‹ Le dernier IrlandaisChapitre 40 sur 149 · CHAPITRE YI. i · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI. i

puisque je ne saurais trouver le capitaine, il faat bien me résigner à l'attendre. Puis après souper, s'il nous reste un moment, nous pourrons jouer en duo quelques-uns de nos airs nationaux : le Saint'Patrick'Day et VExpulsion de Shane-Bui; je ne vous demande qu'une cornemuse, un sifflet, ou même une simple clef forée pour accompagner votre violon. Vous verrez, morbleu ! Jack Gunn n'est pas encore asthmatique quand il s'agit de souffler pour la vieille Irlande.

— Ami Gunn, répliqua le vieillard avec un soupir, depuis bien des années mon violon s'est brisé. .. et il n'a pas été remplacé.

En causant ainsi, ils avaient traversé, à la pâle lueur du crépuscule, l'espèce d'enclos où Sullivan cultivait quelques chétifs légumes , et ils étaient parvenus aux ruines. Laissant à gauche la portion du cloître encore debout qu'habitait l'aveugle, ils entrèrent dans une espèce de réduit souterrain dont la moitié de la voûte s'était eifrondrée. Là avait vécu longtemps une petite vache laitière, l'orgueil et la joie du pauvre aveugle. Mais la béte, étant morte de vieill*»«fie, n'avait pas été remplacée , et l'araignée sa toile dans les perches raboteuses qui •'înt de râtelier. Néanmoins, une fougère

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odorante, répandue sur le sol, et une botte de samroch, verte et fleurie , suspendue à la mangeoire, rassurèrent Jack sur le souper et le coucher de Bayard. Après avoir débarrassé le bel animal de ses harnais et pourvu à tous ses besoins, il suivit son guide, la valise sous le bras, et il put enfin s'occuper de lui-même.

La demeure de William n'offirait guère plus de eonfortable que celle du cheval, et certes les anachorètes, si nombreux en Irlande au moyen âge, n'eussent pu se contenter de moins. Elle consistait en deux petites pièces, h moitié souterraines, qui semblaient avoir été autrefois des cellules de religieux ; elles recevaient la lumière de meurtrières rondes dépourvues de châssis; on y pénétrait par une porte cintrée si basse qu'il fallait se baisser pour entrer. £n avant de cette porte, deux arcades de l'ancien cloître formaient une sorte de péristyle ; comme les cdiules étaient dépourvues de cheminées, c'était à l'abri de ces arcades que l'aveugle avait établi sa cuisine. Un feu de tourbe brûlait en fumant au pied d'un pilier noirci et faisait bouillonner un vieux pot de terre. Ce pot contenait le souper de William et de tous les hôtes qu'il plairait à Dieu de lui envoyer le soir, des pommes de terre cuites à l'eau, ce mets unique

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des paa^res d'Irlande. Heureux encore ceux qui a en manquent jamais !

On juge d'après ces détails ce que devait être rintmeur de l'habita tion. Rien de plus austère que le ménage du vieil aveugle. Dans la première pièce, rœil cherchait d'abord vainement des meubles ; il fallait un peu d'attention pour découvrir un coffre de bois, des billots servant de sièges et quelques vases de terre disposés dans les trous de la muraille. Quant au lit, on n'en voyait d'aucune sorte ; de la paille et de la fougère fraîche jetées dans un coin devaient en tenir lieu. La seconde pièce était destinée habituellement à contenir la provision de tourbe et de pommes de terre ; mais, vu la gravité des circonstances, elle avait été récemment appropriée, et une jonchée de fougères, la ressource de l'hospitalité des paddies, recouvrait les inégalités du sol. Malgré ces préparatifs qui tendaient à dissimuler la nudité de ces lieux sombres et humides, on se demandait comment un vieillard avait pu y vivre tant d'années en proie aux souffrances, aux privations, dans l'isolement et Toubli.

î««i^ Gunn ne parut nullement surpris de t misérable de ce taudis ; il ne voyait k qu'il ne fût possible de voir dans tous

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les cottages du voisinage; et encore William avait-il sur ses compatriotes l'avantage d'occuper seul les cellules de Lady's-Church, tandis que chez ses voisins une famille de huit ou dix personnes était parquée souvent dans un espace plus étroit encore. Peu s'en fallut même qu'il ne félicitât Sullivan de son aisance apparente, et en cela il eut prouvé péremptoirement son origine irlandaise, s'il eût pu rester un doute à cet égard.

William l'invita a s'asseoir et s'empressa de lui servir un pot de petite bière brassée par lui-même, en attendant le souper. Puis il se mit à vaquer aux soins du ménage. Vainement Jack offrit-il de l'aider : l'aveugle refusa , le moindre dérangement dans son réduit pouvant, en raison de son infirmité, lui causer de graves embarras. Le soldat se résigna donc à l'inaction, et une conversation suivie s'établit entre eux.

Sullivan désirait savoir plus positivement qui était son hôte et de quelle commission il était chargé pour Richard O'Byrne. Sur ce dernier point Jack se montra impénétrable ; mais il fut beaucoup moins discret en ce qui le concernait personnellement. Il était né d'une pauvre famille de paddies dans le Tipperary. A l'âge de

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