LE DFRNIKR MA HOU IS
arbre <|ui st déracine. Il objecta timidement, (|iic M. Kdouard ne faisait plus partie de la maison.
h — Plus partie de la maison, » dit le banquier, « mais c'est un homme indispensable, et jamais la maison de banque de Dutaillis et compagnie n'aura d'autre caissier que lui. »
Griffard resta immobile, cloué au parquet, la bouche béante, l'œil fixe, pétrifié, stupide.
« — Que faites-vous donc là, » dit le banquier avec une vivacité qu'on ne lui avait jamais connue, u allez donc, GrifFard ; je vous dis qu'il faut qu'on me le trouve. »
GrifFard était toujours dans la même position, le banquier le prit par le bras pour le faire aller plus vite ; mais une révolution soudaine s'opéra dans le commis; de pâle qu'il était, il devint rouge comme sous le coup d'une attaque d'apoplexie, les deux mèches' de ses cheveux entrelacées sur son front en guise de rameaux, se désunirent, et tombèrent pen-
\\)2 LR DERfyiEB MARQUIS.
dantes le long des tempes, ses deux petits yeux gfis lancèrent des éclairs, il lit entendre une sorte de frémissement, semblable au frofi/rçn d'un cliat eu furie.
<( — Allez doue, » répétait le banquier.
« — Je n'irai pas, » dit GrifFard en secramponnani au sol.
« — Deux louis pour vous.
— Me prenez-vous pour un commissionnaire, » dit GrifFard d'un ton de dignité offensée ; « il y a quinze ans, Monsieur, que je suis dans la maison ; Dieu merci, je puis dire, que je connais la tenue de* livres aussi bien que qui que ce soit, mais jamais je ne me suis entendu traiter comme un domestique. »
Le banquier comprit qu'il avait blessé au vif la vanité de son commis, et reprit d'un ton plus doux :
« — Allons, GrifFard, je vous demande pardon, je vous ai fait de la peine, mais rendez-
moi le service que je vous demande, je vous le demande en ami. »
Griffard,à son tour, comprit que la colère pouvait lui nuire, et il fit le calcul suivant : si je ne me dévoue pas à la recherche d'Edouard, un autre s'y dévouera et le trouvera peut-être, tandis que moi je suis certain de ne pas le trouver ; il partira alors pour Bordeaux, et une fois lui parti, il est possible que je rentre dans mes droits et que je redevienne caissier. Total, ces beaux mouvements d'indignation ne pourraient aboutir qu'à zéro, tandis qu'un peu d'adresse et d'hypocrisie pourrait aboutir à trois zéros précédés du chiffre trois.
« — Je vous promets , Monsieur, » dit-il , « de faire tous mes efforts pour le trouver et pour vous l'amener, puisque vous le désirez ; vous savez bien que j'ai toujours rempli mes devoirs avec exactitude et que je porte le plus vif intérêt à tout ce qui vous concerne.
— Trouvez-le donc, » dit le banquier.
« — Très-certainement, dit G riflard tout » haut, je le trouverai, » puis il ajouta tout bas, <( que le diable m'emporte si ce soir à cinq heures il n'est pas embarqué pour Bordeaux ; et en se retournant pour sortir, il se mit à siffloter d'un air railleur et triomphant, comme il l'avait déjà fait dans une autre circonstance, cet air si connu : bon voyage, cher Dumolet ; mais tout-à-coup le souille lui manqua, l'haleine s'arrêta dans sa poitrine, Edouard venait de le coudoyer en passant et saluait respectueusement monsieur Dutaillis.
« — C'est lui, » dit le banquier avec joie, a l'enfant prodigue est de retour. »
Griflard frappa du pied et ferma la porte du cabinet avec fracas, sa patience était à bout , la fortune l'écrasait.
« — Monsieur, » dit Edouard, « mon intention est de quitter Paris, je pars ce soir; mais il m'a semblé que j'avais des torts envers vous, j'ai oublié en vous parlant toutes les bontés
que vous avez eues pour moi; j'ai été ingrat, et. je ne veux pas emporter un remords. Si je vous ai dit quelques paroles blessantes, je vous en demande pardon, Monsieur, et je vous prie de me conserver au moins au fond du cœur une bienveillance dont probablement je ne profiterai jamais. »
La figure de M. Dutaillis exprimait une satisfaction qu'il avait peine à contenir; il examinait Edouard de la tête aux pieds avec la complaisance d'un père qui se mire dans son ouvrage, et comme Dieu après la création se réjouit dans sa créature.
