‹ Le dernier jour de MissolonghiChapitre 3 sur 31 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Les Précédens, BOTZARIS.

(Il entre, suivi de quelques soldats ; Capsali se précipite vers lui , le saisit par la main , l'entraîne près de la lunette d'observation , et au moment où le vieillard va regarder, on entend un coup de canon lointain. Tous tombent h genonx , excepté Botzaris. )

CAPSAII.

Béni soit le Dieu des armées!

(Tous se relèvent.}

LE JEUNE SOrUOTE.

Il a regardé ses enfants.

Les routes si long-temps fermées Vont se rouvrir sous nos pieds triomphans !

DRYANIS.

Rappelle, dieu d'Ammon, tes hordes vagabondes;

Disparaissez, féroces ennemis, Que l'Egypte en courroux dans nos champs a vomis :

Monstres du Psil , cachez-vous dans ses ondes!

CAPSALI.

Voyez-vous ce soleil qu'adoraient nos aïeux!

Jadis, sur ces mêmes rivages.

Ses traits brûlans punirent les ravages

D'un reptile impur, odiei'X.

Il va tomber aussi , le serpent du Bosphore,

(9) Il va de ses débris féconder à jamais La terre que son souffle empoisonne et dévore : II va tomber! sur les mêmes sommets Le Dieu vengeur se lève encore !

DRTANis, saisissant un mousquet.

Au combat! au combat! et vive Capsali!

TOI s. Sortons, sortons!

LE JECNE SOliLIOTE.

Qu'on nous ouvre la porte!

DRYANIS.

En avant, en avant, les enfans de Souli!

(Tous se précipitent sur leurs armes.) GÉRARD, arrêtant D^yanis.

Quoi, sans ordre, sans chef, sans projet?

DRYANIS.

Que t'importe?

(iardez pour vos jeux, nobles francs.

Et les manœuvres et les rangs :

Point de lien , point d'esclavage ; Le chef, c'est Dieu ; l'ordre , c'est le courage , Et le projet, c'est la mort des tyrans.

( Ils ont tous les arnies à la uiain , et regardent BoUaris qui , pendant leurî transports , est resté près dp !a lunette d'approche.)

BOTZAUIS.

Arrêtez , niulheiueux ! qu'allez-vous entreprendre !

De nous venger !

( '0 ) B0TZARI5.

Vous courez à la inort, Et mon devoir est de vous le défendre. Arrêtez, personne ne sort.

DHYANIS.

Tu nous défends de sauver la patrie!

Nous désobéirons.

BOTZÀRIS.

Quelle aveugle furie !

Pour un coup si hardi, vous êtes-vous comptés ?

DRYANIS.

Nous ne comptons jamais. En avant !, . . ,

BOTZARIS

Arrêtez

. CAPSALI.

Ah! ne refroidis pas celte ardeur intrépide.

BOTZARIS , lui montrant le tombeau de Marcos. Uegarde ce tombeau : quels noms y sont écrits ?

CAPSALI.

Eh bien! c'est ton neveu, c'est Marcos Botzaris, C'est l'aigle de la Selleide.

DRYANIS.

.Jamais il n'hésita pour voler aux combats.

LE aer^E souliote.

Ah! si le froid linceul ne retenait son bras, Il saurait....

BOTZARIS

A son chef obéir et se taire :

Un seul jour il fut téméraire , Et la Hellade a pleuré son trépas.

GAPSALI.

Nous ne pouvons rester dans ces murailles; La faim déchire nos entrailles :

Au combat laisse-nous courir.

DRYAMS.

Du pain, du pain , ou des batailles l

BOTZA.RIS.

Est-on si las de vivre ?

CAPSALI.

On est las de souffrir.

BOTZiRIS.

Savez-vous seulement qui vient nous secourir?

CAPSALI.

C'est Caraïskaki.

DRYANIS.

C'est le brave Odyàsée.

GÉRARD

C'est Gouras.

BOTZARIS

Ce n'est aucun d'eux. De tous nos défenseurs la foule dispersée

S'épuise en efforts malheureux; Et la Grèce bientôt n'a plus d'autres barrières Que ses impuissants souvenirs, D'autres secours que des prières, D'autres héros que des martyrs,

CAPSALI.

Mais enfin, ce signal que nous venons d'entendre? Et que toi-même hier tu nous avais promis?

Eh bien ! ce sont nos frères, nos amis :

Ils arrivent pour nous défendre.

Mais les pâtres de ces vallons.

Sans autre appui que leur vaillance , Pourront-ils traverser ces épais bataillons? Jusqu'à ces monts mesurez la distance , Yoyez ces Albanais, dont la colonne immense

S'agite au loin sur les coteaux :

Ces Toxides sans frein, sans guide, sans drapeaux ^

Qui campent avec insolence

Sur les débris de nos hameaux :

Plus loin, ces Africains dont l'armée innombrable Semble s'amonceler au rivage des mers ,

Pareille aux tourbillons de sable Que le vent du midi roule dans leurs déserts....

DRTANIS.

Non, c'est assez : depuis plus d'une année

Le lion de Sahra rugit autour de nous :

Nous les avons tous vus, nous les connaissons tous :

Nous voulons le combat.

BOTZARIS

Votre audace obstinée...

Tors.

Le combat!

BOTZARIS

Attendez la fin de la journée....

TOVS.

Le combat ! le combat!

BOTZARIS

S'il nous reste un espoij".

S'il nous vient du secours, nous le saurons ce soir.

DRYAKIS.

Non , Botzaris , lu n'as plus rien à dire , Qu'on nous ouvre la porte.

BOTZARIS

Allons, il faut céder.

