CHAPITRE YI
ehard comme s'il eût pu souder les profondeurs de son âme, n'avez-vous rien de plus à me demander?
Le capitaine tressaillit.
— Eh bien, oui, répliqua-t-il ; je vous Ta- Toaerai, William Sullivan, une pensée brûle mon cerveau et m'ôte la vigueur d'intelligence et de volonté qui me serait nécessaire dans la crise prochaine.., U s'agit des intérêts les plus ehers que j'aie au monde, après ceux de notre Irlande... Dans ce pays existe un homme qu'à tout prix je voudrais trouver seul à seul, hors de chez lui, sans qu'il me connût ; vous pourriez, j'en suis sûr, m'en faciliter les moyens.
— Quel est cet homme, milord?
Richard hésita de nouveau.
— Sir George Clinton, dit-il enfin avec effort.
— Sir George ! s'écria le vieillard, dont toute Toi^anisation, si impassible d'ordinaire, sembla agitée comme par une tempête intérieure ; Votre Seigneurie sait donc...? Oh! depuis longtemps j'ai conçu des craintes sinistres au sujet des bruits répandus dans le voisinage. . .
— Bonhomme, interrompit Richard avec se, qui vous parle de vos soupçons et de ^'ites? Ne soupçonnez rien, ne craignez
2i0 LE DOUflER IM^ANDAIS.
rien, ne supposez rien, je tous le défends ! 11 porta k main à son front et, vaincn par la douleur, il versa quelques larmes. Les traits de l'aveugle exprimaient la sympathie et le respect; il attendit un peu pour laisser à son hôte le temps de se calmer.
— Milord, dit-il enfin avec douceur, vous ne pouvez croire que j'aie eu la pensée...
—N'en parlons plus, interrompit O'Byrne en relevant son visage mâle où toute trace d'émotion avait déjà disparu ; oubliez mon emportement, William, et... et plaignez-moi. Mais vous n'avez pas répondu à ma question.
— Eh bien, milord , celui dont vous parlez vient souvent pécher dans le lac de Glendalough, à quelques pas d'ici. Il est accompagné alors d'un seul domestique pour porter ses lignes et garnir ses hameçons ; il serait facile de Faborder. Je me suis demandé bien des fois comment le neveu de milord, avec la haine qu'il inspire, ose s'exposer ainsi dans un lieu écarté k la vengeance de tant de malheureux réduits au désespoir.
— Et cette haine est méritée, William, dit le capitaine avec véhémence, car cet homme est un infâme... Eh bîen^ je l'attendrai, je le guetterai. Oh! quand viendrait-il?
CHAMtRB VI. 211
-* 11 ne pe»t torder, milord, ear roili plusieurs jours qu'il ne s'est livre h son passe-temps /ivori... Cependant vous avez entendu dire SiBs doute que demain plusieurs des cbefe de famille qui ont ptis part à k malheureuse affaire de Donnagh devaient être expulsés de leurs cottages; peut-être sir George, qui a été lïnstigateur de cette mesure rigoureuse, n'oserat-il se montrer dans un moment où les têtes sont montées...
— N'importe, je saurai commander à mon impatience. Pourvu que je me trouve enfin seul avec lui, cela me suffira. £t maintenant, bonne nuit, mon cher William^ continua Richard d'un ton différent ; vous savez quels devoirs pressants me réclament.
— Que Dieu vous bénisse, milord ! dit le vieillard d'une voix grave, et qu'il vous fasse réussir dans tous vos projets !
11 s'inclina profondément et alla se coucher sur sa fougère, h côté de Jack Gunn, tandis que Richard se retirait dans la seconde pièce spécialement affectée à son usage.
Dès qu'il se trouva seul, le capitaine s'empressa de brûler les papiers qu'il venait de re- , puis, s'asseyant sur un escabeau, de- — planche mal équarrie destinée à lui
servir de table, il tira de ses bagages tout ce qu'il fallait pour écrire.
A la faible lueur de la lampe tremblotante, on eût pu le voir pendant une partie de la nuit dans cette sombre cellule, tantôt écrivant, tantôt rêvant à ses vastes projets.