‹ Le dernier IrlandaisChapitre 64 sur 149 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

n'aurais pas osé en répondre : il avait une ferme, du bétail, un poney, et il n'eût pas voulu risquer de perdre tout cela ; mais aujourd'hui il est ruiné, sans domicile, sans ressources : il nous appartient corps et âme. Au premier mot que je lui ai dit ce matin de nos projets, il a pris feu comme un paquet d'étoupes; nous le verrons à l'œuvre. Mais il me semble impossible de l'attendre davantage ; Tom sait le lieu du rendez-vous, et il ne tardera pas sans doute à nous y rejoindre.

— Oui, oui, nous ne pouvons l'attendre... Un mot encore, William, demanda Richard en baissant la voix. Ma sœur Julia...

— Elle est retournée sans encombre à la mense ; nul ne se doute de l'accident qui lui est arrivé, et j'espère qu'elle n'en éprouvera aucune suite fâcheuse.

— Merci, répliqua O'fiyrne avec émotion ; et maintenant partons.

U mit ses pistolets à sa ceinture, s'enveloppa de son manteau, et prenant à la main la petite lampe qui éclairait la cellule, il entra dans la pièce voisine, suivi de Sullivan. Sitôt qu'il parut, les délégués se levèrent respectueusement ; étaient douze environ. Richard les examina "ns après les autres; puis, après leur avoir % 6

adresse quelques paroles encourageantes, il éteignit sa lainpe,.et on sortit des ruines pour gagner le lieu du rendez- vous.

La troupe se fractionna en petits groupes. Celui qui marchait en avant était composé de deux ou trois hommes à qui les chemins si dangereux des bogs étaient familiers; ils devaient servir de guides à la bande. Richard venait ensuite, entre Jack et William, qui, malgré sa cécité, marchait d'un pas assuré; puis venaient les conjures de rang Inférieur. Pas une parole n'était échangée entre eux , même à voix basse ; ils se glissaient, semblables h des spectres dans la nuit, jetant autour d'eux des regards inquiets, comme si l'or de l'Angleterre eût pu transformer en espions les blocs de pierre qui se dressaient sur leur chemin.

L'obscurité était complète; aussi, dès les premiers pas, remarquèrent-ils une grande lumière qui s'élevait à un demi-mille environ dans la direction du hameau où le bailli avait instrumenté le matin. Cette lumière se reflétait dans le lac en traînée rougeâtre et sinistre. On se la montra en chuchotant ; mais Jack , incapable d'imposer silence à sa verve railleuse, dit tout haut avec la hardiesse d'un loustic de régiment :

— A la bonne heure ! voilà ce que j'appelle

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tme aUentioii délicate de la part de ces whigs ; sachant que nous risquions de nous casser le cou dans ces damnées montagnes, ils ùous fournissent des flambeaux.

— Vous appelez cela un flambeau? répliqua un des assistants ; dites donc que c'est un bel et bon incendie qui dévore un cottage là-bas au village de Shanakill. Que la sainte Vierge nous protège [ nous ferions peut-être bien d'aller porter secours à ces gens en détresse !

— Un incendie ! s'écria William ; n'a-t-il pas éclaté k l'extrémité du village , à droite, du côté des tourbières?

— En effet, on dirait...

— £t le bailli n'avait-il pas laissé dans le cottage de Tom Irviring le mobilier et le bétail qu'il a saisis aujourd'hui, en annonçant que tout serait vendu à la criée demain, jour de la foire?

— Oui, oui, s'écria un autre délégué, j'en suis sur maintenant, c'est le cottage de Tom qui flambe comme un fagot de Saint- Jean !

L'aveugle se pencha à l'oreille de Richard O'Byrne.

— Milord, murmura-t-il, je m'explique pour- "•"*{ Tom ne nous a pas rejoints encore. Il a

lu se venger, et vous voyez jusqu'où il a Rsé la vengeance ! Le collecteur des dîmes

du ministre et le bailli Jameson n'auront plus à se disputer ses dépouilles.

Richard examinait d'un air pensif ce phare effrayant qui brillait à l'horizon.

— Déjà ! murmura-t-il comme à lui-même ; oh ! puisse cet incendie d'une chaumière ne pas présager d'autres incendies plus redoutables peut-être !

— Ne l'espérez pas, milord, répliqua l'aveugle avec une tristesse solennelle; les passions si longtemps comprimées ne sauraient avoir une explosion silencieuse ; elles éclateront comme la foudre, à peine d'avorter misérablement... Dans quelques heures peut-être une paille enflammée de ce chaume volera de château en château et deviendra un torrent de feu qui se promènera k travers l'Irlande.

O'Byme s'arrêta comme épouvanté des horribles éventualités qu'il entrevoyait.

— William, murmura-t-il avec émotion, il y a bien dans vos paroles de quoi faire réfléchir celui dont la main va jeter sur cette masse inflammable la torche allumée!... Le bien que je procurerai dans l'avenir à mon pays pourra-t-il valoir les maux que je dois lui causer d'abord peut-être?... Mais laissons de pareilles idées; je veux croire, je suis sûr^ que notre œuvre s'ac«

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