CHAPITRE III
quins de patrons, puis j'avais mis le feu au eottage, où les battements d'aile de mes volailles et les hennissements de mon cher fienji me fendaient le cœur... Ma besogne terminée, j'ai voulu vous rejoindre au rathe du Lord-Abbot ; mais n'osant m'aventurer seul au milieu des bogs, j'ai pris le grand chemin qui passe, comme vous savez, de l'autre côté de cette montagne. On n'y voyait goutte et j'avais grand'peine à me conduire, car la route n'est pas des meilleures , lorsque j'ai entendu des cris de détresse qui s'élevaient à quelque distance. Je ne suis pas plus brave qu'un autre, mais je ne suis pas plus poltron non plus; je me suis donc avancé pour savoir de quoi il s'agissait. Celui qui criait si haut était un courrier monté sur un excellent cheval ; en galopant par cette nuit noire, il avait quitté la voie publique et s'était jeté dans un marais , d'où il ne pouvait se dépêtrer. Le courrier venait directement de Dublin ; il était si épuisé de la longue traite qu'il venait de faire sans s'arrêter un instant et sans prendre de nourriture, qu'il avait à peine la force de conduire sa béte. Je vins à son secours ; je le ramenai sur la terre ferme. Pendant qu'il se rajustait en maugréant, questionnai. Il me conta qu'il portait une rhe du lord lieutenant pour lord Avondale,
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juge de paix k Neath, et qu'il y allait d'affaires d'imporiance; il laissa aussi échapper quelques mots de conspiration^ de complot^ qui me firent dresser les oreilles. iMon saint patron m'inspira ou le diable me souffla de m'emparer de ses dépêches, convaincu que vous seriez bien content d'en prendre connaissance avant Sa Seigneurie. Au moment donc où le pauvre diable, qui avait mis pied à terre , se hissait péniblement sur sa selle, je débouclai la sangle; la selle tourna et voilà mon homme par terre. Comme il était étourdi de sa chute, je me jetai sur lui, je lui arrachai le sac de cuir où se trouvaient les dépêches, et, sautant à poil sur son cheval, je partis grand train. Un rayon de lune qui m'éclaira alors montra au courrier tout penaud la chemise blanche que j'avais revêtue par-dessus mes habits. Je l'entendis s'écrier :
« — C'est un white-boy ! c'est un scélérat de white-boy !
t( Mais je le laissai dire et je continuai de m'éloigner en ricanant.
<c Mon intention était de me rendre directement au rathe du Lord-Abbot, où je vous supposais arrivé depuis longtemps ; mais à l'entrée du défilé du Bon Messager, mon coquin de cheval , effrayé sans doute par le vent, refuse
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d'obëir à la bride, prend le mors aux dents et m'emporte, maigre mes efforts pour le maîtriser. C'est alors que je vous ai vu venir de loin et que j'ai reconnu Votre Honneur à sa haute taille et à son manteau de drap. J'aurais voulu vous parler, mais cet endiablé d'animal ne Ta pas permis ; j'ai dû me contenter de jeter à vos pieds la dépêche dont je venais de m'emparer. Le cheval a continué de galoper ainsi jusqu'à l'extrémité de la gorge , ou il s'est arrêté enfin épuisé, à moitié fourbu. Je l'ai caché quelque part, et je le retrouverai quand il en sera besoin.
« Voilà, Votre Honneur, toute l'histoire^ et vous pouvez penser si je ris dans ma barbe quand j'entends mes voisins de Neath conter, d'un air si pénétré, comment le spectre blanc leur est apparu ! »
Richard O'Byrne écoutait en silence ces explications fort naturelles d'un événement inconcevable jusque^à ; mais William demanda bas au paddy :
— J'espère, Tom , que vous n'êtes pas allé
conter cette équipée à vos amis? Dépouiller un
courrier officiel, sur le grand chemin de la reine,
il pas une plaisanterie !
-Ne craignez rien, Votre Honneur, répliqua
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Irwing en grimaçant un sourire ; on ne sait pas de quel côté tournera le vent, après tout, et un pauvre homme est si vite pendu. Non, je n'ai pas soufflé mot, quoique la langue mait démangé plus d'une fois en entendant d'honnêtes gens jurer qu'ils avaient vu de leurs yeux le bienheureux Kevin Dathy.
— Eh bien ! reprit William avec empressement, vous laisserez croire ce qu'on voudra et vous ne trahirez jamais la part que vous avez prise à cette affaire. Me le promettez -vous, Tom Irwing? Milord apprécie le service que vous avez rendu à notre cause en lui apportant cette dépêche, et il vous en remercie ; cela doit vous suffire.
