneux qui semblait en être l'expression habituelle. Même en présence de son vieux parent, il ne pouvait dissimuler entièrement ses distractions insultantes. Pendant que lord Avondale lui parlait , il agitait nonchalamment sa jolie cravache à tête de platine ciselée, et ses lèvres se contractaient comme s'il eût été sur le point de siffler un air de palefrenier.

Angus fut frappé de la contenance menaçante du comte, et il murmura :

— Nous arrivons trop tard ; milord sait tout»

Page 1