‹ Le dernier IrlandaisChapitre 50 sur 149 · I. P. HELIHE · texte numérisé non relu

I. P. HELIHE

ShanaklU.

Le lendemain était une de ces belles journées de printemps si rares dans les climats du Nord où cette partie poétique de Tannée se passe d*ordinaire en alternatives de pluie et de vent. Les nuages avaient subitement disparu; Tair était doux et moite, chargé d'une odeur de sève et de jeunes pousses. Le soleil resplendissait dans un ciel pur au-dessus de la vallée de Glen- "^ugh, dont il éclairait toutes les profondeurs isait miroiter les eaux limpides. Cette na-

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ture grise et abrupte, ainsi brillamment éclairée, perdait quelque ebose de son aspect sauvage ; les rocbers semblaient moins arides, les gorges moins creuses et moins sombres. Les tourbières elles-mêmes, avec leur surface unie., tour à tour brune et jaunissante , attristaient moins le regard. La campagne, immobile et silencieuse la veille encore sous Tâpre vent de mer, retentissait du chant amoureux des grives et des merles; tandis que, dans le voisinage du marais, de nombreuses volées d'oiseaux aquatiques, sarcelles, foulques, râles criards, hérons majestueux, remplissaient les roseaux de mouvement et de vie.

Cette espèce de fête que le ciel donnait à la terre s'étendait jusqu'aux ouvrages et aux habitations des hommes. Les ruines de ces sept églises ou monastères, qui étaient éparses dans la vallée, paraissaient se draper, avecun restée fierté, dans leur manteau de lierre.

Les pauvres cottages, disposés en hameaux sur les gradins des oiontagnes, se réjouissaient à ce chaud soleil qui faisait ilourir sur leurs murs lézardés les joubiirbes et les oymbalaires, qui faisait chanter les petits oiseaux sur leur toit de branchjBges H de glaise. Us ouvraient leurs étroites fenêtres et leurs portes basses

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pour aspirer un peu de cet air vÎTifiant. La fumée, qui s'échappait en bouffées bleuâtres de leurs faîtes, semblait elle-même un signe de joie; elle annonçait que la ménagère était à Tcenvre et qu'il^ restait encore h leurs habitants quelques pommes de terre bien ehaudes pour déjeuner.

Dans un de ces hameaux situé en face de LadyVChurch, et appelé Shanakill, se trouvait le cottage de Toni Irwing, ce pauvre Paddy dont nous avons fait connaissance sur la place de Sainl-Patrick. €e cottage, comme les autres, était hideux de malpropreté et de misère. Tout à Fentour s'étendait une boue fétide, formée d'immondices en décomposition. Un homme robuste eût facilement démoli à coups de pied les murs de terre de cette habitation. A l'intérieur, même aspect re|)0U$sant : pas de meubles, pas de vaisselle, pas de lits; on couchait par terre sur de la paille et des fougères ; on mangeait dans sa main ou dans des tessons de pots cassés ; ni armoires ni coffres : qu'y eût-on mis? Une seule pièce de dix k douze pieds carrés devait servir d^habitation à Tom, à sa femme, ê sa vieille mère idiote et à cinq enfants dont i avait une douzaine d'années, dont le plus -i tétait eneore sa mère. Mous omettons, et

pour cause, trois ou quatre oies et une énorme truie qui vivaient péle-méle avec la famille. Quant au poney ëtique sur lequel Tom se rendait aux marchés du comté , la pauvre béte n'avait pour domicile, été comme hiver^ qu'une sorte de hangar ouvert à tous les vents.

Mais le spectacle de sa sordide indigence ne pouvait choquer Tom Irwing. Il n'y avait rien là qu'il ne fut habitué à voir depuis son enfance, qu'il n'eût vu également chez ses voisins et ses amis. Aussi ce jour-là, Tom, subissant peutêtre à son insu l'influence du beau temps, se sentait-il moins disposé qu'à l'ordinaire aux inquiétudes et à la misanthropie. Assis devant sa porte au soleil et fumant sa loudine d'un air nonchalant , il paraissait oublier ses dettes , le manque de travail et la maladie des pommes de terre, ses préoccupations habituelles. Par la porte entr'ouverte du cottage, il pouvait voir sa femme, encore belle malgré sa pâleur, aller et venir pour vaquer aux soins du ménage; sa mère, la vieille idiote, qui, accroupie auprès du feu de tourbe, semblait aspirer avec délices la chaleur et la fumée ; ses enfants enfin , qui , presque nus, n'en étaient pas moins gais, et se chamaillaient à grand bruit en attendant le repas du matin. De plus, son cochon grommelait

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