(( Bien, bien, jeune homme, » dit-il, «j'ai toujours pensé que vous aviez un bon cœur, et. que vos écarts venaient plutôt de la tête que d'ailleurs. Moi-même j'ai eu des torts; j'ai voulu m'initier à votre vie privée; c'est mal , c'est de la tyrannie, j'ai été injuste, et pourquoi cela? je vous le demande. Vous voyez madame de JNiéville, où est le mal? Devais-je
supposer entre vous et elle des rapports illicites; et quand cela eût été, cela ne me regardait pas, c'était votre droit. Parbleu quand j'avais votre âge, si on m'en eût dit autant, j'aurais fort bien envoyé promener un vieux sermonneur comme je le suis maintenant ; je vous demande un peu de quoi je me mêle ; vos livres sont-ils bien tenus, faites-vous mon affaire? je n'ai pas autre chose à voir dans votre conduite. 11 serait curieux qu'un banquier voulût régenter ses commis , s'ériger en professeur de morale, faire de son bureau une école des mœurs ; mais c'est contraire à toutes le règles de la raison, c'est absurde, c'est niais. Ne me répondez pas, jeune homme, ce que je dis est la vérité; c'est moi qui ai eu tort envers vous et je m'en accuse. »
Edouard était au comble de l'étonnemenl. Poussé par un sentiment de reconnaissance, et. peut-être aussi par l'espoir secret de revoir une fois encore avant son départ celle qu'il
aimait de toute son ame, il était revenu chez le banquier pour lui faire des excuses ; et au lieu de la froideur qu'il craignait, on le recevait avec effusion, avec bonté, on s'humiliait presque devant lui, qui s'était montré si hautain et si intraitable : les larmes lui en vinrent aux yeux d'attendrissement.
« — Donnez-moi la main, jeune homme, »
dit le banquier, « et oublions le passé. »
Edouard pressa tendrement la main qu'on lui tendait.
« — Sans rancune.
— Oh ! Monsieur , la rancune serait un crime. Vous êtes si bon que vous me voyez confus.
— Ne parlons pas de ma bonté, je suis juste, voilà tout. Voyons maintenant, vous ne partez pas ce soir, n'est-ce pas?
— Je voudrais rester, mais je ne le peux pas.
— Eh! pourquoi ? »
Edouard, hésita avant de répondre, et baissant les yeux devant le banquier, qui l'observait avec sollicitude :
<( — Ceci, Monsieur, » dit-il, « est le secret de ma vie, qu'il vous suffise de savoir, qu'en partant, je paie une dette d'honneur.
— Est-il donc nécessaire de partir ce soir. Ecoutez, j'ai une faveur à vous demande^ et j'espère que vous ne me la refuserez pas, venez déjeuner demain matin avec moi, nous causerons ; et si je ne parviens pas à vous faire changer de résolution, alors vous serez libre, mais laissez moi au moins une chance, le voulez-vous ?
— Le moyen de refuser.
— A demain donc, vous savez qu'il ne faut pas négliger les alfaires; à demain, Edouard, pardon, je voulais dire, M. Edouard. »
Edouard, en quittant le banquier, se sentit \c cœur allégé et comme dégagé d'un poid* qui l' étouffait, l'air entrait plus facilement dans
LE DKKINIKR MAKQIUS. I Oî)
sa poitrine. Cet accueil si cordial, sur lequel il était si loin de compter, ('étonnait et le ravissait à la fois; l'Ebpérance lui envoyait ses mille harmonies et ses mille parfums ; sans prévoir aucune issue probable à son amour, sans rien calculer, sans raisonner peut-être , il se sentait renaître au bonheur. Courbé un instant auparavant comme une fleur par l'orage, comme une fleur il se relevait instinctivement sous un rayon de soleil. L'âme d'un jeune homme est un instrument à mille cordes que le souffle de la brise fait mouvoir à son gré, et qui exprime fatalement toutes les joies, toutes les tristesses, comme ces harpes éoliennes, fiction des poètes qui ne représente peut-être que l'âme humaine dans son printemps.
