CHAPITRE VI
hooime était atteint d'un catarrhe chronique, et pendant plusieurs heures, il avait retenu héroïquement sa toux , de peur de se trahir ; aussi s'en donnait-il maintenant à cœur joie. Pendant qu'on Tentrainait ainsi, sans perruque, sans chapeau , couvert de duvet et de poussière , il semblait tout entier au bonheur de pouvoir enfin tousser en liberté ; les quintes acharnées se succédaient presque sans intervalles et dominaient même les clameurs de ses gardiens.
Parmi ceux-là on eût eu peine à reconnaître Tom Irwing, le héros whiteboy de la soirée précédente. Il avait remplacé son feutre usé par un pesant casque d'acier, et emprisonné son buste étique dans un vieux justaucorps de buffle. Le casque avait la forme d'une pyramide comme celui que l'on conserve au musée d'artillerie de Paris et qu'on prétend avoir été porté par Attila ; il descendait très-bas , et le paddy était obligé de jeter fortement la tète en arrière pour voir devant lui. Mais son arme offensive ne cadrait guère avec ces armes défensives : elle consistait en une hallebarde appelée hache de Lochaber^ que Tom brandissait d'une façon bellioueuse. Ses compagnons, équipés d'une façon i moins bizarre, formaient la troupe la plus mge qu'il fût possible d'imaginer.
190 LE DERNIEB IBLARDAIft.
Richard O'fiyrne interroflapît un moment son travail pour interroger le prisonnier; mais Brnee, toot en toussant, déclina la responsabilité des derniers événements.
— Heug ! heug! mensieer... milord... on quel que soit votre titre... heug!... on sait que par position, je suis obligé, heug ! heug ! mot, pauvre prêtre de campagne, de soumettre mes volontés à celles de mîlord... de miiord Avondale, monsieur; un pair d'Angleterre, monsieur... heug! heug ! un ami des ministres, de la reine, monsieur ; heug ! heug ! heug !
— C'est juste, répliqua le capitaine avec mépris; vous êtes de ces magistrats serviles qui acceptent l'autorité uniquement pour en user à leur profit ou au profit d'indignes patrons... Enfin il suffit... Irwing, et vous, mes amis, vous allez reconduire le révérend M. Bruce chez lui ; ne le maltraitez pas, mais qu'il soit gardé avec soin dans sa maison , et qu'on ne lui permette aucune communication avec le dehors... Du reste, ajouta-t-il avec un sourire amer, il comprendra, j'espère, la nécessité de soigner sa santé au sein de sa famille , au lieu de se mêler d'intrigues politiques. Son état exige le repos le plus absolu ; vous m'entendez , monsieur. Mes respects à mistress Bruce k
CHAMTEE Ti. 19i
Heureux d*en être qaiUe à si bon marché, le mioistre voulut adresser au capitaine des remepciments ; mais son indomptable toux et ses gardiens ne le lui permirent pas. On l'entraîna vers Tescalier, et, malgré les recommandations du ebef, Irwing, qui, nous le savons, n'avait pas de goût pour les attaques en face , dilîgenta sa marche à coups de manche de hallebarde , ce dont Sa Révérence profita plus tard pour se poser en martyr aux yeux de la congrégation.
Bientôt les dépêches furent écrites et scellées d'un sceau particulier. Puis Richard s'empressa de descendre afin de les expédier h leur destination.
Une foule immense stationnait maintenant dans l'avenue et dans les jardins de Stone-House. Les femmes et les enfants étaient venus rejoindre leurs fils, leurs maris, leurs pères, et formaient ça et là des groupes animés. Les uns buvaient et mangeaient dans la cour, transformée en salle de festin. D'autres allaient et venaient sous ces ombrages fleuris du parc, et ce qui les étonnait le plus, comme le doge de Venise, semblait être de s'y voir. Les hommes armés s'exerçaient déjà tt"^ manœuvres ou discutaient tumultueusement plan de campagne. Toute cette population Qontrait pleine d'ardeur et d'espérance ; elle
i92 LE DERNIER IRLANDAIS.
considérait comme une grande victoire cette occupation de la maison des lords Avondale, cette capture d'une poignée de constables, eetic fuite ou cette impuissance des magistrats de la localité. Ceux qui le matin encore ne rêvaient que désastres, cour martiale et gibets, croyaient déjà voir l'Anglais chassé à tout jamais de l'Irlande, et contemplaient avec des transports de joie le drapeau que Gunn avait arboré sur le piédestal d'une statue renversée.
Richard se dirigea vers cinq ou six hommes robustes et connaissant parfaitement le pays, montés sur autant de magnifiques chevaux qu'on avait tirés des écuries de lord Avondale. Il remit à chacun d'eux un paquet cacheté, en leur donnant des instructions verbales pour le cas où leurs dépêches viendraient à être perdues; puis, après leur avoir recommandé la prudence et la célérité, il les laissa partir. Deux minutes après, les messagers avaient disparu au milieu d'un nuage de poussière, et portaient dans toutes les directions la nouvelle de l'insurrection de Neath.
Une fois débarrassé de ces soins importants, O'Byme sentit la nécessité de faire sérieusement le dénombrement de ses forces. Plusieurs milliers d'hommes étaient là réunis, déterminés en