‹ Le dernier IrlandaisChapitre 57 sur 149 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

aucun regret, quand un nouvel obstacle se présenta sous la forme d'un personnage également vêtu de noir, à nez bourgeonné, en perruque de travers, couvert de poussière et de sueur. C'était le collecteur de dîmes.

— Grâce au ciel , j'arrive à temps ! dit-il tout essou£Dé, en épongeant avec un mouchoir sordide la sueur qui ruisselait sur son front ; j'imagine, bailli Jameson, que vous n'avez pas encore saisi le mobilier et le bétail de Tom Irwing qui doit cinq livres et dix-sept pence à Sa Révérence M. Bruce pour arriéré de sa taxe?

— J'en suis bien fâché, maître Cokerill, répliqua le bailli en ricanant, mais je prends à témoin ceux qui sont ici présents que j'ai signifié la saisie à Tom, d'après les formes légales.

Et il o£fipit une prise de tabac au collecteur dans une énorme tabatière de corne.

— Quoi! s'écria Cokerill désappointé, le poney, le cochon, les oies?...

— Tout y a passé, confrère, et Sa Seigneurie sera en perte, car il y a insuffisance notoire.

— Sa Seigneurie est plus en état de supporter une perte que Sa Révérence, un pauvre ministre de la religioii établie. Voyons, M. Jame-

, soyez raisonnable ; laissez-nous au moins oehon.

26 LE MERMifiR IRLANIMIS.

— Ni cochon ni traie, mon cher, vous perd^s^ votre temps. Les droits du landlord sont sacrés. Vous me permettrez donc de poursuivre moa offiee et de rédiger mon procès^verbal de saisie.

— Comment! le procès -verbal: n'est pas dressé encore! s'écria le coUeeteur d^un air radieux ; alors, je m'oppose à la saisie, qui est nulle et non avenue^ et je saisis h mon tour au nom de Sa Révérence.

— Oui-da, M. Gokerill, est^e de ce boîs que nous noust dbauffons? Je ne me laisserai pas arracher le morceau de la bouche, voyez-vous ; je vais dresser moa prooès-verbal nonobstant toute opposition.

— Eh bien! verbalisez, moi je protesterai..

— Protestez^ mon cher.

Et tous les deux, sous la protection des constables, pénétrèrent dans le cottage en continuant à défendre bruyamment les droits de leurs patrons respectif*

Alors commença une< scène> déohdrante; Pendant que Jameson et Gokerill, installés chaoun de son côté sur un banc boiteux, griffonnaient leur grimoire, les constables s'efforçaient d'expulser de la cabane les andena habitants. Mais là était la difficulté ; la vieillis idiote, quf, depuis plusieurs années, n'avait pas passé le seuii de'

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la porte , refusait 4ri>6tinëiiieBt de slortir ; elle adressait avec volubilité aux agents de )a force publique des mots sans suite, entremêlés de menaces. Les enfants, excités par ses criailleries, effrayés de Yoîr dans la maison on ils étaient nés ces odieux constables qu'ils apprennent à haïr en suçant le lait de leur mère, couraient se cacher d'un coin à un autre. Patrick, Tainé, s'était armé du sbillelagh paternel qu'il brandissait d'une façon beUiqueuse; le cadet dépavait le foyer pour en jeter les pierres à la tête des persécuteurs de sa famille. Quant à Irwing -et à sa femme , des préoccupations d'un autre genre les faisaient courir d'une extrémité à l'autre du cottage. Tom désirait soustraire à la rapacité des gens de justice une vieille petite croix d'argent appartenant à sa mère , le seul bijou que contint la maison, et mistress Irwing s'efforçait de leur dérober un pTaqnet de loques pour envelopper son enfant. Mais les constables furent impitoyables ; Tom ne put arriver jusqu'au trou de la muraille où la croix était cachée, et on le r^KHissa brutalement.

Un des soldats de police eut le courage d'arra<iher de dessous la cape de mistress Irwing ,

igré ses prières, les vils chiffons dont elle Mt 'emparée.

