‹ Le dernier IrlandaisChapitre 27 sur 149 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

été fait du présent de miss Avondale. Celle-ci resta un moment pensive.

— C'est une leçon que vous nous donnez, à nous autres riches, dit-elle, et cependant, Julia, je ne saurais vous blâmer de vous être servie pour une bonne œuvre de ce présent inutile. La charité est, chez vous autres catholiques, quelque chose de plus qu'une vaine démons* tration de l'orgueil... Je verrai cette mistress OTlanagan, et je veillerai à ce que ce bijou ne passe pas dans les mains des brocanteurs juifs qui viendront, dans deux jours, à la foire de Neath. Julia, Julia, ajouta-t-elle d'un air pensif, décidément vous valez mieux que nous, et malgré ma légèreté apparente, il est des moments où mon cœur m'entraîne plutôt vers les opprimés, qui me haïssent peut-être, que vers les oppresseurs !

~ Les opprimés ! les oppresseurs ! que voulezvous dire, miss Avondale? A qui donc peuvent s'appliquer de pareilles dénominations?

— Oh ! vous me comprenez bien au contraire! Est-ce que j'ignore comment , vous autres, anciens maîtres du sol, vous nous traitez en secret, nous possesseurs actuels des terres, de la richesse, 'Tiâuence ? Ne sais-je pas le gaélique comme ^ Ne fredonné-je pas aussi les laments où

l'on déplore sur tous les tons la chute des enfants de Gaël et le triomphe des 'sassenachs? N*aî-je pas frissonné et pleuré au récit des sombres légendes qui ont cours dans nos comtés du sud?. . • Tenez, Julia, mon père avait raison aujourdliui de me reprocher mon goût pour ces vieilles chansons et ces vieilles histoires ; elles ont déteint sur mon humeur d'une manière fâcheuse. J'en viens à donner trop de pitié aux vaincus, trop de haine aux vainqueurs. Groiriez*vous même (en vérité je n'oserais faire un pareil aveu qu'à vous , Julia ! ) , croiriez- vous que depuis que je connais l'histoire de John Multon , le chef de notre race, et celle d'Arthus le Boiteux dont mou père conserve si soigneusement le corselet de buffle encore taché de sang, je doute de notre droit sur ces magnifiques domaines? Oui, ma chère, les héros de ma race m'inspirent une sorte d'effroi, et je me sens au contraire pénétrée d'admiration pour ceux de la vôtre, pour le beau et vaillant Mac-Feag-Hugh, pour Brian Main-Ouverte, pour vous tous, descendants de rillustre maison d'O'Byrne, vous si fiers, si dignes encore dans votre condition modeste. Il n'est pas jusqu'à ces pauvres paddies déguenillés pour lesquels j'éprouve parfois une vive sympathie à voir leur indépendance dans

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lapauTTetë, leur attachement & la religion de leurs pères, leur esprit profondément national : dans leur misère même il y a quelque chose de noble qui rappelle une haute origine !

Miss O'Byrne avait écouté avec un étonne* ment bien naturel cette étrange confession de la jeune patricienne ; mais à ces derniers mots elle joignit les mains avec chaleur et s'écria :

— Oh ! conservez, ma bonne Nelly, ces bienveillantes dispositions pour les malheureux: tenanciers de votre père! Peut-être en effet des injustices ont-elles été commises à une époque éloignée de nous ; mais comment contester aujourd'hui des droits consacrés par une longue suite de générations? Quant h ces infortunés, dont la misère est devenue un objet de pitié pour l'univers entier, conservez ces sentiments généreux à leur égard. Un jour peut-être vous serez leur maîtresse souveraine ; n'oubliez pas alors...

— Que dites-vous, Julia? Vous savez bien que je ne serai jamais maîtresse à Stone-House, à moins... Mais ne revenons pas sur un sujet pénible. Mon crédit est, hélas ! bien mince pour soulaiçer tant de maux ! J'y essayerai néanmoins,

le promets. Je ne sais quoi me pousse * ces pauvres gens... depuis trois mois

surtout. •• €eiR tient k une circonstance que je veux vous conter.

— Je vous écoute, ma bonne Nelly, dit miss O'Byrne en se rapprochant d'elle avec empressement.

Miss Avondale réfléchit quelques minutes, le coude appuyé sur son genou et le visage appuyé sur sa main, dans une attitude pleine de grAce.

— Je ne sais, en vérité, si je dois dire cela même à ma meilleure amie, reprit-elle en rougissant légèrement. Qu'allez - vous penser de moi, Julia? Mais bah! vous êtes indulgente autant que belle... Je vous avouerai donc qu'autrefois, comme vous le savez, j'étais bien passionnée pour les poésies, les mœurs, les traditions de la vieille Irlande; mais cette passion était dans la tète plutôt que dans le coeur. Depuis peu de temps seulement, ce goût vague est devenu de Tinlérét , de l'admiration , de l'enthousiasme, et c'est un homme qui est cause de ce changement.

— Un homme, Nelly ? dit Julia en rougissant elle-même sans savoir pourquoi. Et quel est cet homme qui a pu donner une si bonne amie à la cause de notre Irlande ?

— Voili où vous allez vous moquer de moi,

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