‹ Le dernier IrlandaisChapitre 60 sur 149 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

fille déshonorée ne doit plus vivre ; mon orgueil de race me l'avait dit, une voix terrible me Ta nppelé récemment encore... £t pourtant, sir George, je suis bien jeune pour mourir ! On m'a dit aussi que la justice divine était inexorable pour ceux qui devancent l'heure fixée par la Providence... Sir George! sir George! c'est le salut de mon âme chrétienne que je vous demande en vous demandant un père pour cet enfant!

L'infortunée créature se traînait aux pieds de sir George et cachait dans l'herbe son visage inondé de larmes. Clinton partageait son attention entre elle et le flotteur de sa ligne, avec lequel un poisson espiègle paraissait jouer*en ce moment.

— Allons, miss O'Byme, relevez-vous, repritil avec sécheresse; c'est... ridicule , comme disent les Français. Ces lamentations ne changeront rien à ce qui est. Je ne m'appartiens pas... Allons ! cessez de pleurer... En vérité, je rougis de vous voir dans cette posture ; par respect pour vous-même, il faut que je m'éloigne. Aussi bien cette place ne vaut plus rien ; le bruit et l'agitation ont effrayé le poisson, et je vais tenter jne ailleurs, ivait retiré sa ligne de l'eau et se disposait

H LE DISRHIER IRL&mâlS.

en effet à s'éloigner; Julia se cramponna convulsfYement h ses vétenients.

— Sir George, s'écria-t-eile, restez ! de grâce, ayez pitié de moi ; je n'ai pas tout dit ; écoutez f

— Non, non, pas en ce moment, répliqua Clinton, impatient d'échapper à ces obsessions ; ce soir, demain... Quand vous serez plus calme, nous reprendrons cette conversattou... Mais laissez-moi, je le veux... Laissez-moi donc, goddam !

11 se dégagea par un mouvement brusque et repoussa brutalement la jeune fille. Elle leva les mains au ciel, en s'écrianf d'un ton déchirant :

— ^^'0 mon Dieu ! ne protégcrez-vous pas une pauvre femme qui n'a pas mérité cet excès de dégradation et de mépris?

— Il vous envoie un vengeur, Jnlia O'Byme , dit une voix derrière elle.

Clinton s'arrêta, Julia retourna la tète, et ils aperçurent Richard à quelques pas d'eux.

Richard portait le même costume que la veille, moins le manteau, qui eut gêné ses mouvements au milieu d'une dévorante activité. Ce costume était simple, comme nous Pavons dit; mais il y avait dans la contenance et dans les traits d'O'Byrne tant de noblesse, tant de di-

iPITBB PREMIBR. 45

gnHé, qu'il était impossible de mécoDnailrc rhomrae distingue, le gentleman. En ce moment, son front était crispé, ses yeux étincelaient comme des charbons ardents; cliacune de ses mains tenait un pistolet armé.

Une justice à rendre à sir George, c'est que cette apparition menaçante n'altéra nullement son flegme insolent. Il regarda Richard, qu'il ne connaissait pas, puis miss (FByrne, et il dit à ¥0Î2L haute :

— Eh! mais, quel est ce corps? comment se Irouve-t-il ici ? Ah ! miss O'Byrne, je ne peux croire encore, «nalgré les apparences, que vous ayez voulu me tendre un guet-apens.

— Non, non, sir George, ne le croyez pas, s'écria la pauvre fille éperdue, je vous jure que j'ignorais... De grâce, dit-elle en se jetant audevant de Ritïhard, pas de violences, je vous en supplie !

Richard l'écarta par un mouvement du bras.

— Laissez-moi, dit-il d'un ton ferme, votre rôle est fini, le mien commence.

Puis se tournant vers l'Anglais qui, appuyé sur sa ligne, regardait et écoutait d'un air plus «"•nris qu'effrayé :

- Vous n'êtes pas tombé dans un guet-apens, George Chcrton, reprit«il, et vous n'avez pas

44 LE DERNIER IRLATIDAIS.

à craindre de violence si vous agissez avec franchise. Prenez cette arme, monsieur.

II lui présenta un de ses pistolets.

— Et que voulez-vous que j'en fasse?

— Je veux que nous soyons sur le pied d'une égalité parfaite pour traiter de graves intérêts.

Clinton haussa les épaules.

