CHAPITRE IV
sans doute« ma chère Julia. Cet homme, je ne le connais pas ; je ne l'ai vu qu*un instant ; je ne le reverrai peut-être jamais , et cependant son soavenir ne s*effacera plus de ma mëmoire.
Et comme miss O'Byrne semblait l'interroger des yeux :
— Vous savez, reprit-elle, qu'à l'issue de la dernière session de }a chambre des lords, mon père voulut assister aux courses d'Ascot, et je revins seule en Irlande avee mistress Jones, ma gouvernante, et M, Glarenee, premier valet de chambre de milord. £n traversant le canal Saint- George sur le steam-packet, qui va de HoJy* Head à Dublin , nous fûmes assaillis d'un fort coup de vent , ce qui n'est pas rare dans cette mer. Notre lourd navire était secoué comme uoe plume, et, malgré ses puissantes machines, parvenait avec peine à se frayer une route au milieu des lames. Les passagers s'étaient réfugiés dans la salle commune ou dans leurs cabines, atteints pour la plupart du mal de mer. Suffoquée par l'odeur fétide qui régnait dans mon berth et voulant jouir du magnifique spectacle d'une tempête, je montai sur le pont. Vai- ^t quelques rudes marins et le capitaine ^ie m'engagèreot'ils à rentrer ; le roulis
132 LE DBBHIBR IRLANDAIS.
était effrayant ; a chaque instant des montagnes d*eau venaient tomber dans le bâtiment par dessus le bordage. Mais vous savez comme je suis opiniâtre quand il s*agit de ma curiosité ; cette scène magnifique m'avait émue jusqu'aux larmes. Enveloppée dans mon manteau, je me cramponnai à une manœuvre, et, m'abritant autant que possible contre les atteintes des vagues, je contemplai en liberté ce tableau sublime.
« Un seul passager se trouvait avec mol ur le pont ; c'était un homme jeune encore, ayant l'apparence d'un militaire qui aurait servi longtemps dans nos colonies, car son visage portait la trace des ardents baisers du soleil tropical. Couvert de son peter-proof, les bras croisés s'ir sa poitrine, il se promenait d'un pas ferme sur le plancher glissant du navire. Ni les mugissements du vent et des flots, ni les grondements sourds de la machine qui luttait avec effort contre le mauvais temps, ni les lames qui par intervalles lançaient sur nous leurs jets d'écume et d'eau salée, ne pouvaient déranger cette promenade calme et régulière. Sans doute cet inconnu avait bien vu d'autres océans et d'autres tempêtes. De profondes méditations semblaient absorber son esprit; son front était comme