LE JEUNE HOMME
Au nom du Tout-Puissant tu parles, ô mon père, Et nos amours devraient s'incliner et se taire. Cependant, si mon cœur osait se révéler, Ce ciel qu'à nos désirs tu viens de signaler N'offre pas de bonheur que mon esprit comprenne Au delà de celui dont mon àme était pleine.
Mon âme cherche en vain comment, dans l'avenir. Ce qui la réfléchit aurait pu se ternir. Ah ! mon amour était sans crainte et sans mélange : Qu'avais-je à redouter des promesses d'un ange î Le ciel eût protégé cet ineffable accord.
Je n'en avais jamais ressenti de rembrd ; Et, s'il faut écouter sa voix intérieure, J'éprouvais qu'en l'aimant mon àme était meilleure. Jamais, jamais mon front ne se prit à rougir Des pures voluptés qu'elle me fit sentir.
Ainsi la sœur se livre aux caresses du frère Et le cristal limpide aux jets de la lumière. Oh f s'il me faut bénir l'heure de son trépas,
CHANT NEUVIÈBIE. 169
Pourquoi Dieu me Ta-t-il accordée ici-bas?
Si ee n'était point là le bonheur, ô mon père, Quelle félicité faut-il donc que j'espère ?
Retrouverai-je au sein du céleste séjour Cette extase ineffable où je puisais le jour, Lorsque sa douce image occupait ma pensée Et que de la revoir mon âme était bercée ; Surtout lorsque de loin je la voyais venir, Et, moitié de moi-même, à moi se réunir?
lâ jeune fille.
Oh ! dites-nous, mon père, alors que tout succombe. Si notre amour doit vivre au delà de la tombe? Si son chaste lien, en passant par la mort.
Allait en d'autres lieux se renouer plus fort, Je verrais le trépas avec indifférence.
Mon ciel sera toujours où sera sa présence ; Ce monde mtoie, hélas ! maudit, défiguré, M'était presque avec lui le séjour éthéré.
Tout ce que la nature avait dans son naufrage Perdu de voluptés était sur son visage; Son aspect me rendait l'azur du firmament, Tout ce que la campagne avait d'enchantement, Les parfums qu'à la fieur le vent du soir dérobe, La nuit silencieuse aux approches de Taube»
Le bruit harmonieux qui, s'élevant des bois,
Semble aux rêves de Tâme accorder une voix.
Mon âme, loin de lui de force dépourvue.
Ne pouvait respirer ni vivre qu'à sa vue ; Et mes jours se liaient heureux à son destin. Ainsi que la fraîcheur aux heures du matin, La verdure au vallon, Tincarnat à la rose.
Et le mystère avec toute divine chose.
Ah ! de tous les bienfaits que je reçus des cieux, C'est celui que mon âme avait senti le mieux; Et je mêlais toujours son nom à ma prière Quand je me prosternais devant le sanctuaire... Tant de bonté, Seigneur, m'avait fait croire en toi. Mon amour fortuné croissait avec ma foi; Et je disais : Le Dieu qui m'est si fiivoraWe Entre les autres dieux est le seul véritable ; Et je m'applaudissais que ton culte, en ces lieux, Eût à jamais détruit Terreur de mes aïeux ; Et voilà maintenant que ta main me délaisse... Mais, ô mon Dieu, pardon! pardon à ma faiblesse i Si, pleine du bonheur que tu me fis sentir, Je ne saurais plus haut élever mon désir !
LE \1EILLARD.
Ainsi l'homme, toujours plein de ses ignorances. Tant qu'il n'a pas souffert ne croit point aux souffrances; Et dans ce triste exil vivrait insoucieux Dans un coupable oubli des délices des cieux t
Bornant à mi-chemin sa divine carrière, H prendrait pour le jour cette pâle lumière!
La créature seule occuperait son cœur...
Je suis prêt à chanter un hymne à la douleur, Mon Dieu ! voyant comment toute &me est aveuglée, Si des rêves déçus ne l'ont point désolée.
Si ton bras généreux ne vient pas la meurtrir. Afin que sa grandeur s'offre à son souvenir ! Attachés ici-bas par des chaînes fleuries, ' Je n'eusse point troublé vos douces rêveries. Mes enfants, si vos cosars avaient reçu ce miel Ainsi qu*un avant-goftt des extases du ciel ; Mais, puisque vos regrets s'attachent à la terre, Que vos yeux, en partant, regardent en arrière, Permettez que j'apprenne à vos amours navrés Que vous auriez maudit tout ce que vous pleurez. De verdure et de fleurs d'abord luxuriante, La route où vous marchiez vous paraissait riante ; Mais vous l'auriez bientôt vue, hélas ! se flétrir, Et jusques au désert par degrés aboutir.
Et la satiété, dont la fétide haleine Empoisonne le fond de toute chose humaine.
Fût venue, éveillant en vous d'autres désirs. Faire choir de vos inains la coupe des plaisirs ; Et'Vbus vous seriez vus, dans le chemin plus sombre, Gourant après un vent et n'embrassant qu'une ombre. Semblables à deux nuits cherchant à s'éclaircir, A deux vides voulant l'un l'autre se remplir ;
i^i Lfi DEENIEE JOUE.
