CHAPITRE VI
propriëtaires, portent des Tétements déguenillés ou incomplets. La redingote décbirëe et le chapeau déformé da voyageur ne prouvaient donc pas absolument qu'il fut dans Tindigence. Il pouvait avoir pris ce costume afin de ne pas être remarqué dans les pays qu*il traversait. Son cheval, fort simple en apparence, avait, pour un connaisseur, des qualités remarquables trahissant une béte de prix. De plus, ce cheval était muni d'une bonne selle et de harnachements propres, et sur la croupe on voyait une grosse valise qui devait contenir autre chose qu'une défroque en lambeaux. Enfin le cavalier s'appuyait sur des étriers en acier ciselé qui semblaient avoir été faits pour une chaussure aristocratique et non pour des pieds nus.
Le voyageur lui-même était un homme de trente ans environ , de taille moyenne, assez laid de visage, d'un blond fade tirant sur le blanc. Sa peau était écaiUeuse comme si elle eût été grillée longtemps par un soleil de feu, et, à travers les solutions de continuité de ses vêtements, on pouvait voir sa chair jaune et velue, mais qui accusait des muscles de fer. Ce qui îrappait d'abord dans ce cavalier, c'était l'exces- — *^'lité de son visage, où, malgré sa laillaient la malice et la gaieté ; puis une
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sorte d'inquiétode nerveuse qui ne lui permettait pas de rester inaetif deux secondes consé-* cutires. Aiiisi, il regardait & droite et à gauehe, il se penchait sur la selle pour surveiller les sangles de sa monture, il agitait la verge de houx qu'il tenait k la main, et tout cela sans cesser de siffler l'air de Lucy Neall pour lequel il paraissait avoir une prédilection particulière. Pendant que le corps était ainsi occupé, l'intelligence travaillait de sa part, comme on pouvait le soupçonner au froncement léger de son sourcil. Du reste, il paraissait cavalier accompli, et, malgré ses distractions continuelles, il dirigeait son beau cheval avec l'habileté d'un jockey de noble écurie.
Le voyageur paraissait fort indécis sur la direction qu'il devait prendre. Il continuait d'avancer le long du lac, dans un chemin pierreux et mal entretenu; mais à chaque instant il ralentissait le pas de sa monture. Enfin, parvenu à un endroit où la route se partageait en deux, il s'arrêta court, et, cessant de siffler, il murmura le monologue suivant :
— Oh! Jack, mon brave garçon, vous voilà aussi embarrassé que vous le fûtes un beau soir dans les jungles de Bangor quand vous aviez d'un côté les tigres qui voulaient souper de votre
personne et de l'autre les Indiens qui voulaieut TiHis couper la tête pour faire un sacrifice au dieu Blau».. Il s'est passé bien des jours, et de ▼ilains jours, depuis que vous êtes venu dans ce coin perdu de ta vieille Irlande! Och! au diable. •« voyoos^ récapitulons : ou m'a dit de suivre le \s^ l'espace d'un quart de mille et que les ruines de Lady's-Church se trouveraient k ma gauche» Le lae, le voici ; et e'est vraiment une bonne goutte d'eau fraiebe où Ton ne doit avoir h craindre ni les crocodiles ni les serpents noirs, quand un pauvre diable altéré s'en approebe pour boire uo ooup,.. Fort bien. Mais les ruines ? En voilà trois bien comptées, là à ma gauche* Qudle est la bonne? quelle est la véritable Lady's-Chnrch ? Ma foi I f imagine que cette lady était dans son temps quelque fieffée coquine... Mais halle-^là, ami Jack ; vous n'êtes plus ici dans l'Inde, ou tout semble fait en dépit du sens commun ; vous êtes en Irlande, my boy, ou les anciennes choses doivent être sacrées pour vous qui êtes chrétien et de la noble race de Tool, dans le Tipperary I Ne craignez donc pas tant de vous perdre, mon camarade ; cette Lady's-Gbureh se trouvera, soyez-en sur, et traperez plus aisément que ces jolies [tes qui vous montraient leurs talons
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li-bas quand vous vouliez faire le galant! Ainsi donc, en avant! et sonnez une charge carabinée... Eh! sur ma parole, une trompette à clefs, convenablement embouchée, devrait produire un fort bel effet, dans ces rochers!
A la suite de ce monologue, que nous avons rapporté en entier afin de donner au lecteur une idée de ce singulier personnage, le voyageur pressa doucement des talons les flancs de sa monture, qui repartit aussitôt, et il se mit à siffler une fanfare belliqueuse en usage dans les régiments de la cavalerie anglaise.
Pendant qu'il exécutait ce brillant morceau, qui remplaçait avantageusement Tair de Liu:;y Neall, il fut interrompu par un écart subit de son cheval. Tout autre eât été désarçonné ; mais le siffleur semblait rivé sur la selle ; sans s'inquiéter autrement de cet accident, il se mit & flatter Tanimal de la main et de la voix. Le cheval regardait toujours en renâclant du côté des ruines et dressait les oreilles; il avait été effrayé par la vue de William Sullivan, assis sur le bord de la route, et il refusait d'avancer. Le voyageur lui-même finit par remarquer cette figure immobile i quelques pas de lui.
— Eh! sirs, que diable est ceci? grommelat-il en cherchant à calmer son cheval. Ah!