CHAPITRE V
Julia la regarda machinalement sans répondre; sa vive préoccupation , elle n*avait pas écouté. Miss Âvondale glissa son bras sous celui de son amie.
— Venez avec moi à Stone-House, reprit-elle; on vous reconduira en voiture; chemin faisant nous arrangerons, à nous deux , une petite fable pour expliquer la mort de ce beau dix-cors, sans compromettre mon libérateur. £t si l'imagination nous manque, ma foi, nous laisserons révénement s'expliquer comme il pourra; on l'attribuera sans doute à quelque braconnier inconnu qui aura voulu jouer un mauvais tour à sir George.
Et comme Julia résistait toujours :
— Venez donc, ajouta Nelly d'une voix basse et pénétrante ; nous parierons de luH
Ottr-Lady'i-Ghuroh.
Ce n'est pas notre faute si nous sommes obligé de prendre si souvent des ruines pour théâtre des scènes que nous avons entrepris d'écrire ; mais dans la malheureuse Irlande, ruine de nation elle-même, on ne peut se mouvoir sans se heurter aux débris du passé. Depuis Dermot-Mac-Morough , d'exécrable mémoire, qui ouvrit l'Irlande à Henri II et aux Angloads, jusqu'à l'insurrection de 1798, sitôt irement réprimée, les discordes civiles ,
i70 LE DERNIER IRLANDAIS.
le fanatisme religieux, le vandalisme des envahisseurs ont jonche le sol des édifices renversés. Le pilier phénicien et l'arche saxonne, l'ogive fleurie du xvi® siècle et le château crénelé du temps des Stuarts, gisent ensevelis dans le même linceul de mousse et de lierre. Tel a été le nombre des dévastateurs, qu'on ne saurait dire aujourd'hui h quelle bande chaque monument a dû particulièrement sa destruction. Les traditions ont souvent oublié leurs noms, mais l'histoire ramène sans cesse ceux de Waiter Raleigh, de Strongbow, de Cromwell, c'est-àdire de l'Angleterre. Heureux encore les édifices qui ont laissé des ruines ! Car des constructions majestueuses dont l'Irlande était fière, des villes florissantes telles que Tara, Kincora et vingt autres cités de premier ordre avant la conquête, ont été si exactement effacées du sol, que l'antiquaire peut à peine indiquer de nos jours ia place où elles ont existé.
Les ruines d'Our-Lady's-Ghurch, où demeurait William Sullivan, étaient peu considérables ; elles consistaient en quelques arceaux lézardés d'un ancien cloitra et en deux ou trois pans de mur décharnés dont les pierres semblaient avoir été calcinées par un violent incendie. Un grand nombre d'autres pierres étaient entamées à l'en-