‹ Le dernier IrlandaisChapitre 4 sur 149 · CHAPITRE PREMIER. iS · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. iS

L'assistance entière chercha des yeux Tauteur de ce scandale ; mais, prompt comme la pensée, il avait déjà disparu, honteux sans doute de s'être laissé entraîner par la violence de ses passions; on ne voyait plus que les plantes sauvages agitées par le vent à la crête des ruines. La plupart des fidèles crurent avoir entendu le cri d'un épervier; mais d'autres hochèrent la tête et se signèrent comme pour éloigner un sinistre présage.

L'office terminé , l'église se vida lentement. En avant du porche à demi renversé s'étendait une petite place gazonnée où s'arrêtèrent un certain nombre de familles, pendant que d'antres s'éloignaient dans diverses directions afin de regagner leurs cottages. De cette plate-forme on dominait tout le village de Neath, qui s'élagealt, comme nous l'avons dit, sur le penchant de la colline. Il consistait en plusieurs centaines de huttes de terre, avec un trou au toit de chaume pour laisser passer la fumée; les étables n'avaient même pas de toit, et par-dessus les brèches des murs on voyait le poney poussif ou la petite vache étique allonger sa tête étonnée. npin*ière chaque habitation, un clos chétif, enncé de pommes de terre , était séparé des ~7isins par une rangée de pierres mobiles.

a LE DERmKR IRLANDAIS.

En regard de cette pauvreté, on distinguait dans ]a vallée, à quelques centaines de pas du village, de beaux massifs d'arbres exotiques au-dessus desquels s'élevaient des toits en terrasses ornes de vases de marbre et de girouettes dorées : là demeurait le seigneur, le landlord de Neath et d'une foule d'autres villages, bourgs et hameaux à dix lieues k la ronde; mais une grille de fer et une solide muraille qui entourait le parc défendaient au vulgaire l'approche de ce lieu de délices et semblaient tracer la ligne de démarcation entre l'orgueil et l'humilité, entre le maître et les serfs, entre le luxe le plus effréné et la plus hideuse misère.

Cependant, au milieu des masures basses et fétides de Neath , on remarquait divers édifices qui contrastaient avec elles : d'abord la maison du prêtre catholique, exiguë, mais blanche et proprette; puis celle du ministre prolestant, beaucoup plus ample et surtout plus somptueuse; puis enfin une grande église toute neuve où l'architecture avait prodigué les ornements. Ce temple eût contenu avec facilité la foule considérable qui se pressait un moment auparavant dans les ruines de Saint-Patrick; mais il était voué au culte dominant. Quoique ce fût l'heure de l'office 9 une trentaine de personnes seule-

CHàPlTEE PREMIBR. 15

ment occupaient cette nef vaste et sonore; c'était toute la congrégation protestante du pays. A la vérité, ces trente sectateurs de la religion inventée par Henri VIII compensaient leur petit nombre par leur haut rang ; ils se composaient de la famille et des domestiques du comte d'Avondale, le landlord de la terre. Le comte lui-même assistait ce jour-là aux exercices religieux, et pendant que les paddys catholiques sortaient en foule de la messe, ils pouvaient admirer plusieurs splendides voitures arrêtées devant la porte du temple et dont celle du ministre anglican n'était pas la moins brillante.

Parmi ceux qui avaient faithalte sur la plateforme de Saint-Patrick, se trouvait un vieil aveugle pour lequel les gens du pays manifestaient une grande vénération. Son vêtement consistait en une sorte de longue houppelande qui ressemblait à une robe; ses pieds étaient nus, comme ceux de ses compatriotes ; sa tête n'avait d'autre coiffure que ses cheveux blancs qui venaient rejoindre sa barbe et retombaient avec elle sur sa poitrine. Sa figure, belle et grave, rayonnait d'intelligence. Ce vieillard avait été longtemps le ménétrier du pays; il connaislus les chants nationaux de sa patrie , et soin il pouvait composer lui-même un

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8ong OU un lament dans ridiome gaéque. Il descendait des anciens bardes des clans d'0*Kelly et d'O'Byrne, et conservait les traditions de ces poètes vigoureux d'Irlande dont Mac Herson a pillé les œuvres pour en enrichir son fabuleux Ossian.

Mais depuis bien des années déjà William Sullivan, c'était le nom du vieillard, avait renoncé à la musique et à la poésie; le violon, qui avait remplacé dans ses mains la harpe mélodieuse de ses ancêtres, ne jouait plus aux fêtes de village les airs de Shane-Buy et de Patrick- Datfy si chers aux enfants d'Érin. William avait été détenu longtemps dans les prisons d'Angleterre pour avoir pris part h l'insurrection irlandaise de 1798, et il avait contracté pendant sa captivité les germes de cette cécité qui vint l'affliger plus tard. Devenu tout à fait aveugle, il prit prétexte de son infirmité pour imposer silence à son archet et à ses chants patriotiques ; mais on disait tout bas qu'en réalité le vieux Sullivan, désespéré des malheurs de sa patrie, avait horreur de tout ce qui pouvait ressembler à des délassements ou à des fêtes. Il habitait un lieu solitaire à quelque distance de Neath, et il y vivait dans un isolement absolu. Là il n'avait d'autres ressources que les dons volontaires des

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