CHAPITRE
— Mon Dieu ! reprit-eUe, quelqu'un est en danger près d'ici... Entends-tu, mon frère, on appeDe au secours?
— Eh! que nous importe, à nous? dit Richard avec une insouciance farouche ; ici nous n'avons pas d'amis!
— Hais il me semble, répliqua miss O'Byrne, que je reconnais cette voix. C'est celle de Nelly*. . Nelly Avondale !
— Nelly Avondale! répéta son frère.
Et il écouta à son tour. Les cris devenaient de plus en plus fréquents ; ils étaient évidemment poussés par une femme haletante et terrifiée.
— Oui, oui, c'est bien elle, dit Richard.
il s'élança dans le taillis. Quand il eut fait vingt pas, ou plutôt vingt bonds, dans la direction du bruit, il atteignit une sorte de clairière. Alors il eut l'explication des cris de détresse qui avaient frappé son oreille.
Comme nous le savons, on était alors au printemps^ époque où les bétes fauves, et notamment les cerfs, sont parfois sujets k des accès de folie furieuse et se précipitent avec une rage incoDf^evable sur tout ce qui les approche. Or, 3s bétes de cette espèce dont le parc de ^ouse était rempli, un magnifique cerf
i58 LE DERNIER IRLANDAIS.
dix-eors, au bois majestueux, venait d'être pris de vertige et chargeait impétueusement unepei^*sonne qui traversait une allée sans défiance. Cette personne était en effet miss Avondalé^ qu'une circonstance inexpliquée avait empêchée de ren* trer k l'habitation.
La jolie amazone, surprise par cette attaque, s'était vainement réfugiée dans les taillis qui présentaient le plus d'obstacle a<tx élans dû dix-cors; vainement elle avait cherché un abri derrière les eépées pour éviter son atteinte mortelle. Comment échapper k un animal en délire qui bondissait par dessus les fourrés comme s'il eût eu des ailes et brisait d'un seul coup de tête des arbres de la grosseur de la cuisse? Aussi, quand Richard arriva dans la clairière, le drame touchait-il à son dénoument. Miss Avondale, épuisée, venait de tomber sur le gazon, faisant face encore à son ennemi avec courage et brandissant une inoffensive cravache en fil d'ar^ gent. A six pas d'elle, le cerf, l'œil hagard, les naseaux enflammés, son formidable merrain dirigé en avant, s'irritait contre quelques^ faibles branchages qui le séparaient seuls de sa proie.
Richard reconnut tout d'abord la grandeur du péril ; avee le sang-froîd d'un homme habitué à de pareilles scènes, il se pla^ entre k
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béke fùpîeose et miss Avondale, en criant d^ane Yoix brève :
— Ne bougez pas, miss Nelly !
Il arracha son manteau de ses épaules et Fagita rapidement pour attirer l'attention du diz-eors. Gelui-eî tourna son regard menaçant vers ce nouyel adversaire, hésita une seconde, puis fondit sur lui avec brutalité. Richard l'attendit de pied ferme. Usant de la ruse qu'emploient les toréadors dans les jeux espagnols, il lança le manteau avec adresse sur la tête du cerf, qui, tout à coup aveuglé, fit des bonds prodi- {peux. L'ample vêtement s'était pris dans sa ramure et, par ses ballottements, redoublait la rage de la bête. £lle parvînt enfin à s'en débarrasser et s'acharna sur cette étoffe flottante. Richard profita de ce moment ; tirant un long poignard qui ne le quittait jamais, il en frappa le dix-cors au défaut de l'épaule avec l'habileté d'un veneur consommé. L'animal tomba sur ses genoux, essaya vainement dans un dernier effort d'atteindre son ennemi de ses redoutables andoulHers ; mais la force lui manqua ; bientôt il s'affaissa entièrement, et la vie s'échappa de M nnifrine avec des flots de sang noir et épais ''kient le gazon émaitlé de fleurs, ■wj êtes sauvée^ ma chère Nelly ! s'écria
Julia en courant avec vivacité vers miss Avondale; mais, pour Dieu ! ne seriez-vous pas blessée? Ce farouche animal ne vous a-til pas touchée de son bois, qu'on dit si dangereux?
— Je n'en suis pas bien sûre encore, ma bonne Julia, réph'qua Nelly avec sa gaieté ordinaire; laissez-moi m'en assurer, eontinua-t-e)le en repoussant miss O'Byrne qui voulait l'aider à se relever ; en vérité, j'ai eu plus de peur que de mal... Voyez, je marche seule, et je crois que ma précieuse personne n'a pas été trop endommagée pour cette fois... Mais il était temps que mon courageux libérateur vint à mon secours; si sa main eût été moins ferme , son coup d'œil moins assuré, c'en était fait de lui et de moi.
Richard paraissait fort occupé à ramasser son manteau, un peu maltraité par le dix-cors, et à essuyer dans le gazon son poignard ensanglanté.
— J'ai vu des animaux plus redoutables dans l'Inde, dit-il en détournant la tête; les tigres sont moins aisés à tuer qu'un pauvre cerf élevé dans un parc d'Irlande.
— Eh! le pauvre cerf pouvait ne pas nous traiter mieux que les tigres, malgré sa douceur renommée... Mais respect aux morts! Puis-je