En vous blâmant je vous admire ; Mais un de nous doit commander, Ou votre audace est un délire.

DRTANIS.

Eh bien, parle; à ton choix nous allons tous souscrire.

Heureux le chef digne de vous guider!

JMais il VOUS doit un grand exemple :

Songez que de vos jours il va répondre à Dieu,

A la patrie, à ce saint lieu,

A l'Europe qui nous contemple.

Au reste, il a long-temps combattu pour la foi,

Il fera son devoir, je pense ;

Vous lui jurez obéissance ?

Nous le jurons.

Mounciir à Bolzitris !

Tors.

BOTZARIS

Eh bien , c'est moi !

Tors.

BOTZARIS

Avez-vous pu le croire, Qu'oubliant cinquante ans de gloire , Celui que vous nommiez Nestor,

Cesserait tout-à-coup de suivre votre essor ?

Je marchais devant vous aux jours de la victoire ;

Au moment du trépas j'y veux marcher encor.

Mais à l'ardeur qui vous enflamme

Aucun de nous n'est étranger.

Tous nous avons droit au danger;

Et pour DOS frères je réclame

Le bonheur de le partager.

Laissez-moi réunir tous ceux dont la main sûre, D'un sabre ou d'un mousquet peut soutenir le poids; Et, précédés du drapeau de la croix,

Qui fait fuir cette race impure ,

Nous sortirons tous à la fois.

DRYANIS.

Pars : nos âmes impatientes

Soupirent après ton retour.

Déjà les Osmanlis abandonnent leurs teutes,

N'attendons pas que la chaleur du jour Achève d'épuiser nos forces défaillantes.

( Botzaris va pour sortir , Capsali l'arrête. CAPSAU.

Ta fille, Botzaris, viendra-t-elle avec nous ?

BOTZARIS

Ma fille ! elle suivra son père.

(Il fort.)

SCÈ^E III.

Les Précédens, excepté BOTZARIS. ^

Et son époux.

Je veux aujourd'hui même unir nos destinées.

Et pourquoi ? sais-tu donc si tu vivras demain? Ah ! ce n'est pas des roses de l'hymen Que vos vierges sont couronnées.

O Gérard, connais-moi : même dans nos beaux jours.

Lorsque ma lyre prophétique

Semblait ranimer pour toujours

Les héros de la Grèce antique , Jamais de Capsali la voix patriotique

N'a soupiré de profanes amours.

Et pourtant dans ce cœur, alors brûlant d'ivresse ,

Tout palpitant des feux de la jeunesse , Mon penchant pour Chrysa n'était point combattu : C'était de mon bonheur la compagne chérie;

Je l'aimais comme la patrie ,

Je l'aimais comme la vertu.

Mais il fallait servir des causes plus sacrées : L'étendard de la croix parcourait nos contrées. Le cri de liberté, cher aux enfans d'Hellas, Avait fait tressaillir les flots de IT.urotas ,

Et réveillé l'écho des Thermopyles.

L'Archipel s'effaçait sous nos flottes agiles : Nous étions tous armés, nous étions tous soldats ;

Xons, nos pères, nos fils, nos prêtres, nos compagnes; Chaque printemps ramenait vingt campagnes, Chaque campagne cent combats , Et cîiaquc défilé de nos vastes montagnes Enfantait son Léonidas.

Les héros de la Selléide , Des rochers paternels à jamais exilés,

Dans nos murs s'étaient rassemblés.

Alors j'avais connu celte vierge intrépide ;

Alors j'avais reçu sa foi.

Bien souvent tu l'as vue au rempart, près de moi, Braver du plomb brfdant les mortelles atteintes. Rallumer dans nos mains les foudres presqu'éteintes, Exciter nos guerriers par ses mâles accents, Ou, pour désaltérer leur poitrine embrasée , Verser en souriant dans leur coupe épuisée Du nectar de Chios les flots rafraîchissans. Pour élancher le sang, pour panser les blessures, Sa tunique en lambeaux s'échappait de ses bras ,

Et du mourant prévenant les murmures, Elle offrait à ses yeux la gloire d'ici-bas.

Et les récompenses futures.

C'était peu : quand la nuit engourdit les mortels, Chrysa, priant pour nous à l'ombre des autels, Du sommeil bienfaisant y laissait fuir les heures: C'était l'ange gardien de nos tristes demeures. Quelquefois même aux pas de Capsali On la voyait comme une ombre attachée; Elle courait dans la tranchée Avec les guerriers de Souli.

Le rustique sayon remplaçait sa parure ; Le sabre et l'atagan brillaient à sa ceinture. Et pour frapper des coups certains Le mousquet tonnait dans ses raains.

Tous doux ivres d'amour, tous deux ivres de gloir.' .

( '7 ) Et pleins d'un immense avenir, Nous remettions l'hymen aux jours de la victoire. Ces jours, hélas ! ne devaient point venir ; La mort seule allait nous unir.

Mais dans l'instant fatal qui pour nous se prépare, Je ne veux pas qu'un dieu jaloux Pour l'éternité nous sépare.

J'en ai fait le serment, je mourrai son époux !

GÉRARD

Hymen infortuné ! mais, ami, le temps presse ; Si le sort des combats trahissait votre amour ! Si Dieu vous enviait les restes de ce jour !

CAPSALI.

Seul, il tient dans ses mains le destin de la Grèce :

Mais je crains peu le combat d'aujourd'hui : Les barbares fuiront, comme il» ont toujours fui.

Nous reverrons ces augustes murailles.

Et si de nous sauver nous n'avons plus l'espoir, Il sera temps de célébrer ce soir Kotre hymen et nos funérailles.

GÉBARD.

Mais quel est ce guerrier qui s'avance à grands pas ?

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