Et vos cœurs isolés dans leurs propres abîmes Se fussent adressé des blasphèmes intimes; Et leur déboire amer eût exécré le joiir Où la parole humaine a fait croire à l'amour. Oh ! tournez vos regards vers l'immortelle flamme Dont l'infini répond à celui de votre âme !
Je ne vous dirai pas quel sera ce bonheur :
Mais la Toute-Puissance en doit être l'auteur; L'inépuisable doit y donner sans mesure.
Ainsi donc que la soif du désir se rassure, Et venez, mes enfants, au pied de son autel.
Perdre l'amour qui meurt dans l'amour immortel. »
A ces mots, te vieillard se lève de son siège. Et, sortant des rameaux dont l'ombre le protège. Avec le jeune couple, il indique à leurs yeux Des nuages d'encens qui montaient vers tes cieux, Et du but odorant tous trois prenant la voie. Arrivent, résignés et presque dans la joie.
Sur un sol hérissé de décombres des dieux Dont le culte jadis déshonora ces Iteux, De temples à demi cachés dans la poussière Et ceints par les cent bras de la ronce et du Iterre. Sur ces honteux débris du mensonge abattu.
Comme un vainqueur qui tient un pied sur te vaincu, Un autel s'élevait au seul Dieu véritable.
Autour de ses degrés, une foule innombrable Courbait le front à terre et se frappait le sein^ Au calice qu'un prêtre élevait dans sa main ; Et, faveur accordée à cette foi dernière, Le vase étincela d'un cercle de lumière ; Et le pontife alors se tourna vers les siens, Et, semblant s'affranchir des terrestres liens, Les bras tendus, sur eux fit tomber ces paroles : « Grâce te soit rendue, ô Christ, quand tu t'immoles! Grâce te soit rendue, alors que mes enfants D'une si longue nuit deviennent triomphants, Et lorsque ta foi sainte en tous lieux se délabre, D'avoir au milieu d'eux porté son candélabre Quand des peuples grandis à sa sainte lueur Sont replongés vivants dans la nuit de l'erreur î Sous l'efficacité de la victime pure, DépouiUez, mes enfants, tout reste de souiUure. Que le chrétien chez vous se complète : voilà Que le temps est à terme, et le Seigneur est là ! Cest le dernier pardon qui descend sur la terre. Par le pouvoir transmis à mon saint ministère. Priez pour vous, pour moi : car, dans ces tristes jours. L'instrument du ciel même a besoin de secours. Si ma voix parmi vous apporta la lumière, Payez-moi ce bienfait au prix de la prière. Afin que, jusqu'au bout amenant son travail.
Le pasteur dans le ciel entre avec le bercail. Hélas! avant la fin de l'instant qui commence,
i74 LE DERNIER JOUR.
Dieu peut-être aura clos Tère de la clùmencc ! » Ainsi dit le pontife ; et plus profondément Le peuple s'inclina dans son recueillement.
Et resta si longtemps ployé dans la poussière, Que je la croyais mort au sein de la prière.
NOTES
BU CBAMT VBUTlimE.
NOTE I-
Et dans ce triste exil vivrait insoucieux Dans un coupable oubli des délices des cieux.
(Page 170, vers 24 et 25.)
Corneille s*est placé souvent dans cet ordre de pensées mystiques, en traduisant le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes. Cette traduction de V Imitation de Jésus-Christ, que les immortels chefs-d'œuvre du père de la tragédie en France ont trop fait oublier, pourrait donner lieu, ce nous semble , à des études littéraires et poétiques d'un grand intérêt. Nous avons cru, quant à nous, y retrouver, dans bien des pages , pleines d'élévation et de douceur. Fauteur du sublime. monologue de Polyeucte comparant la fragilité de la gloire humaine et des biens d'ici-bas ;avcc réternclle réalité des biens de l'autre vie.
La pcns(^c que nous reproduisons ici est au fond des deux stances suivantes :
Faut-il que cette vie, en soi si misérable,
Ait toutefois un tel attrait.
Que le plus malheureux et le plus méprisable
Ne rabandonne qu*à regret ?
Que, s'il était au choix de notre âme insensée
De languir toujours dans ces lieux, Nous traînerions nos maux sans aucune pensée
De régner jamais dans les cieux.
Lâches, qui sur nos cœurs aux voluptés du monde
Souffrons des progrés si puissants, Que rien n*y peut former d'impression profonde,
S'il ne flatte et charme nos sens.
(GoBifEiLLB, ImitcUion de Jésus- Christ. )
NOTE II
Courbait le front à terre et se frappait le sein, Au calice qu'un prêtre élevait dans sa main.
(Page 173, vers 2 et 3.)
Ici, le poète, sous l'effiroi que lui cause la ruine du monde , ne pouvait s'arrêter à décrire complaisamment tout ce qu'il y a de poétique dans les détails des cérémonies de la messe. Faire ressortir au contraire des flots de poésie des moindres détails du culte chrétien, était le but direct du chantre du christianisme. Le lecteur retrouvera ici avec bonheur la description de la messe par H. de Chateaubriand.
« Supposons , dit-il, que la messe soit une cérémonie antique dont on trouve les prières et la description dans les jeux séculaires d'Horace, ou dans quelques tragédies grecques r connnenous ferions admirer ce dialogue qui ouvre le sacrilice chrétien !