— Vous aurez beau faire, Fami, dit-il d'un air méprisant, sir George Clinton, de la noble maison d'Avondale, ne saurait être l'égal d'un gentilhomme de grands chemins.

— Misérable! s'écria Richard.

Mais il se calma aussitôt.

— Non, reprit-il, pas d'injures, aussi méritées qu'elles soient ; je me le suis promis. Lieutenant Clinton, ajouta- t-il avec un accent plein de dignité, je n'ignore rien de ce qui s'est passé entre vous et miss O'Byrne. Une réparation de votre part est devenue indispensable. Avant de vous proposer celle qui serait le plus de mon goût, je dois vous demander encore une fois si vous êtes disposé à épouser cette pauvre enfant que vous avez déshonorée.

Clinton ne répondit que par un sourire dédaigneux.

— Il suffît, reprit Richard, j'en étais sur... Eh bien! donc, prenez cette arme, placez-vous k

CIUPITBE PREMIER. 45

la distance que vous jugerez convenable et défendez votre vie.

— Maïs, vraiment, c'est un duel! dit sir George avec ironie en repoussant ce qu'on lui ofirait; oui, oui, un duel sans témoins, au coin d'un bois, avec un inconnu!... Mais pour me décider h accepter cette belle proposition, l'ami, vous devriez au moins me dire votre nom et à quel titre vous intervenez dans cette affaire.

— Mon nom ? répéta Richard ; je n'ai pas assez de confiance dans la loyauté de sir George pour le lui apprendre en ce moment. Ce nom était déjà illustre bien avant qu'un obscur aventurier anglais eut songé à s'affubler de celui d'Avondale, et j'ai occupé longtemps dans l'armée anglaise un grade supérieur à celui du lieutenant Clinton... Quant h mes titres pour défendre la cause de miss O'Byrne, il suflSra que miss O'Byrne veuille bien me reconnaître pour son chamjpion !

— Oh ! de toute mon âme ! s'écria la jeune fille ; je ne pourrais trouver de plus brave et de plus généreux défenseur! Cependant...

— Assez, interrompit Richard. Allons, monsieur, vous l'entendez! Êtes-vous prêt?

George les regarda l'un après l'autre en lant la tête.

46 LE Mlilltt& IftLAlCDAIS.

— Non, dit*il enfin, je ne puis accepter un duel dans de pareilles conditions.

— Pourquoi cela, monsieur?

— Parce qu'il ne me convient pas de donner dans un piège... Je ne saurais me battre avec un homme qui prétend peut-être me forcer à couvrir de mon nom les faiblesses de sa maitresse.

Les yeux de Richard s'injectèrent de sang ; îl laissa échapper un cri rauque et sourd, semblable au cri d'une béte féroce. Alais toujours maître de lui-même, îl parvint de nouveau k refouler sa colère et sa haine.

— Monsieur, reprit-il, s'il vous répugne d'engager une lutte sans témoins, nous pouvons appeler votre domestique. Moi, j'ai h deux pas d'ici un ami qui s'empressera de m'assîster.

— Non, dît Clinton avec hauteur, un homme de mon rang ne doit pas se battre contre un inconnu, avec des valets pour témoins. On peut m'assassîner ; je ne me défendrai pas.

— Lieutenant Clinton, s'écria O'Byrne en frappant du pied, vous voulez donc que je dise partout que vous avez eu peur ?

— Dites, mon ami, répliqua le jeune Anglais avec opiniâtreté, aucun gentleman connu ne

CHAPITIE PREMin. i7

répétera impunément cette insulte en ma présence.

— Scélérat! s'écria Richard en levant la main, je vous forcerai bien...

— Assez, assez, de grâce I s'écria Julia avec égarement ; vous le voyez, il refuse. Plus d'espoir, maintenant ! Puisqu'il faut une victime, ee sera moi... moi seule !

Richard ne l'écoutait pas.

— Sir George, disait-il les yeux étîncelants, n'avez-vous djonc d'audace que contre une femme sans défense? Vous êtes un lâche... un lâche, entendez- vous ? AUons, vous battrez* vous maintenant?

— Non.

— Eh bien ! vil insuUeur, séducteur abominable, tiens donc! tiens... tiens!

