‹ Le dernier IrlandaisChapitre 26 sur 149 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

le pantalon blanc bien tiré laissait deviner les élégants contours ; vraiment j'en dessèche d'ennui. Ne voyez-vous pas, continua-t-elle en souriant devaint une glace de Venise qui reflétait son charmant visage, comme le chagrin me mine et m'enlaidit ? Sir George est un si parfait gentleman ! un mélange si poétique de maquignon et de vétérinaire !... Mais je ne devrais pas dire cela, ajouta aussitôt la fantasque jeune fille avec une teinte de mélancolie ; sir George est mon fiancé après tout , et il sera peut-être un jour mon seigneur et maître !

— Votre fiancé ? répliqua miss O'Byrne troublée.

Nelly lui lança un regard profond qui la fit pâlir.

— Quoi! l'ignoriez- vous, ma chère? Il n'est bruit cependant que de ce projet d'union , le projet favori de mon père. II y a là-dessous des exigences de famille, des intérêts d'avenir; que sais-je ! J'évite de penser à ces choses qui me donnent la migraine et me rendent maussade.

— Cependant, miss Âvondale , vous n'aimez pas sir George, et vous m'avez donné à entendre

"î-même...

e justice à lui rendre , c'est que je suis

42^ LE DBRNIRR IRLANDAIS.

peut-être la seule femme au monde qu'il déleste réellement. Il ne peut me pardonner les sarcasmes dont je Taccable sans cesse et qui déeoulent de mes lèvres aussi naturellement que l'eau découle de la source. Mais on dit que ce n'est pas une raison pour ne pas s'épouser, que dans certaines conditions il faut savoir se sou mettre aux convenances, que les intérêts de famille doivent passer avant les caprices des individus , et une foule d'autres belles choses. Je voudrais que vous eussiez entendu le discours que m'a débité à ce sujet, sur l'invitation de mon père, le révérend et précieux M. Bruce, notre ministre à nous , Julia , ce saint person> nage qui parle du nez et s'arrête à chaque mot pour engouffrer dans sa grande bouche sans dents des boites entières de pastilles contre la toux. Le sermon a duré trois heures ; il durerait peut-être encore si miss Sarah, Tune des sept filles de Sa Révérence, ne fût venue la chercher jusque dans mon parloir pour lui annoncer que le collecteur des dtmes l'attendait à la mense. Le bonhomme est parti aussitôt en oubliant deux points de sa harangue , et quoique miss Sarah soit maigre , sèche et noire , je la trouvai si ravissante en ce moment, que je ne pus m'empé* cher de l'embrasser sur les deux joues.

CHAPITBB IV. 193

Jolia semblait de plus en plus agitée et tremblaDte ; la sueur perlait sur soa front.

— Mais en6n, miss Ndly, vous ne me dites pas... Auriez-vous donc une répugnance absolue, invincible à obéir aux ordres de milord?

— £h! mais, comme vous me pressez ^ ma cbère ! reprit Nelly avec un peu d'aigreur ; vous voulez que je vous dise ce que j'ignore moimême. Ai-je jamais sérieusement pensé à cela? Quand je songe à ce qui pourrait arriver plus tard , je saute sur Mab et je fais ventre à terre le tour du parc. Cependant, ajouta-t-elle en jetant à sa compagne un regard empreint de malice féminine, je ne conseillerais encore k aucune femme, sur la foi de mes hésitations, de chercher à tourner la pauvre té te de sir George, ce qui ne serait pas difficile. On aurait beau diriger sur lui le feu de ses œillades^ briser tous ses lacets h force de se serrer dans son corset, lui adresse;* ses sourires les plus victorieux, œillades, lacets, sourires pourraient être dépensés en pure perte, et on n'en serait pas plus tôt milady ClintOD-Avondale, je vous assure.

L'allusion était trop claire pour que la simple et douce Julia elle-même pût s'y méprendre, liss Avondale ! dit-elle d'un ton de fierté

124 LE DEBNIBB IRLANDAIS.

Mais aussitôt les sanglots lui coupèrent la parole ; les larmes jaillirent de ses yeux et elle se couvrit le visage de ses deux mains.

