‹ Le dernier IrlandaisChapitre 6 sur 149 · CHAPITRE PBDfm · texte numérisé non relu

CHAPITRE PBDfm

dis n'est pas pour votre Brann, M. Sallivan; on sait bien que vous oe pouvez vous conduire. Ensuite, pour un penny ou deux par jour, ou poar ce que vous voudriez, vous pourriez trou- Yer on enfant chrétien qui ferait cette besogne; et si jamais cette idée vous venait, M. Sullivan, je vous demanderais la place pour Pat, mon aine, un brave enfant, qui vous conduirait toujours dans le droit chemin.

— Merci, voisin Tom Irwing, répliqua l'aveugle avec quelque impatience, firunn me sufBt.

— C'est que vous ne connaissez pas mon petit Pat, mon bijou de fils ! répliqua le paddy avee ténacité; Brann, tout adroit qu'il est (car Dieu me garde d'en dire du mal!) ne lui va pas k la cheville. Et tenez, ajouta4*il en apercevant à quelques pas le grand jeuue homme à l'uniforme déchiré qui avait ramassé le livre d'heures de miss O'Byrne, voici précisément M. John Morris, le maître d'école de la paroisse, il pourra vous dire si Pat, qui fréquente l'école de Neath, est un enfant ordinaire.

Ainsi interpellé, John Morris, qui traversait

la place à pas lents, en retournant fréquemment

la t^tfi du côté de l'église comme s'il se fut at-

en voir sortir quelqu'un, s'approcha des

^erlocuteurs.

âO LE DERNIER IRLANDAIS.

— Eh! Tom Irwing, dit-il avec un sourire mélancolique sans cesser de regarder la porte de l'église, vous vantez votre fils à M. Sullivan comme si vous vouliez le lui vendre... C'est assurément un enfant intelligent qui sait déjà lire et qui crie comme il faut : » Hourra pour le rappel I » Mais il est espiègle, opiniâtre, indocile et...

— Och ! Nabocltsch! s'écria Tom en se hâtant d'interrompre cette énumération alarmante; il en saura toujours bien assez pour conduire M. Sullivan mieux queBrann, un chien, une créature brute et sans raison.

— Cela n'est pas bien sûr, répliqua le jeune maître d'école, qui parut faire effort sur luimême pour montrer une apparence d'enjouement ; avec Brann, M. Sullivan est toujours sur au moins de trouver de la bonne volonté... Et puis, quand l'excellente bête a congé, comme en ce moment, elle ne revient jamais sans quelque râle qu'elle a gueulé dans les tourbières ou quelque jeune lapin étranglé au gîte, et la cuisine de M. Sullivan ne s'en trouve pas plus mal, n'est-ce pas, M. William? Mais il n'est pas bon de parler de ça trop haut, ajoutat-il en baissant la voix, car si Sa Seigneurie le comte d'Avondale ou sir George Clinton s'en doutaient, ni la

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protection de Sa Rëvërenoe M. O'Byrne ni celle de miss Julia ne pourraient sauver le pauvre Brann.

— Eh bien ! si cela arrivait, reprit le tenace Irwing, Son Honneur M. Sullivan se souvien* drait des Pat«.. Les temps sont si durs et les pommes de terre sont si chères ! J*ai cinq enfants, John Morris, et j*ai grand besoin que les bonnes âmes m'assistent un peu. Avec ça, je dois plusieurs termes au bailli de milord pour les fermages échus, et le collecteur des dimes du ministre m*a menacé déjà de saisir mon cochon et mon poney.

— Bah! bah! mon pauvre Tom, tous les tenanciers du comté n*en sont- ils pas au même point? dit John avec un sourire triste; quand on parle d'arrérages, il 7 a de l'écho dans cette paroisse ; mais ne savez-vous pas que c'est l'usage des landlords d'augmenter les baux dès qu'on a pu payer une fois?

— Vous avez bien raison, Morris, et aux dernières enchères, quand j'ai obtenu l'adjudication de mon lopin de terre de deux acres, je savais bien que je ne parviendrais pas, même en m'exténuant de travail, h gagner de quoi payer mon

e; mais que voulez- vous, on ne fait pas '''♦•ons , et il faut vivre. Eh bien l vous

me croirez si tous voulez, John, mais ce n'est pas M. Jameson, le bailli de milord, qui m'irrite le plus par ses exigences ; milord est maître de la terre après tout, quoiqu'il y ait peut-être bien des choses à dire là-dessus, et on comprend qu'il soit rude pour ses fermages; mais que moi, catholique romain et bon catholique (et Tom se signa) je sois obligé de payer la dime, comme tous les autres catholiques de cette paroisse, à ce vieux ladre de ministre protestant, M. Bruce, voilà ce qui m'exaspère et me fait bouillir le sang.

— En effet, Tom ïrwing, c'est là une des plus monstrueuses injustices que nous puissions reprocher aux sassenach d'Angleterre ; mais il faut prendre patience : des temps meilleurs viendront, comme disait aujourd'hui Sa Révérence, et vous savez : Hourra pour le rappel ! et O'Connel pour toujours !

— C'est bon, c'est bon, M. Morris, répliqua le paddy avec un peu d'humeur , vous êtes le chef des repealers de cette paroisse, et vous prêchez pour votre saint. Mais voici M. Sullivan, un homme d'âge et d'expérience, qui nous dira si masler O'Gonnel, avec ses meetings et ses cotisations, pourra nous tirer bientôt des griffes des gens de justice, des middlemen et des collecteurs de dîmes.