28 LE DERftlBR IRLANDAIS.

— Tout ici appartient h milord, disait le bailli Jameson de son ton mielleux; et soustraire la moindre chose, c'est voler Sa Seigneurie.

Hélas ! que pouvaient faire , au maître de la splendide habitation de Stone-House, à lord Avondâle, pair d'Angleterre, la croix d'argent de la mère Irwing et les lambeaux de linge dont mistress Irvtring enveloppait son enfant? Le bailli et ses gens en décidèrent autrement. Irrités de la résistance qu'on leur opposait, des retards qu'elle leur occasionnait, ils n'hésitérent plus à employer la force. Malgré leurs protestations et leurs efforts^ tous les membres de la famille furent jetés hors du cottage. On ne leur permit d'emporter ni effets, ni provisions, ni vêtements de rechange, et quels vêtements ! Ce fut par une faveur spéciale et en vantant beaucoup sa faiblesse « pour la jolie mistress Irwing }i que Jameson autorisa la femme du paddy à vider dans son tablier le pot de pommes de terre qui était sur le feu au moment de la saisie.

Dès que la porte du cottage se fut refermée derrière eux, les pauvres gens se virent entourés de leurs voisins et de leurs amis. Jusqu'à ce moment les habitants de Shanakill, soit qu'ils eussent été frappés de stupeur , soit qu'ils

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eussent craint les rapports malveillants auxquels pouvaient donner lieu des marques de sympathie accordées aux disgraciés, n'avaient pas osé souffler. Mais , loin du regard inquisiteur des suppôts de justice, les consolations, les témoignages affectueux furent prodigués à ces malheureux désormais sans asile. Bien plus, chaque cottage voulut leur offrir son toit hospitalier ; un chef de famille se chargea de la vieille mère, un autre de mistress Irwing, un autre des enfants, un autre enfin de Tom lui-même. Les paddys, en pareille circonstance, sont toujours prêts h partager ce qui leur reste avec leurs amis dépossédés, car ils savent que tôt ou tard le même sort les attend.

Tom remerciait chaleureusement ses voisins et donnait des poignées de main à tort et à travers. Son intelligence n'était pas remise du coup qu'elle venait de recevoir, et il répétait avec la persistance d'une idée fixe :

— On dira ce qu'on voudra, mais Donnagh ne m'a pas vu ! Je jurerais devant Dieu qu'il n'a pu me voir! Ah! n'est-ce pas payer bien cher une pincée de cheveux arrachée sur la nuque d'un coquin? Mais M. Sullivan l'a maudit, et la -fiction de l'aveugle de Lady's-Church porte

leur; vous verrez...

30 LE imRIIflDR «LykNDAfS.

Le brave homme allait se retirer avec ie voisin charitable qui lui avait offert l'hospitalitë , quand le cercle de curieux formé autour de lui s'ouvrit tout à coup ; une femme, enveloppëe d'une de ces capes brunes à capuchon dont nous avons parlé, s'approcha de lui. Au premier coup d'œil, Tom reconnut miss 0*Byrne. Elle se pencha à son oreille et lui glissa quelque chose dans la main.

— Tom, lui dit-elle, prenez ceci,.. Le schelling vous est envoyé par S« Révérence ; la guinée par une personne généreuse dont il m'est défendu de révéler le nom . Mac-Tool et O'Mahonny ont reçu déjà une offrande semblable ; faites-en un bon usage,

A la vue de l'or, les yeux du paddy s'allumèrent :

— Tout cela pour moi seul, miss O'Byrne? dit-il, se contenant à peine sous les regards jaloux qui l'observaient; que Dieu vous bénisse, miss Julia! qu'il bénisse aussi Sa Révérence et aussi la bonne âme qai a voulu secourir le pauvre Irwing! Ah! miss O'Byrne, je suis bien malheureux!

— Courage! Tom, répliqua la jeune fille d'une voix vibrante; souvenez-vous que vous êtes chrétien et catholique. 11 en est qui parais*

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