£t du pistolet qu'il tenait h la main, il frappait l'Anglais avec furie. Vainement sir George essayaitql de parer les coups; O'Byrne était d'one vigueur à laquelle le chétif gentleman ne pouvait résister, malgré son adresse dans l'art da boxing. L'arme d'acier retombait sur sa tête et sur son visage avec une force irrésistible; le 8anj( jaillissait de toutes parts.

shard l'eût tué peut-être, si un grand bruit '^ fit entendre derrière lui ne Teût arrêté

tout à coup. Il abandonna 'Ciinton et sci retourna avec épouvante.

Julîa avait disparu; mais les eaux du lac étaient violemment agitées, et des lames clapoteuses venaient battre le rocber.

— Grand Dieu ! s*écrîa Richard, la malheureuse enfant !

Prompt comme l'éclair, il s'élança à la nage.

En ce moment, Julia reparaissait sur l'eau, portée par ses vêtements. Son frère s'empara d'elle, malgré les efforts qu'elle faisait pour se dégager en murmurant :

— Laisse-moi... tu sais bien qu'il faut que je

meure !

Sans l'écouter, Richard se mit à nager vigoureusement vers le rivage. Quand il atteignit Ja roche qui bordait le lac, deux mains robustes lui enlevèrent son fardeau et le déposèrent avec précaution sur l'herbe sèche : c'était Jack Gunn, qui venait de sortir on ne savait d'où, et s'était élancé au secours de son maître. Grâce à lui, Richard et Julia se trouvèrent bientôt en sûreté, après une immersion de quelques minutes dans une eau glaciale.

Ce drame rapide s'était passé en silence ; pas un cri n'avait été poussé qui pût attirer l'attention des gens du voisinage, et l'escarpement des

CHANTEE PREMIEE. 49

bords du lac en cachait les émouvantes përipëb'es. Cependant Jack Gunn, sîtàt qu'il fut rassuré sur le sort du frère et de la sœur, se mit à regarder avidement autour de lui. Sir George s'éloignait à pas précipités dans la direction de Faose où il avait ordonné à son domestique de l'attendre. Il avait abandonné sa ligne et son chapeau sur le théâtre de la lutte ; ses vêtements étaient en désordre, son visage était couvert de meurtrissures ; en marchant, il crachait par intervalles des bouchées de sang.

Jack eut d'abord l'envie de le poursuivre, ignorant si son maitre ne serait pas fâché plus tard de la fuite d'un adversaire contre lequel il avait montré tant d'acharnement. Mais Richard O'Byrne paraissait avoir déjà oublié sir George ; il s'occupait uniquement de la pauvre Julia, qui, toute frémissante dans ses vêtements mouillés, les yeux à demi fermés, ses cheveux collés sur les tempes, disait d'une voix entrecoupée :

— Richard, devais-tu donc m'empêcher de faire justice d'une indigne créature qui a souillé réelat de ton nom? N'avais-tu pas toi-même prononcé la sentence ?

— ^ulîa, ma sœur chérie, répliqua Richard .endresse en se penchant vers elle, oubh'e iroles insensées échappées dans un moment

§0 LE 'BSBRIBR IRLANDAIS.

de «rouUe^l; d'exaltation... Il gérait odieux de te demander eompte de ce inonstrueux afXentat! UsL sœur, je te l'ai dît, lu es toujours sainte et pure à mes yeux, et je t'aime... Je t'aime, enteads^tu? et je ne veux pas que tu nseures.

— Eh ! Rfebard , qu'Importe une existence qui sera désormais un fardeau pour les autres et .pour moioméme ?

— Tu es ehrétienne, Julia, et tu dois savoir te résigner à vivre pour souffrir.

Il lui présenta en peu de mots les considérations les plus touchantes et les plus capables d'émouvoir la pieuse jeune fille. Elle répondît enfin en^poussant un profond soupir.

— Tu le veux, Richard; soit... j'obéirai. Mais Dieu, je l'espère, abrégera dans sa miséricorde infinie le supplice auquel je suis condamnée !

Son 'frère l'embrassa chaleureusement et se releva. Il dit quelques mots à Jack, qui s'élança au sommet de rescarpementet se mit à examiner les alentours. Après s'être assuré que la plus complète solitude régnait dans le voisinage, il fit signe à Richard, qui prit Julia dans ses bras.

— Mon fpcre, dit^elle d'une voix brisée, où veux-tu donc me conduire?

Page 1