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Les interlocuteurs se tournèrent vers le yîeil afeo^e , attendant respectueusement son avis ; mais Sulltyan resta muet et rêveur, comme s'il s'eot pas entendu la question.

— Oui, reprit Tom en hochant la tête, voilà iMen longtemps que raaster O'Connel nous promet des merveilles dans ses beaux discours, et nous sommes toujours misérables. Vous en parlez fort à votre aise, vous, John Morris; vous êtes maître d'école de Neath et vous recevez pour cela deux bonnes livres sterling par an, sans compter qu'il y a des parents riches qui vous apportent parfois des sacs d'avoine ou de pommes de terre.

— Et croyez-vous, Irwing, reprit le maître d'école d'un air piqué, que ce soit là un salaire suffisant pour un élève du Training-'Schooh de Dublin? Cependant je n'ose me plaindre quand j'en vois tant autour de moi qui sont plus maiheureux... Mais laissons la politique, car vous savez que nous ne pouvons nous entendre. Avez-vous remarqué, Irwing, continua-t-il, comme miss Julia paraissait affligée ce matin à l'église? Elle pleurait à sanglots, et je me creuse la tête pour deviner d'où provenait cette grande

'r. Aurait-on reçu par hasard quelque nouvelle de l'Inde?

laa

— C'est ce que vous pouvez savoir mieux que moi, John, car il ne m'appartiendrait pas de demander pareille chose au ministre ou à mîss Julia, d'autant plus que le révérend M. O'Byrne m'en veut un peu à cause d'une certaine affaire de cabaret et de whiskey. Mais que l'on ait reçu ou non des nouvelles, tout à l'heure, à la chapelle, j'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles une personne que l'on croit bien loin d'ici.

L'aveugle William, qui n'avait pris jusqu'ici aucune part à la conversation, releva vivement la tête.

— De qui parlez-vous , Tom ? demanda-t-il avec chaleur; qui avez-vous vu, qui avez-vous entendu?

— Ce que j'ai vu, tout le monde a pu le voir comme moi, excepté ceux qui, comme vous, William Sullivan, sont privés de leurs yeux; j'ai vu un grand et bel homme avec des yeux de feu qui s'est montré tout en haut de Saint- Patrick pendant l'office, et quand M. O'Byrne a eu terminé son sermon, l'homme a poussé un cri perçant et s'est évanoui dans les nuages.. • N'est-il pas vrai, Morris?

— J'ai entendu le cri, mais je n'ai rien vu ; je regardais miss Julia qui pleurait.

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— Et que concluez- VOUS de ceci, Tom Irwing? eontinua l'aveugle avec véhémence. Quel était eet homme? L'avez-vous reconnu?

— Réflexion faite, je n'oserais l'afiirmer, répondit Irwing intimidé par la vivacité toujours croissante de William ; mais il m'a semblé d'abord... je croyais... Enfin, puisqu'il est dans rinde, à des centaines de mille milles, m'a-t-on dit...

— N'est-ce pas de Richard O'Byrne, le chef de la famille, l'héritier de Broundhub et des rois du Leinster, le chieftain des clans d'O'KeUy et d'O'Byrne, n'est-ce pas de celui-là que vous pariez, Irwing?

— Eh bien^ s'il faut l'avouer, c'est en effet le capitaine O'Byrne , le grand comte, comme on l'appelle, que je pensais avoir vu sur la voûte de l'église.

— Ainsi donc, s'écria l'aveugle dans une agitation extrême, ce n'était pas une erreur de mes sens! Ce cri que j'avais entendu et où j'avais cm reconnaître sa voix... Mais, non, non, c'est impossible, repri^il aussitôt; le grand comte O'Byrne ne peut être de retour en Irlande; les yeux ont mal vu, les oreilles ont mal entendu.

^"^ un triste présage ! Richard' sera mort ^de et il revient pour avertir sa famille

et ses amis ; c'esl son spectre , son double s'est inoatré dans les ruines de Saint-Patric^ Chaque fois qu'un malheur va frapper 1 - ^ O'fiyrne, le ciel permet ces signes et ces app i^> ritions. Ah! sans doute les mauvais jours n-^^^ sont pas finis pour les descendants de Bround,.^, tub! 7,

Le paddy et Morris écoutaient ces paroles du^^ barde, du vates de la famille O'Byrne, avec une déHérence respectueuse, mais sans paraître s'en .^ étonner beaucoup , comme s'ils eussent été ba- ^ bitués depuis longtemps aux divagations raystî- . ques du vieillard. Du reste, celui-ci, le premier mouvement passé, était retombé dans son mutisme et ses méditations.

— Och! M. Sullivan pourrait avoir raison , BUirraura Tom à l'oreille du jeune maître d'école, il a le second shigt (la double vue), et tout ceci en effet ne présage rien de bon« . . Mais bah ! un malheur de plus ou de moins dans le nombre, on s'y habitue! Tenez, ami John, continua-t-il en baissant la voix, on m'a prévenu qu'un distillateur clandestin avait passé & Neath la nuit dernière et qu'il avait laissé une bonne provi'sion de whiskey chez la veuve Flanagan. Un certain nombre de braves garçons doivent déjà être réunis dans le cabaret ; et comme j'ai été

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