‹ Le dernier IrlandaisChapitre 51 sur 149 · CHAPITRE PREMIER. O · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. O

à ses pieds, ses oies barbotaient dans le fumier qui cernait la maison. Tom, peu difficile, songeait en ee moment qu'il existait des gens plus malheureux que lui. Il est bon d'ajouter, pour expliquer ce paradoxe, que la veille Irwing avait eu le bonheur insigne de trouver entre les douves du baril de wiskey défoncé pnr le ministre la valeur d'un demi-verre de cette précieuse liqueur qu'il avait recueillie dans son splenchan de peau; aussi, à son réveil, avait-il pu prendre son coup du matin, ce qui certainement n'avait pas peu contribué à donner cette teinte rose à ses pensées.

Cependant Irwing était un peu pensif; il roulait dans sa tête un plan de haute spéculation. Le travail de son imagination se trahissait par de fréquentes bouffées de fumée sortant de sa bouche comme d'une locomotive en marche. Tout à coup il sembla qu'une difficile opération intellectuelle fût arrivée à son terme ; il posa sa pipe à côté de lui, ^t, se penchant vers la porte du cottage, il dit d'une voix résolue :

— Oh ! Pat, mon garçon, donne ta sœur Ketty à sa mère et viens me parler.

rick, petit blondin à l'œil vif et malin, ^ aussitôt et comparut devant l'auteur

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de ses jours. Celui-ci examina longtemps Fmné de ses fils avec une attention particulière ; il le prit par le bras, le tourna et le retourna comme pour une inspection radicale. Le pauvre petit diable se laissait faire en enfonçant philosophiquement ses doigts dans son nez. Le costume de Patrick ne méritait pourtant pas une étude aussi longue ; il consistait en un lambeau de chemise et un pantalon trop court, tellement percé à jour qu'il eut été plus modeste de le supprimer. La tète, les bras, les jambes et les pieds étaient nus en toute saison.

Irwing, après avoir ruminé k loisir un cas épineux, ordonna à Fcnfant de l'attendre et rentra dans la maison. 11 revint un moment après avec un objet qu'il avait retiré d'un paquet de vieux chiffons servant de couche à l'enfant au maillot : c'était une loque d'un noir rougeâtre qui ne conservait aucune forme. Cependant, quand le paddy l'eut développée avec précautions, oit eût pu, avec un peu d'atten4ion, reconnoitre confusément un habit noir. C'était un habit noir, en effet, qui, après avoir briUé sur les épaules de quelque dandy de Londres dans sa jeunesse, avait passé sur celles d^im laquais à son âge mûr, était arrivé à ses derniers jours , par Tintermédiaire des juifs bro-

GBAPITME niHlER. 7

eaiilears, à la maigre et longue ëchine de Tom irwing. Pendant dix années consécutives, Thon- Bête Paddy s'était montré dans les églises, dons les fliarohcs, partout avec ce curieuK vêtement; mais oomnic Irwing s'obslinait à ne pas le quil> ter, le vêtement le quitta. Un jour, Irwing, ass6z têtu pourtant, fut obligé dé reconnaître loi-même qu'il ne pouvait plus porter son habit Doir, et il avait relégué aux loques de famille ce saie débris d*une grandeur passée jusqu'au moment où il l'exhuma ainsi aux yeux de Patrick.

Son but ne fut pas longtemps secret ; il regardait tantôt son (ils, tantét le haillon, comme s'il eût voulu comparer la capacité de Tun au volume de l'autre. Le soi-disant habit noir n'avait plus qu'une manche et une basque ; Tautre manehe avait été rognée par les rats, l'autre basque avait été arrachée dans une de ces rixes si omnmunes entre paddys irlandais sur les champs de foire. Mais c'était trop encore de ce qui restait ;Tom Irwing arracha ces superfluitcs inutiles ; de Thabit il fit une veste, ou mieux «ne redingote pour Patrick, qui s'en enveloppa touè entier» Le panvre enfant, malgré les Iranet les déchirures sans nombre de son nou - I costume, ne s'était jamais vu aussi souip-

tueusement vêtu. Dans sa joie, il voulait aller se montrer a sa mère et à ses frères. Tom le retint et lui dit d'un ton solennel :

— Och! Pat, mon chéri, il faudra ménager ton habit neufy attendu qu'il devra encore servir à tes frères, quand ils seront en âge de le porter. Mais tu me comprends : tu n'es plus un enfant ; te voilà homme , comme moi , et il est temps de te suffire à toi-même. Aussi , maintenant que tu es vêtu décemment et que tu pourrais entrer dans le beau parloir doré de mîlord à Stone-House, sans faire déshonneur à ta famille, je vais te mettre en voie de te tirer d'affaire, peut-être même d'aller loin. Ecoutemoi.

Malgré cet exorde imposant, maître Patrick semblait beaucoup plus occupé de ses nouveaux habits que des conseils paternels; il se tenait roide et guindé, se regardant avec étonnement et ne se reconnaissant plus lui-même. Tom reprit d'un ton magistral :

— Tu sais que le garde Donnagh a tué hier le chien de M. William Sullivan, l'aveugle de Lady's-Church, ce qui a valu à Donnagh une grêle de coups de pied et de coups de poing qu'il n'oubliera pas de sitôt, non plus que deux ou trois pauvres diables qui vont être chassés

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