CHAPITRE PREMIER
aujourd'hui de leur cottage par le bailli Jameson, à ce que Ton m'a conté. Donc, mon enfant, ce pauvre Brann, le chien de William, est mort, et j'ai demandé pour toi sa survivance à notre voisin. M. Sullivan est un peu orgueilleux, et, quoique aveugle, il veut se conduire seul ; véritablement je Tai vu hier descendre la pente de Neath, et il n'allait pas mal ; mais en s'y prenant avec adresse, tu viendras à bout de te faire accepter. Cependant il faut tout dire : Brann était un 6er chien qui ne fourvoyait jamais son maître dans les ronces et les cailloux ; il sera nécessaire de Fimîter en ceci, mon garçon, si tu veux conserver la place.
Patrick balbutia une promesse sans s'apercevoir quïl avait fourré machinalement son doigt dans une déchirure de son vêtement de cérémonie, et qu'il l'agrandissait d'une manière alarmante. Poursuivant son idée , Tom ne s'en aperçut pas davantage.
— Fort bien, mon enfant, reprit-il, je vois que nous ferons quelque chose de toi... Dame! tu n'es pas un païen ; tu as été élevé chrétiennement dans une famille de braves gens, et ^ William, qui est bon catholique, t'en ainaera Gintage. Och! Pat, mon bijou, pousse un '^1 pour le pape de Rome et un grogne-
10 LE DeitKIfiR rtlLANOAIS.
ment pour ces chiens damnés de protestunts. L'enfhnt obéit avec un entrain qui prouvait une longue pratique; les petits enfants, qui étaient dans Tintérieur du cottage, reconnaissant des sons auxquels ils étaient habitués, répétèrent avec ensemble les hourras et le grognement.
— Cest ça, mes petits, bien crié! dit le paddy avec satisfaction. Sa Révérence M. O'Byrne ne dira plus que je vous élève mal... Mais c'est assez ; qu'on se taise là>bas !
Et quand le silence fut rétabli partout, le père reprit en s'adressant à l'aîné :
— Maintenant, mon ami Pat, nous disons donc qu'il s'agit de te faire accepter pour conducteur de l'aveugle de Lady's-Church. Si tu allais là tout bêtement lui proposer la chose, Il te refuserait peut-être. Mais en te conduisant smVant mes avis, tu réussiras ecrtainement. Tu vas te rendre avec ton bel habit chez William ; s'il ne te voit pas, il te touchera du moins, et en reconnaissant que tu es vêtu de drap fin, il ne pourra te prendre pour un vagabond, un mauvais sujet dont ses parents veulent se débarrasser. Tu laborderas poliment et tu t^informeras des nouvelles de Son Jfonneur, car M»^ Sullivan est un gentleman, un favori de la
CBAPITRE PREMIBR. Il
famille 0*Byrne, et tu ne saurais te montrer trop respectueux. Puis tu lui demanderas, toujours bieo doucement et comme de toi-même, si tu ne pourrais pas lui rendre quelque service, faire ses courses, aller chercher son tabac, couper de la fougue pour son lit. Il refusera peut-être d'abord ; mais en te voyant si poli, si empressé, il finira par te charger d'une commission. Peu à peu tu gagneras sa confiance, il voudra te garder près de lui, et tu seras définitivement en place. Surtout, Patrick, mon cher enfant, ne parle pas de gages ou de récompenses pour tes peiues ; tu ne réclameras jamais rien ; seulement le voisin Sullivan, qui est un homme juste et sachant vivre, ne voudra pas avoir à son serviee un fils de famille sans lui donner quelques légers profits. Et si le bonhomme t'offre de temps en temps une pièce de deux penoe, il ne faudra pas la refuser, mais me l'apporter soigneusement. De môme, quand ton maître t'engagera à partager son diner de ponunes de terre, il ne sera pas nécessaire de faire la petite bouche ; tu pourras manger à ton appétit , entrads-tu? Ou, si tu n'as pas £aim, tu demanderas la permission d'apporter ta part k tes '^'^ et à tes sœurs, qui dînent souvent par , comme tu sais.
i2 LE DERNIER IRLANDAIS.
L*industrieux Irwing en était là de ses instructions paternelles, quand un incident inattendu vint arrêter le flux de son éloquence qui y sans cela, n'eût pas tari de sitôt. Levant les yeux par hasard, il aperçut dans la vallée, sur le chemin de Shanakill, plusieurs personnes qui paraissaient se diriger vers le hameau. Sans bien se rendre compte pourquoi, Tom devint pâle, et son cœur se serra.
— Tiens, Pat, reprit-il en désignant le groupe, toi qui as de bons yeux, ne pourrais-tu me dire si ce n'est pas le bailli Jameson que j'aperçois là-bas ?
— Oui, père, répliqua avec volubilité maître Patrick, enchanté de faire trêve aux longs et minutieux conseils du paddy ; oui, c'est le bailli Jameson, avec sa perruque blanche et son habit noir ; et puis, il y a quatre constables avec leurs gibernes et leurs grands fusils; et puis Son Honneur sir George qui cause avec le bailli et parait bien joyeux, car il rit aux éclats ; et puis il y a John Smith , le valet de chambre de sir George qui porte de grandes lignes, comme si Son Honneur allait à la pèche ; et puis il y a des hommes et des femmes qui suivent, comme pour voir ce qui va se passer; et puis. . . il n'y a plus rien.
Avant même cette longue énumération des