CHAPITRE PREMIER
à Shanakill, s'était retiré pour éviter une rencontre possible. Elle s'arrêta suffoquée, les yeux pleins de larmes. Mais , hélas ! la pauvre enfant s'exagérait son importance aux yeux du nonchalant sir George. En regardant avec plus d'attention, elle l'aperçut dans une crique du lac ; il se livrait paisiblement à son délassement favori.
— Enfin, murmura la jeune fille en appuyant la main sur son cœur pour en comprimer les battements. Sainte Vierge! ma patronne, mon Dieu, qui m'avez abandonnée, inspirez-moi ce que je dois dire, afin de le toucher !
Elle fit un signe de croix et se dirigea d'un pas précipité vers le pécheur.
La place choisie par sir George était pittoresque et solitaire. C'était une espèce de ravin, bordé de roches et de haHiers ; il descendait vers le lac par une pente douce, couverte de gazon et de fleurs printanières.
Sir George, vêtu d'un élégant costume de circonstance, coiffé d'un chapeau de paille, était assis sur une grosse pierre dont la base baignait dans l'eau, d'une grande profondeur en cet endroit. Il manœuvrait avec habileté la longue liflrne qu'il tenait à la main et sifflotait tout bas j'r d'opéra français. A ses pieds, sur l'herbe, " *ent déjà deux ou trois truites qu'il avait
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prises. Derrière lui, un domestique ise tenait prêt, dans le plus religieux silence, a amorcer les hameçons de son maître quand l'ordre lui en serait donné.
Julia approcha d'un pas si furtif sur ce tapis de verdure, que Clinton la vit seulement au moment où il entendit sa voix.
— Sir George a-t-il songé, dit-elle en affectant l'aisance, qu'il est peut-être imprudent k lui de se montrer ainsi près du lieu où le bailli Jameson exerce les rigoureux devoirs de sa charge?
Sir George tressaillit et parut d'abord déconcerté. Mais se remettant aussitôt, il se leva et salua avec politesse.
— Miss O'Byrne! s'écria-t-il ; en vérité, voilà une charmante surprise!... Je ne m'attendais pas...
— Continuez votre pêche , dît la jeune fiUe du même ton ; tout à l'heure, en passant làhaut sur le chemin, je vous ai reconnu, et j'ai voulu me procurer le plaisir de vous voir prendre quelques-uas de ces beaux poissons.
Elle ajouta plus bas :
— Renvoyez votre domestique, sir George ; renvoyez-le, je vous en conjut*e, j'ai des choses importantes à vous dire.
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Ciiiitoii ne parut pas avoir, entendu cette requétew
— £h bien ! donc, puisque vous le voulez, reprîl-ii en. lançant dé nouveau sa ligne, je continuerai sans m'inquîëter beaucoup de ces nendiants llnbas. Qu'ils braillent, je ne les crain» guère, et je les défie de m'empécher de piendre une* belle truite que j'offrirai à miss O'Byrne pour un de ces jours d'abstinence si fréquente danssa religion.
— Sir George! murmura Julia en lui adressant un regavd' suppliant.
Il hésita quelques secondes.
— Eh bien ! soit , dît^il< enfin dhin ton froid , puisqu'il le faut...
Puis, se tournant vers le domestique muet et respectueux :
— John, reprit^il) allez jeter de l'appât dans oette petite anse que vous voyez lii-bas derrière les saules. Faites les pdotes petites, mais bien seerées, ett vous m'attendrez pour m'indiquer la plaee. Vous m'avez entendu?...
Le domestique' s'inelina et s'éloigna aussitôt dans la direction indiquée.
Quoiqu'il fut déjA à une assez grande distance 1 ne pouvoir entendre une conversation , 1 • j^ voi« hautO) sir Geoi^ et la jeune fille
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gardaient le silence. Soit embarras, soit mécontentement, Clinton paraissait exclusivement occupé de sa ligne et ne tournait pas les yeux vers Julia. Celle-ci, émue et tremblante, manquait de force pour aborder un pénible sujet.
— Sir George, dit-elle enfin, vous m*en voulez sans doute de l'espèce de contrainte que j'impose à votre volonté... Mais cette entrevue devenait nécessaire dans l'intérêt de votre honneur, de votre repos, et ma vie k moi dépendra d'elle... Sir George, n'ai-je pas aussi quelques droits k votre condescendance? Si vous saviez comme je souffre !
La pauvre enfant, comme on le voit, n'élevait ni récriminations ni plaintes; son geste était humble, sa voix suppliante. Clinton, sans la regarder, lança douze aunes de ligne jusqu'au milieu du lac d'un seul tour de main et sans produire aucun bruit, dernière expression de l'habileté du pécheur anglais.
— Eh bien ! que voulez-vous de moi, chère miss? reprit-il d'un air ennuyé; h quoi bon revenir encore sur le passé ? J'ai commis une faute, j'en conviens, puisque vous prenez à cœur un acte d'égarement digne d'indulgence aux yeux de beaucoup d'autres; j'ai pour excuse l'excès même d'une passion à laquelle vous aviez refusé
derépoodre... Enfin, le mal est fait; que puisse piMirle réparer?
