‹ Le dernier IrlandaisChapitre 29 sur 149 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

chargé de pensées et de soucis. De temps en temps il s'arrêtait à rayant du navire ; son rel^rd plongeait dans la brume du soir pour y chercher cette terre d'Irlande, objet de notre Toyage. Mais les monstrueuses aspérités de la mer, les épaisses vapeurs qu'exhalaient ces masses d'eau soulevées ne permettaient de rien distinguer encore, et il reprenait bientôt sa promenade.

u ^'examinai longtemps à l'écart cet imposant feu, nnage pour lequel j'éprouvais, sans bien savoir pourquoi, une sorte de respect. Je me disais que ce ne devaient pas être des pensées vulgaires qui se reflétaient sur ce mâle visage ; ce n'étaient pas de misérables intérêts personnels qui occupaient cette grave intelligence. Sa mi>ditation semblait avoir un objet d'importance suprême, comme les destinées d'un peuple et d'un empire. Cette pensée, qui restait calme en présence des convulsions de la nature, devait s'âever à une hauteur inconnue du commun des hommes. L'œil ardent de l'étranger avait des rayonnements subits et impétueux que je prenais pour des éclairs de génie. Enfin, Julia, dussiez-vous rire de moi, mon imagination avait en peu d'instants sur ce voyageur extraorles plus étranges suppositions ; sans con*

mitre ni son rang ni son nom, san$ avoir même échangé avec lui une parole, je Tadmiraîs déjà, et,., pourquoi ne Tavouerai-je pas? je raimais.. . oomme on peut aimer au bout d*un quart d'heure.

«c L'inconnu , absorbe par ses réflexions , n'avait pas encore remarqué ma présence. Un mouvement que je fis pour saisir un agrès, au moment où le steampacket recevait une effroyable secousse, attira son attention. Il darda sur moi son œil pénétrant et parut étonné de voir là une femme jeune et délicate. Mais aussitôt il s'inclina, porta la main à son chapeau et reprit sa promenade.

u II me sembla, néanmoins, que sa rêverie était moins profonde qu'auparavant; nous autres fenanies, nous ne nous trompons guère, vous le savez, en pareille matière. Le bruit de ses pas sur le pont était moins égal et il jetait parfois de mon côté des regards distraits. Je crus que je le gênais, et je voulus m'éloigner, mais une force irrésistible me clouait à ma place.

i( Par un sentiment machinal d'imitation, je regardais dans la direction que suivait le navire ; l'inconnu s'approcha de moi et me salua avec une exquise politesse :

CHANTlkE kv. 455

« ^ Voilà une belle et noble fille dlrlande, me dit'il en gaélique d*une voix dont il adoucissait Je timbre sonore; ce ne peut être qu'une patriote irlandaise qui brave ainsi les vents, la pluie et la tempête pour voir un instant plus tôt poindre la verte Erin à travers le brouillard.

« Je répondis aussi en gaëlique, avec em> barras et rëserve, que j*étais en effet hée en Mande. Les quelques mots que je prononçai parurent le jeter dans le ravissement.

« — Merci, merci, me dit-il avec émotion, de m'avoir fait entendre, après tant d'années, celte belle langue si suave et si mélodieuse dans la bouche d'une Demme... Mes oreilles l'avaient désapprise aux pays éloignés d'où je viens... Elle m'annonce déjà la patrie avec toute sa poésie, tous ses malheurs et tous ses souvenirs!

• La glace était rompue entre nous. Après m'en avoir demandé là permission, le voyageur s'assit près de moi, sur un paquet de cordages, et nous commençâmes à causer de l'Irlande. Je dis nùuSy quoique mon rôle devînt bientôt purement passif dans cette conversation. Je me boniflîft à de raines et timides observations; je parler l'étranger, qui s'exprimait soit ""ue, soit en anglais, avec une élégance,

156 LE DERNIER 1RLANDM8.

une facilite, un enthousiasme dont je ne saurais vous donner une idée. Bien qu'il eût quitté l'Europe depuis plusieurs années, il n'ignorait rien de ce qui se rattachait à son pays* Mœurs, lois, coutumes, histoire et littérature, splendeur et décadence, héroïsme et misère , il connaissait tout, il appréciait tout avec une élévation de vues, une finesse d'impressions qui me frappaient d'admiration. Comme il aimait l'Irlande I Gomme son argumentation brillante, colorée, chaleureuse, différait des froids et plats systèmes, des égoïstes jugements que j'avais entendu exprimer tant de fois sur notre malheureuse patrie ! II me semblait que mes yeux se dessillaient, qu'avant ce moment je ne connaissais pas celte terre où je suis née, où j'ai passé ma vie. Je me reprochais l'indifférence que j'avais éprouvée jusque-là pour tant de douleurs résignées, tant de grandeurs cachées. Je ne pouvais retenir mes larmes quand le voyageur inconnu m'exposait les souffrances des races vaincues ; je sentais la colère et la haine empourprer mon front quand il énumérait les crimes des races triomphantes.

«< Pendant deux heures entières, je fus sous le charme de cette puissante parole. Ce voyageur me croyait d'origine milésienne comme

Page 1