Richard ajouta quelques mots pour féliciter Irwing du zèle et du dévouement qu'il avait montrés en cette circonstance.
— Milord, répliqua le paddy tout glorieux, du moment que Votre Honneur exige, je serai muet comme un poisson. Je prends la sainte Vierge et mon saint patron à témoin...
— C'est assez, Tom , reprit l'aveugle ; veillez bien sur votre langue, car vous êtes bavard quand vous avez une mesure de wiskey dans l'estomac, et si j'apprends que vous ayez jasé... Mais, ajouta-t-il, je sens à la fraîcheur de l'air
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que le jour approche, et milord veut partir. Allons! adieu, voisin Irwiog; on vous verra aujourd'hui à Neath , je l'espère , quoiqu'il ne soit peut-être pas prudent de vous y montrer k visage découvert!
— J'y serai pourtant, M. William. Que Dieu préserve Sa Seigneurie et Votre Honneur de tout mal! Oui, j'y serai avec mon shillelagh; le pauvre Irwing n'a plus grand'chose k risquer maintenant dans les bagarres !
Elle paddy s'éloigna à travers champs, tandis que Richard et l'aveugle, suivis de Gunn, qui pendant cette conversation s'était tenu discrètement à l'écart, reprenaient le chemin du défilé pour i*etourner à Lady's-Ghurch.
Dëji les white-boys avaient disparu dans diverses directions. Le feu s'était éteint, et il n'en restait qu'un peu de charbon et de fumée. Les alentours du rathe étaient silencieux ; le cône sombre du monticule se dessinait nettement sur le ciel resplendissant des clartés de l'aurore.
Tout en cheminant, Richard disait à William :
— Ne vous semble-t-il pas, mon vieil ami , que le ciel même favorise nos projets ? Nos prénavAtifs sont terminés ; nos populations voisines
pleines d'ardeur, et lord Avondale ne se '^ de rien. Le succès est infaillible.
— Ce que la prudence humaine vous prescrivait, vous Pavez fait, niilord... Mais tout n'est pas fini... Je connais de longue date l'esprit versatile et changeant de cette pauvre nation ëpaisée par la souffrance ; son enthousiasme brille commeTëclair, ses résolutions s'envolent au souffle du vent... Dans quelques heures peut-être les passions seront calmées et votre œuvre sera à recommencer. Si cette étincelle, dont je vous parlais récemment, se manifeste tout à coup; si un événement, frivole peut-être, mais nouveau, inattendu, vient donner Télan aux esprits, l'explosion pourra être immense, irrésistible... Sinon, toutes ces promesses, toutes ces espérances, toutes ces colères s'évanouiront encore en vaine fumée.
Richard réfléchit un moment.
— Dieu nous inspirera, dit-il enfin avec une foi profonde en regardant le ciel.
lie juge de paix.
L'habitation de StoDe-House ne paraissait pas digae, au premier abord, du pare magnifique et des vastes possessions qui en dépendaient. C'était, comme nous Tavons dit , une construction à Fitalienne, avec une petite colonnade faisant face à l'ayenue de Neath et deux ailes en retour qui enfermaient un joli parterre au centre duquel s'élevait un jet d'eau. Des vases de nze garnis de fleurs, un nombre raisonnable statues, des pilastres, des balustres d'or à
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profusion, dëcoraîent Textërieur du bâtiment; nëanmoins il ne présentait rien de ce majestueux, de ce grandiose qu'on s'attendait à trouver chez le comte Ayondale. Les serres, les écuries, les bâtiments de service étant relégués à quelques centaines de pas en arrière, dans un massif d'acacias, rhabîtation présentait un aspect solitaire et nu. Elle ressemblait plutôt à la maison de campagne d'un riche bourgeois qu'à la résidence ordinaire d'un membre orgueilleux de la haute aristocratie des trois royaumes.
Mais à l'intérieur, l'opinion se modifiait bientôt : à peine avait-on franchi les marches du péristyle que l'on reconnaissait la fastueuse prodigalité du grand seigneur. Ce n'étaient plus alors que marbres, glaces, dorures, bois rares et admirablement sculptés; on se demandait comment il avait été possible d'accumuler tant de choses précieuses dans cet étroit espace. Le vestibule et les escaliers étaient ornés de tapis aux brillantes couleurs. Chaque pièce, meublée dans un goût différent , offrait à l'œil les merveilles du luxe au moyen âge, au temps de la renaissance ou à l'époque sybaritique de Louis XV et de madame de Pompadour. L'étage supérieur de la maison renfermait une magnifique galerie de tableaux, mais de tableaux exclusivement