— Ce que vous pouvez, sir George, reprit la jeune fille avec hésitation , est-ce donc à moi de le dire? Vous m'avez perdue ; vous avez imprimé sur mon front une marque de honte, et je mourrai si cette tache n'est pas hientôt effacée. Sir George, vous êtes libre, et vous nïgnorez certainement pas comment un homme loyal doit réparer un pareil affront.
— Oui, oui, je comprends à merveille... (Pardon, miss O'Byrne, veuillez vous placer à ma droite ; en retirant ma ligne, je pourrais vous blesser.) Oui, un mariage, n'est-ce pas? Cependant, vous avez du entendre parler de certains INTOjets auxquels mon honorable parent tient comme un beau diable et qui concernent la jolie miss Avondale. D'ailleurs, la famille à laquelle j'appartiens, le rang que je dois occuper plus tard, ne me laissent pas maître d*écouter mes inclinations. Je suis esclave de ma condition, et... Par le ciel ! voilà un beau saumon !
11 amena jusqu'aux pieds de la jeune fille un magnifique poisson qui battait le rocher de sa oueue robuste; mais Julia ne voyait rien.
- Sir George, reprit-elle, Dieu m'en est té- 1, je suis indifférente au rang et à l'opulence
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que vous ferez partager à celle qui sera votre femme. La réparation que j'exige, je l'eusse demandée au plus pauvre paddy de ce comté, si un paddy eut été capable... D'autre part, si déchue que soit aujourd'hui ma famiUe, la descendante des rois du Leinster ne saurait être de condition inférieure à celle de personne. Enfin, sir George, j'espère ne pas vous offenser en vous rappelant qu'en dépit des efforts de lord Avoadale, il n'y a aucune sympathie entre vous et miss Nelly. Vous éprouvez l'un et l'autre un égal éloignement pour cette union, et il est bien permis de penser...
— Et qu'en savez-vous, ma bdle miss JuHa? Vous pouvez avoir reçu les confidences de ma fantasque parente, je n'en suis pas surpris ; mais avez-vous reçu les miennes?
Julia lui jeta un regard de reproche qui voulait dire :
— Mais alors quelle excuse aurait donc votre action infâme?
Cependant die se contînt et elle reprit avec sa douceur angéliquc :
— Je ne discuterai pas avec vous, sxr Geoif^e; hélas! comment vous persuader ce que votre conscience ne vous a pas inspiré déjà?... Cependant, balbutia-t-elle avec un effort douloureux
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en baissant la tête, je suis dans la nécessite... un aveu que je n*ai osé faire encore à personne au monde... Oh ! mon Dieu, comment trouverai-je la force de prononcer de semblables paroles?
SRe se cacha le visage dtms ses mains. Sir George, malgré son parti pris de ne montrer aucune émotion, se tourna vers elle d'un air un peu inquiet :
— Que voulez-vous dire, miss O'Byrne? demanda-t-i].
La malheureuse enfant chancelait; des spasmes nerveux soulevaient sa poitrine, comme si ^le eût été en proie à d'affreuses tortures intérieures. Enfin ses lèvres s'entr'ouvrirent faiblement.
— Sir George, murmura- t-elle, bientôt je serai m^e.
Et elle tomba sur le gazon, écrasée sous le poids de sa honte.
Le premier sentiment du jeune gentilhomme parât être une stupéfaction profonde; étourdi du coup, il laissa échapper quelques-unes de ces interjections dépourvues de sens qu'un Anglais a toujours à la bouche :
- Oh ! Yes ! Goddam !
is, st remettant :
— £li bien , quoi ! chère petite, dit*il, pourquoi vous lamenter ainsi? On vous trouvera une retraite bien cachée où vous vivrez dans la plus complète solitude, et quand vous en sortirez, personne ne pourra se douter de la vérité. C'est toujours ainsi que se passent les choses en pareil cas... Quant a Fenfant, ma foi, s'il le faut, ou en aura soin ; on lui donnera une pension convenable. Oui, je la donnerai, quand même je devrais réformer un de mes chevaux de chasse ou congédier M. Olivier, mon meilleur jockey !
£t sûr d'avoir poussé le sentiment de la paternité jusqu'à l'héroïsme, Clinton lança sa ligne h l'eau avec la précision qu'exigeait cette opération délicate. Julia se souleva avec ef* fort.
— Sir George, reprit-elle, sontrce 1& les consolations que vous avez h m'offrir dans ma chute effrayante? Si ce fatal secret venait à être connu, avez-vous songé que l'énergie pourrait me manquer pour supporter la haine et le mépris du monde? Mais lors même que je parviendrais à cacher ma honte à ma famille, à mes frères, k tout ce qui m'est cher, pourrais-je aussi la cacher à ma conscience? Déjà j'ai horreur de moimême... Sir George, je suis d'une famille où une