CHAPITRE IV
dait au village de Neath, avec un billet pour Julia O'Byrne.
Bientôt miss Avondale elle-même sortit de sa chambre. Elle avait jeté une mantille de dentelle sur sa taille élégante ; sa tète était couveite d'un ebapeau de paille qui n'empêchait pas les longues grappes de ses cheveux noirs de rebondir, à chaque mouvement, contre ses joues rosées.
Une agitation extraordinaire régnait dans la maison. Quand Nelly atteignit le vestibule où s'ouvrait la salle d'audience, elle entendit le ministre Bruce qui disait d'un ton animé :
— Je suis plein de respect pour Votre Seigneurie, milord ; mais, dans votre intérêt même, je ne signerai pas ce warrant. Nous deviendrions odieux à tout le pays; après un pareil éclat, pas un paddy ne consentirait à me payer volontairement mes dîmes.
D'autres voix, parmi lesquelles miss Avondale distingua celle de son père, répliquèrent avec chaleur. La jeune Anglaise s'éloigna en souriant.
— J'étais bien sûre qu'il s'agissait de dîmes, vniinnura-telle; jamais, pour un autre motif,
îvérend M. Bruce n'eût fait de semblables ts de poumons. Que de réglisse et de pâtes !. 12
134 LE DERNIER IRLARDAIS.
pectomles seront employées ce soir ^pëconfoiter la poitrine de Sa Révérence !
Au momeirt oà elle se glissait dans le jardin, pour gagner le pare, elle aperçot dans la cour n» dëtacheaient de conslable» qui déjenaaient appuyés sur kurs fusils. An bout de la grande avenue, un détachement plus nombreux encore de ces soldats de police s'avançait pour se joîn* dre aux premiers. Mais ce déploiement de forée publique n'efiraya pas miss Avondâle; elloFattribua à la nécessité de maintenir )e bon ordre dans le grand marché qu» devait avoir Meu à Neath te jour même. Pleine de sécnrîté, eHe 9^ dirigea ddne vers k pavillon des ruines , où mistress Jones, sa gouvernante, l'avait précédée pour préparer le thé.
Le marohé.
Pendanl que ceci se passait à Stone-House, le village de Neath présentait le spectacle le plus animé. Les routes avoisinanles étaient enconibrëes de paddys et de troupeaux qui se dirigeaient vers le centre commun. L'unique rue, étroite et roide, qui serpentait sur le flanc de la colline , eût été un espace insuffisant et peu commode pour recevoir la cohue qui corniçaii. Aussi la foule se portait-elle vers une nde plaine située en bas du village, et qui
semblait créée par la nature pour une semblable destination. Là, depuis les premières heures de la journée, c'était un tohu-bohu bizarre d'êtres humains, de chariots, de chevaux, de bestiaux, un fourmillement de matière animée qui eut donné le vertige. On était assourdi , même k distance, par les clameurs des gens, les claquements des fouels, les beuglements sourds des vaches, les bêlements aigus des moulons et les grognements de ces animaux que miss Avondate, avec sa pruderie anglaise, appelait des animaux sans nom. Un temps magnifique éclairait la fête, et, malgré la poussière, un soleil ardent permettait de voir tous les détails de ce tableau mobile.
Autour du marché s'élevaient des baraques misérables, des étalages ambulants, des tenter en toile déchirée, dont les propriétaires appelaient la pratique h grand renfort de poumons et d'éloquence. Il y avait des colporteurs, des marchands d'images, des débitants de bagues en plomb contre la fièvre ou de rosaires bénits parle pape, des juifs qui vantaient aux passants demi-nus les vieilles défroques exposées aux regards sur des éventaires malpropres. Quel* ques-unes de ces tentes étaient aussi des salles de bal ou des cabarets. Dans les premières, le
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bag-piper (joueur de cornemuse) ou le joueur de violon, monté sur une chaise, excitait, avec force tons criards et fausses notes, les garçons et les filles h montrer Tagilité de leurs pieds nus ; dans les autres, une vieille femme rechignée, assise devant un tonneau couvert de gobelets et de pots, faisait frire des poudings ou des rissoles de porc dont les émanations nauséabondes paraissaient pourtant fort appétissantes à certains pauvres diables arrêtés bouche béante devant le restaurant improvisé^ la main sur leurs poches vides. Parmi ces industriels femelles, mistress O'Flanagan se distinguait par une tente plus vaste, un tonneau plus ventru, une poôlc mieux garnie que ceux de ses rivales ; la bonne dame elle-même, avec son ample corpulence, son visage bourgeonné, son gros nez rouge, formait une vivante et attrayante enseigne pour son établissement. Au milieu de cette foule bariolée, ou les cinq sens d'un homme délicat eussent été également affectés, quelques constablés en uniforme déchiré, le fusil sur l'épaule, le visage roguc, circulaient lentement. Plus loin, le sergent recruteur, précédé d'un tambour qui battait la marche sur une caisse crevée, nenait en triomphe un grand drôle couvert Saillons et de rubans qu'il avait enivré la
veille pour l'enrôler, et cherchait k tenter les badauds par ce brillant exemple du bonheur militaire.
Malgré tout cela, le marche n'avait pas sa physionomie accoutumée; un observateur attentif eût deviné à certains symptômes menaçants la crise prochaine. D'abord on avait vu des habitants du voisinage, venus k h foire avec leurs familles et leurs troupeaux, se retirer brusquement sans avoir vendu leurs denrées, après une conversation k voix basse avec des passants. Les hommes formaient de petits groupes où l'on causait d*un air animé. Certains individus, qui, le chapeau enfoncé sur les yeux, semblaient vouloir se cacher, allaient de l'un k l'autre, comme pour donner le mot d'ordre. Malgré les invitations du violon et de It eornemuse, les salles de danse restaient désertes; le piper s'épuisait dans le vide sans gagner de quoi renouveler son souffle avec une mesure de wiskey. Dans les cabarets, même solitude. Si une société paraissait disposée k stationner un peu longuement autour du tonneau provocateur, un des personnages dont nous avons parlé s'avançait tout à coup, prononçait quelques paroles d'un ton impérieux; aussitôt la compagnie se dispersait sans avoùr