CHAPITRE V
SOUS divers déguisements, et ils se tiennent prêts à agir... Mais ce «]ui m'inquiète, milord, c'est h froideur de la population : la plupart des paddys hësitent, ils ont peur... Or, sans eux, nous ne pouvons rien tenter de sërieuz.
— Peur, dites-vous! et de quoi donc?
— Des bruits sinistres commencent h se propager..^« On assure que toutes les constabularies du voisinage se sont transportées à Stone-House et que d un instant h l'autre sir George Clinton va venir nous charger à la tète d'une trou[)e nombreuse.
— Mais la troupe dont peut disposer sir George, fût-elle dix fois plus considérable, serait encore impuissante à arrêter les douze ou quinze mille hommes valides qui sont répandus dans le marché.
— Sans doute, milord, répliqua Williîïni avec un soupir; mais vous voyez là les effets d'une longue oppression... L'Irlande ignore sa force, ou plutôt s'en déGe : deux constables en gaenllles, un fusil sur l'épaule, suffisent pour contenir cent hommes vigoureux... Aussi furieux que devienne un ours apprivoisé, il se Ronmet humblement quand il voit le petit Sa-
ird, son conducteur habituel, le menacer I bâton.. •
142 LE DERNi^R lEIAKDAIS.
— Jusqu'au jour où, poussé i bdul, l'ours renverse repfant d'un coup de griffe et le tue, répliqua Richard avec un sourire ; mais croyezvous, William, que ces gens qui se sont engages par les serments les plus solennels nous fasseat défaut?
— Il en est qui ne vous manqueront pas, mîlord ; quant aux autres, tout dépendra, comme je vous l'ai dit déjà, de l'impression du moment. Si Dieu ou saint Patrick, le protecteur de l'Irlande, suscite dans cette journée un évéoemeoC favorable dont nous sachions habilement profiter, ces hommes si froids prendront feu comme un paquet d'étoupes; sinon, ils resteront aussi peu inflammables qu'une motte de tourbe humide sortant du bog.
Richard appuya la main sur son front d'un air d'anxiété.
— Vous avez raison, William, dit-il ; mais j'ai beau me creuser la cervelle, l'heure se passe et je ne trouve rien. J'avais cru que le vieil Avondale, exaspéré des événements de la nuit der^ nière, nou$ fournirait un prétexte par quelque mesure violente.
— Nous pouvons encore l'espérer, milord; ou je me trompe fort ou Sa Seigneurie, qui resle là-bas enfermée à Stone-House avec une
tnwpe dte policemefi , médite quelque chose dlnattendu. Sachons patienter et soyons attentifs.
Ed ee moment, plusieurs conjures entrèrent dans le cottage pour prendre des ordres , et la emiTersation perdit son caractère confidentiel. Malgré les recommandations de William, Richard TOidail se montrer h la foule et tenter d'opérer par sa seule présence le soulèvement ; ikiaîs M Ten dissuada, et force lui fut d*attendre qae l'occasion favorable, dont il reconnaissait hiinfidnie la nécessité, vint enfin h se présenter.
A peu près au même moment, Julia 0*Bjrne, retirée dans une pièce écartée de la mense, restait indifférente aux passions et aux intérêts qai s'agitaient si près d'elle. Les rideaux de sa fenêtre étaient baissés; un faible et lointain murmure d^ la foule airivait k peine jusqu'à son oreille. La pauvre enfant était très-souffrante ; Faeeident de la teiHe, joint aux émotions poignantes qui ne lui faissaicnt de repos ni le jour ni ht noft, avait épuisé ses forces. Assise dans im fafrteifil, le front appuyé sur sa main, son accablement était digne de pitié ; elle ne pleurait pas, son haleine était calme, mais aucun 3au n'eût pu reproduire ce qufil y avait de teur dans son œil bleu, fixe et grand ouvert.
lii UE DEtmn lELAllDAIS.
La p<Nrte de sa chambre tourna sorses gonds el on appela doucement :
— Julia?... ma sœur?
La jeune fille tressaillît et se leva. Angus entra une lettre k la main.
— Bonjour, mon frère, dit Julia en affectant l'assurance.
Angus la r^arda en face avec une expression de tristesse.
— Julia, dit-il, comme vous êtes pâle ce matin! Comme vos yeux sont caves et vos joues creuses ! Jamais ces cruels changements ne m'avaient frappé k ce point... Ma pauvre sœur, quand donc saurai-je la cause du mal secret qui vous ronge et vous tue ?
Miss O'Bjrrne prit la main de son frère et la baisa respectueusement.
— Vous la connaîtrez, Angus, rëpondit-elle d'une voix étouffée; vous la connaîtrez un jour... Laissez-moi le temps d'assembler mes forces, d'aguerrir mon courage... Oh! non, je ne reculerai plus devant cet aveu, car je suis sure maintenant de pouvoir le faire en présence d'un frère sans tomber morte à ses pieds !
Angus poussa un profond soupir et garda le silence. Il reprit après une pause :
— Ma sœur, voici un billet que vient d'appor-