CHAPITRE IT
lai , et telle était sa haine, non exprimée toutefois, mais éclatant dans son geste, dans son re» gard, contre TAngleterre, que je n'eus pas le courage d'avouer le sang anglais qui coulait dans mes veines. J'étais éblouie, fascinée ; tout ce qu'il disait, il me semblait que je l'avais pensé déjà ; je riais de son rire, je pleurais de ses larmes, je frémissais de sa colère. Je n'avais vu d'abord dans cet inconnu qu'un homme supérieur ; maintenant, il m'apparaissait comme un être surnaturel, le génie de l'Irlande peutêtre, se relevant dans sa force et sa beauté après un sommeil de plusieurs siècles !
« Aussi, depuis ce temps, ma chère Julia, la voix de l'étranger, cette voix si vibrante et si généreuse, résonne-t-elle nuit et jour à mes oreilles; elle plaide saos cesse auprès de moi la cause des malheureux qui m'entourent, et je déplore de n'être qu'une femme impuissante à guérir tant de maux ! »
Miss Avondale se tut et devint rêveuse.
Pendant ce récit, l'inconnu, qui était aux écoutes, se penchait en avant, la poitrine oppressée, oubliant que le moindre mouvement pouvait le trahir. Plusieurs fois sa bouche s'ou- ".omme pour laisser échapper un cri, un ^ un nom ; mais la volonté venait aussitôt
158 LE DERRIBB ULAHBAIS.
réprimer ces élans de i'âine et il restait muet dans la touffe d'arbres où il se cachait.
Julia, de son côté, avait entendu arec un vif intérêt les confidences de sa compagne.
— Je croyais, dit-elle après un intervalle de silence, qu'un seul homme au monde pourait avoir cette éloquence, cette connaissance profonde et cet amour sans bornes de la pauvre Irlande !
— Qui donc, miss O'Byrne? demanda Nelly en tressaillant, de qui voulez-vous parler?
«^ De mon frère Richard, le chef de notre famille ; et vraiment, miss Avondale, j'ai cru le reconnaître plus d'une fois dans le beau portrait que vous venez de tracer de votre voyageur du steampacket... J'étais bien jeune quand mon frère aîné partit pour les. Indes; mais je aie souviens toujours de la conversation qu'il eut avec feu mon père la veille du jour de son départ, dans notre petit parloir h Dublin... Il s'agissait encore de notre pauvre chère patrie, et Richard disait de si belles choses, que mon père lui-même pleurait, et il serra mon frère dans ses bras en s'écriant : «< Va, Richard, mon fils, tu seras un digne rejeton de ta race! »
— Mais, étourdie que vous êtes, votre frère n'est'il pas encore aux Indes?