I.K ni'lîMKR MARQUIS
et j'ai beau mettre de l'économie, rien n'y fait, quel mystère y a-t-il donc dans tout ceci' »
Il porta !a praline vanillée à sa bouche, la fit claquer entre sa langue et son palais, comme un enfant boudeur qui veut se venger d'un refus de sa mère.
((C'est décidé, >J reprit-il, «je m'occuperai moi-même de mes affaires, je ferai un livre de dépense, il le faut, je veux savoir clairement où ma fortune en est, j'établirai la balance de mes revenus et de mon passif, et je commencerai dés aujourd'hui. »
Ceci conclu, il tira de sa poche un petit carnet en maroquin, et écrivit au crayon sur la première page : Dépenses du mois. Aujourd'hui 20 septembre :
« Voyons, qu'ai-je dépensé ce matin? à déjeuner chez Tortoni, une fricassée de poulet glacé et une bouteille de Johanisbergh ,
ci ; . . 20 il .
A mon tailleur , pour un cos-
\Hù LE DKr.MKI! MAROIIS.
[.ume complet de cheval, deux
cents francs, ci, . . . . 2Qfl
Avoir acheté un arabe pur sang, premier train, six mille francs, ci 0,000
C'est ma foi tout, » ajout a-t-il, en roulant le crayon dans sa main, « et la journée est presque passée; maintenant je me demande, s'il est possible de vivre à meilleur marché. L'arabe me coûte 0,000 francs, mais il en vaut S, 000, c'est presque une spéculation. »
Il remit alors le portefeuille dans sa poche d'un air de triomphe.
« — jc lui montrerai cela à la fin du mois, et nous verrons si elle m'accusera encore de manquer d'ordre. Je suis sur que je vivrais avec la moitié de mes revenus. »
Le marquis était, comme nous lavons dit, un de ces hommes qui s'arrêtent difficilement mu une idée, il se leva sur la pointe des pieds, et alla écoutei doucement à la porte de la
chambre à coucher, on n'entendait rien. Il se rassit, et après s'être dandiné quelques instants, sa tète s'affaissa et il s'endormit.
Maintenant , nous sommes obligés , après avoir suivi madame de Niéville, de suivre Griffard. Puisque le hasard a mis pour un instant en contact, ces deux personnages si différents, n'est-il pas juste que notre livre bifurque comme eux.
Voici ce qui avait causé la joie de Griffa rd, et ce qui occasionnait chez lui les exclamations de plaisir que nous avons reproduites. Pour obéir aux ordres de son patron, il s'était dirigé vers la rue Saint-Joseph, mais lentement, et en maudissant entre ses dents le sort qui semblait le poursuivre. Par quel hasard Edouard était-il si subitement rentré en faveur? Il s'adressait cette question sans pouvoir la résoudre ; mais malgré lui, il se voyait forcé d'arriver à cette conclusion fatale : Je ne sciai pas caissier ; et pourtant Francisque Lôhul lui
\XS i.i: dkrmhi; mvrqius.
avait affifmé la chose comme sûre. Il avait payé le droit de courtage et de commission, la place lui était due, mais toujours cet Edouard entre lui et la réalisation de ses espérances. Quand il fut devant la maison qu'on lui avail indiquée, le cœur lui battit violemment, comme à l'approche d'une catastrophe qui devait décider de son sort, il regarda d'un air rancuneux et hostile, la porte, les fenêtres, le couloir obscur qui conduisait aux étages supérieurs; sa haine s'accrochait aux objets extérieurs, et il détestait tout d'Edouard, jusqu'aux pierres qui servaient à l'abriter. Lorsque dans la loge du portier il prononça le nom de son adversaire incarné, de son démon familier, sa lèvre se plissa comme si ce nom lui avait écorché la bouche.
« — M. Edouard n'est pas chez, lui, » dit le portier.
Griffard respira.
- Et il ne rentrera pas d'aujourd'hui.
Lg Dr.lîNiF.r, MVRgUIS. 189
— C'est fâcheux, » dit Griflard, qui s'épanouissait de plaisir.
m — Je doute même que vous puissiez le voir, les paquets de Monsieur sonl faits, et je suis chargé de les porter à cinq heures à la diligence de Bordeaux.
— 0 providence ! » s'écria GrifFard dans son délire, n'ayant plus assez de force pour con- (enir sa satisfaction, et il partit comme une (lèche, en répétant :
m — Je serai caissier. »
Toutes les pensées de cet homme tournaient perpétuellement dans le même cercle; comme une huître à sa roche natale, il s'était accroché à cette idée, y avait incrusté tous ses désirs, toutes ses volontés, toutes ses facultés d'action, il faisait chair avec elle. Les bagues qu'il avait données à Francisque Lobut, étaient une sorte d'offrande propiciatoire, qui le liait davantage encore; être caissier, pour lui c'était vivre, ne l'être pas, c'était mourir.
Quand il arriva à l'hôtel de M. Dutaillis, il m recorda un instant avant d'entrer, il passa la main sur ses yeux, comme pour en chasser l'expression de bonheur qui y reluisait, croisa les deux mèches de ses cheveux l'une sur l'autre, brossa son chapeau et. boutonna son habit jusqu'au menton pour empêcher de sortir l'émotion qui faisait battre son cœur. La sueur lui coulait du front, il l'essuya, et se présenta enfin devant le banquier, aussi calme, aussi iranquille, aussi bien grimé qu'un comédien puisse l'être. Sa figure était admirablement composée, il répéta, du ton le plus naturel à M. Dutaillis, ce que le portier de la rue Saint- Joseph lui avait dit ; mais celui-ci le laissa à peine achever. Il fallait trouver Edouard à tout prix, l'empêcher de partir, l'amener, il avait besoin de lui, il avait des ordres à lui donner, une place que lui seul pouvait remplir.
En entendant ces dernières paroles, Grifi.ii , | trembla rie tous ses membres comme un