CHAPITRE PREMIER
— Ici, tout près, chez William, dans les ruines de Lady's-Church ; tu sécheras tes vêtements et tu pourras retourner à Neath sans que nul soupçonne ce qui s'est passé.
Julia laissa tomber sa tête sur l'épaule de Bichard, qui la soutenait par la taille, et ils se mirent à marcher lentement vers les ruines, en suivant les anfractuosités des rives du lac.
Le Bon Messager.
Le soir du même jour, quelques heures après le coucher du soleil, un petit conciliabule s'était formé dans la première pièce du logement de William Sullivan à Lady's-Church. On était sans feu et sans lumière , comme si Ton eût craint d'éveiller au loin l'attention par un éclat inaccoutumé; on causait h voix basse, d'un air itérieux. De temps en temps, un des assista traversait le jardin qui précédait l'habita-
5i LE DERNIER IRLANDAIS.
tion et semblait épier dans le sentier Farrivée d'un personnage impatiemment attendu, tandis que William allait écouter avec inquiétude h une porte intérieure dont les fentes laissaient échapper un rayon lumineux. Au dehors le ciel était sombre, sans étoiles et sans lune; par moments, un vent impétueux faisait clapoter les eaux du lac voisin et produisait dans les roseaux des plaintes, des frémissements -bizarres ; puis, tout retombait brusquement dans un profond silence qui eût permis d'entendre voler un moucheron h travers les ruines.
Vers le milieu de la nuit, William se leva de nouveau et dit d'une voix étouffée :
— 11 est impossible d'attendre plus longtemps; l'heure est venue. Je vais prévenir milord.
Un murmure de satisfaction accueillit cette annonce. L'aveugle s'avança vers la porte intérieure, qu'il ouvrit et qu'il referma aussitôt sur lai.
Dans la seconde pièce, Richard O'Byrne était assis sur un billot, en face d'une table grossière où brûlait une petite lampe. Sur cette table on voyait épars des lettres écrites en chiffres , des cahiers chargés d'hiéroglyphes, des cartes géographiques. Des pistolets chargés et un poignard indien servaient de presse-papiers. Ri-
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cbârd ëtait si profondément absorbé par son tra?ail qu'il oe s'i^ercevait pas de rentrée de sonliète. Celui-eî attendit près de la porte qu*oa Iqî adressât la parole.
Enfin, O'fiyrne sortit de ses méditations et attacha sur le vieillard un regard bienveillant.
— Vous venez me prévenir qu'il est temps de nous rendre au ratbe du Lord-Abbot , dit-il ; bien, bien, je suis à vous, mon cher William.
Et malgré eelte assurance positive, il restait immobile.
— J'iespère^ milord, demanda Faveugle timidement après une pause, que Votre Honneur a reçu de bonnes nouvelles aujourd'hui des comtes du D<Nrd et du sud? La Jeune Irlande est-elle prête enfin à commencer la lutte?
Un nuage passa sur le front de Richard, et il s'agita comme si cette question venait de réveiller de secrètes angoisses.
— Diable ! mon vieil ami, répondit-il en s'efforçant de sourire, voilà ce que j'appelle aller droit au but, et vous poussez les questions comme un coup d'épée. Eh bien, William, ajouta-t-il en baissant la voix, je répondrai nettement à mon 1 , car je n'ai rien à cacher à un homme de 1 " expérience et de votre sagesse. Vous me
demandez si la Jeune Irlande est prête à la lutte? Oui et non. Oui, s'il s'agit du pauvre paddy en guenilles qui revendique le droit de vivre sur cette terre où il est né ; celui-là est toujours prêt, car il a toujours faim, il a toujours froid , il est toujours opprimé ; il ne craint rien pour sa vie qui lui est k charge, il ne redoute pas les confiscations et l'exil ; son arme est dans le premier bâton venu, dans les pierres qu'il ramasse sur le chemin... Non, s'il s'agit de ces person> nages haut placés qui voudraient avoir les bénéfices de la rébellion sans en courir les dangers ; qui aiment leur pays sans doute, mais préfèrent de beaucoup leurs intérêts personnels, leurs positions, leurs fortunes ; ceux-là hésitent toujours sous prétexte que l'heure n'est pas venue, ou attendent que le sort ait donné raison à l'entreprise pour l'avouer et partager la victoire; jusque-là, ils payent de belles paroles, de sentiments généreux et se ménagent peut-être les deux partis... Non, ceux-là ne sont pas prêts , William, et ils ne le seront pas de sitôt !
Il avait prononcé ces paroles avec amertume, et il se promenait à pas rapides dans la cellule. Au bout d'un moment il continua :
— Heureusement ceux dont je vous parle, William, les prudents et les habiles, seront em-