L'effet de cette grande douleur fut rapide sur la jeune Anglaise. Quittant sa pose nonchalante, elle s*élança vers son amie et l'embrassa avec chaleur, prête à pleurer ellemême.

— Pardonnez-moi , Julia I s'écria-t-elle ; je suis une folle ; j'ai été trop loin. Maudite langue qui travestit toujours ma pensée ! Je ne comptais pas vous offenser, vous, ma meilleure, ma seule amie. Eh bien î quoi ? vous avez voulu essayer la puissance de votre beauté sur ce pauvre sir George ; c'était une innocente coquetterie , comme nous eu avons parfois des accès, nous autres femmes. Moi-même n'ai-je pas tenté plus d'une fois de faire repentir mon parent de son éloignement pour moi , sans songer que son amour me causerait d'insupportables ennuis? S'il faut l'avouer, Julia , j'ai voulu vous mettre en garde contre le danger d'un pareil jeu, car je ne vous crois pas capable de vous prendre sérieusement de passion pour un... oui, tranchons le mot... pour un fat et un sot tel que sir George. Mais mon père a cru apercevoir quelques signes d'intelligence entre vous et lui , et mon

GHàPiTBE nr. 135

père est intraitable sur tout ce qui pourrait eontrarier ses plans. Vous êtes trop jolie pour ne pas exciter ses défiances... A la moindre imprudence, il nous empêcherait de nous voir, il nous séparerait, et c*en serait fait de cette bonne et douce amitié qui nous est si précieuse à Tune et à Fautre... Voilà ce que je voulais TOUS faire entendre ; mais j*ai été maladroite et injuste ; mes malheureuses habitudes de raillerie m'ont emportée... Allons! vous me pardonnez, n'est-ce pas, Julia? Dites-moi bien vite que vous me pardonnez.

— De toute mon âme, Nelly, répliqua miss O'Byrne en cherchant à contenir ses sanglots ; néanmoins, je ne saurais accepter le reproche. . .

— Assez, interrompit miss Avondale en posant ses jolis doigts sur la bouche de son amie ; par grâce, ne prononcez pas un mot de plus sur ce vilain sujet. Qu'avons-nous besoin d'explications! nous nous entendons de reste... Prenons OD motif de conversation plus agréable que sir George Clinton et les projets de mon père... Pauvre petite, continua-t-elle en entourant de son bras la faille de miss O'Byrne et en lissant

tre main les bandeaux châtain doré de

me Irlandaise , comme la voilà éplorée et

136 LE DERNIER IRLik^DÂ1S.

palpitante ! Venez vous asseoir là, près de moi ; venez... mais pas un mot, c'est convenu.

Les deux jeunes filles s'assirent en face l'une de Fautre. Nelly tenait les mains de Juiia dans les siennes et cherchait à l'agacer par ses sourires; miss O'Byrne, tout en répondant à ces caresses, montrait encore un reste de confusion. Elles se turent un moment, se regardant parfois à la dérobée, se souriant, se serrant la main.

— Sa Majesté la reine de Glendalough, reprit enfin Nelly d'un ton enjoué , en rectifiant quelque chose à la toilette de Julia, ferait-elle si peu de cas des dons de son humble sujette, qu'elle n'ait pas daigné s'en parer un jour de dimanche? Ou bien aurait-elle jeté ce modeste bijou dans le lac sans fond de Killarney, espérant qu'un beau prince irait le lui repécher avec l'aide des enchanteurs et des fées? Ou bien...

— Vous voulez parler, Nelly, répliqua miss O'Byrne avec hésitation, de la broche de perles que vous m'aviez donnée à Noël dernier... Je l'avais ce matin, mais... je ne l'ai plus.

— L'auriez-vous perdue, Julia? On dit que ça porte malheur à l'amitié de perdre le présent d'une amie.

Julia raconta en rougissant l'emploi qui avait

Page 1