CHAPITRE IV
Tout à eoup il tressaillit ; en se retournant, il Tenait d'apercevoir enfin ces ruines dont il déplorait In perte. Elles consistaient en une tour basse et ronde, dont la partie supérieure s'était écroulée, et en quelques pans de murs ébréchés tapissés de lierre. Elles s'élevaient sur un petit mamelon hérissé de plantes sauvages et formaient perspective précisément au bout de Taliée où venait de s'engager l'inconnu ; son agitation seule l'avait empêché de les remarquer plus tôt.
— Je me trompais ! reprit-il avec un rire ironique et silencieux ; cet Anglais économe a voulu utiliser, pour l'ornement de son parc , ce dernier abri d'une race royale. Oh ! dérision de la Providence ! Je te dis , Anglais , ajouta-t-il avec an accent de rage en tendant son poing convulsivement fermé vers la somptueuse habitation du landlord, qu'il eut mieux valu balayer ces pierres consacrées par le sang des martyrs que de les profaner ainsi !
Néanmoins, il se dirigea d'un pas rapide vers les ruines, et à mesure qu'il avançait, son exaspération semblait faire place à un sentiment tendre et religieux. Il prit un sentier soigneusejntretenu qui , serpentant au milieu des ' iioussùes, conduisait à la tour. Parvenu
lis LE DBftMBR IRLANDAIS.
au sommet du mamelon , il s'aTançait plein de sécurité quand ou bruit de voix qui partait de l'intérieur même de la tour le força de s'arrêter de nouveau. Il se jeta dans un buisson pareil à celui où il avait déjà trouvé asile en semblable circonstance, et silencieux, immobile, il chereba i reconnaître quelle espèce de personnes pouvait fréquenter œ lieu solitaire.
Dans la muraille délabrée» rongée de salpêtre, mais solide encore de la tour, on avait récemment pratiqué une porte cintrée et une fenêtre garnie de vitraux coloriés, sans trop s'inquiéter si ces accessoires parasites s'accordaient bien avec le style primitif du monument. Par cette porte entr'ouverte, on apercevait une sorte de sal^Q circulaire décoré dans le style moyen âge, avec de grands fauteuils- sculptés, une table anx pieds tors et des tentures en tapisserie. C'était un cabinet de repos où les habitants de Stone^ House devaient venir parfois se délasser pendant la chaleur du jour et prendre le thé, comme on en jugeait à la théière et à une foule de petits ustensiles modernes qui juraient an milieu de ces meubles gothiques. L'inconnu eut pu peutêtre s'indigner de la destination nouvelle donnée k cette ancienne demeure des O'fiyrne ; mais les personnes qui occupaient en ce moment le ca-
GBi^iTM rv. HO
binet altiràrent exclusivement son attention.
Ces personnes étaient miss Arondale et Julia, qui, en quittant le comte, s'étaient réfugiées dans ce réduit écarté pour s'y iÎTrer en liberté à leur babillage de jeunes filles. Du poste oà il était, l'étranger apercevait miss Nellj nonchalamment assise dans un Haioteuil et jouant avec sa cravache* En face d*eUe, Julia debout, l'œil inquiet, semblait avoir été mise en émoi par quelque bruit extérieur.
— Quoi donc! la reine de Glendalough seraitelle une peureuse ? demanda miss ÂTondale d'un ton moqueur; vous yotU tout effarée parce que le vent a agité des feuilles sèches dca^rière la porte! Que eraignez-vous donc, noble fille de Gaël? Le Ban meêsofferde vos légendes se selaîi-il montré dans ces ruines qu'il a fréquen* tées jadis? ou bien auriei^vous entendu le son bintais d'une haqie éolienne exposée au vent du nord par le barde fidèle de votre iamille?
-— Ne plaisantez pas, miss Avondale, répliqua Julia avec un léger frémissement; ce lieu a, dit-on, été bien funeste à ma race, et des plaisanteries au ixulieu de ces ruines me feraient Dresaue VeRel de profreations. J'avais cru enun pas derrière la porte et je voulais '^r»«.
— Bah ! qui pourrait venir nous relancer ici ?
— Que sais-je? mon frère, sir George peutêtre !
— Sir George! reprit miss Avondale gaiement , nous n'avons pas à craindre sa visite. Si vous étiez seule ou en compagnie de toute autre personne que moi, peut-être auriez-vous chance de voir sa gracieuse face , car, depuis quelque temps, vous paraissez, ma chère enfant, obtenir les préférences flatteuses de mon spirituel parent. Oui, il serait de force à sacrifier le plaisir de 'tourmenter les pauvres paddies de Neath pour venir vous conter l'histoire intéressante de sa dernière chasse aux bécassines dans les bogs, ou même , s'il était dans son quart d*heure de sentiment, la mort dramatique de sa jument favorite Rowena, la seule mort qui, de son propre aveu , lui ait jamais arraché des larmes. Mais, rassurez-vous, ma belle, il sait que nous sommes ensemble. N'avez-vous pas remarqué, Julia , que sir George se plaît particulièrement où je ne suis pas?
— Et cela vous fâche, ma chère Nelly? demanda miss O'Byrne d'un air d'intérêt eu se rapprochant de la belle amazone.
— Comment, si cela me fâche ! dit celle-ci en avançant avec coquetterie un bas de jambe dont