Le lendemain, ce fut pour lui une douce occupation de se préparer au rendez-vous qu'il avait accepté ; autant il était négligé la veille dans sa (oilette, autant il voulut être recherche. Dans de certains moments, les détails les
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plus puérils prennent un caractère sérieux , par le prix qu'on y attaehe et l'importance qu'on y met; l'homme est souvent heureux par les petites choses , et sous ce rapport , presque tous les écrivains se trompent : grandir les hommes , c'est les méconnaître aussi bien que de les rapetisser. Quand il arriva à 1 hôtel', le cœur lui battit : verrait-il mademoiselle Dutaillis, lut sa première question, et autour de cette question , il en grouppa mille autres. D'où venait l'intérêt que M. Dutaillis lui avait montré; quel moyen avait-il l'intention d'employer à son égard pour l'obliger à rester? Il entra dans le bureau, et trouva comme toujours Griffard taillant ses plumes, et grignottant un petit pain de deux sous, il était dix heures. Seulement, la ligure du vieux commis était plus sombre que de coutume. En apercevant Edouard, il tressaillit sur sa chaise, et devint rouge, il n'y avait plus d'espérance |K)iir lui Edouard s'appi oehade lui, el, comme
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tous les gens heureux, lui parla cordialement, avec bienveillance; Griffard ne répondit qu'en grognant ; Edouard se contenta alors de jeter un coup-d'œil sur le petit jardin , où il avait déclaré son amour à mademoiselle Dutaillis et entra dans les appartements du banquier.
Nous avons dit que l'hôtel de AI. Dutaillis offrait toutes les commodités du luxe, et satisfaisait toutes les exigences de l'esprit le plus avide de bien-être. Edouard entra, conduit par un domestique dans une petite salle à manger, où l'on ne dînait qu'intimement et en famille. La table était servie, et Edouard, avec une étrange émotion compta trois couverts. Pour qui était ce troisième couvert? Il s'adressa vingt fois cette question, et l'espérance lui nommait toujours mademoiselle Dutaillis , quoique, à vrai dire, les probabilités fussent contraires à cette supposition. Ordinairement mademoiselle Dutaillis déjeunait dans sa chambre, et ne paraissait chez son père qu'après sa
20 2 i , r. r> v. i< n i b r m i r ouïs.
loilettc faite, vers deux heures. Or, il n'était j>as probable qu'elle dérogeât à ses habitudes ; d'ailleurs, M. Uutaillis n'avait pas dû la prévenir de ce qui arrivait, et ignorante de tout, quel intérêt avait-elle à assister à un déjeuner plutôt qu à un autre. Petitesse de l'amour, calcul de la passion, suppositions étroites et infinies à la fois d'un esprit bien épris, malheur à celui qui vous prend en dédain, celui-là n'a jamais aimé, celui-là ne connaît pas ce qu'on éprouve de bonheur à retourner sous toutes ses faces l'événement le plus indifférent en luimême, à le presser mille fois jusqu'à ce qu'on parvienne à en tirer une signification ; être amoureux, c'est métamorphoser complètement les choses et déplacer leur valeur, c'est exhausser sur un piédestal de nuages une petite figurine de plâtre qu'on prend pour un colosse de granit, c'est détailler chaque heure, chaque mot, chaque geste de la personne aimée, bâtir mm un rien les plus folles espérances, et sur un
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lien aussi enfanter les plus magnifiques désespoirs ; amour, enfantillage sublime, grand par sa petitesse même, élevé dans sa misère, heureux dans sa douleur, malheureux dans sajoie; le plus ridicule et le plus beau de tous les sentiments, le plus égoïste et le plus dévoué, le plus bête et le plus spirituel ; image de l'homme dans ses infirmités comme dans ses grandeurs, souvenir affaibli du ciel, il faut t'accepter sans te comprendre, te regretter quand on ne peut plus te connaître, te désirer quand on ne t'a pas connu; car, qui n'a pas aimé, n'a pas vécu.
Edouard n'attendit pas longtemps : M. Dutaillis arriva et présenta sa fille au jeune homme; pour lui et pour elle ce fut un beau moment. La table était petite, et servie avec cette simplicité abondante, qui semble participer de la vie primitive et du luxe des temps modernes ; des œufs, du beurre, des anchois, du thon mariné, toutes ces mille fantaisies, qui sembleni
faites exprès pour un déjeuner de femme, ear, je ne sais si les incertitudes d'Edouard, avant déjeuner, n'eussent pas cédé à un examen plus attentif: à la manière dont une table est servie on doit deviner si une femme y paraîtra, comme à l'ameublement d'un salon, on devine que c'est une femme qui l'habite. Mademoiselle Dutaillis était simplement mise, comme toujours, sa figure avait cette expression de douceur et de pureté que nous lui connaissons, avec je ne sais quelle teinte de mélancolie douce, une sorte de tristesse vague qu'un poète anglais appelle le sourire mouillé.
Pour M. Dutaillis, il était radieux, son gilet blanc, sur lequel se détachait une chaîne en or, rehaussait l'éclat naturel de son coloris. Ses yeux étincelaient de plaisir, et quand sa fille salua Edouard qui la saluait, il enveloppa les deux jeunes gens d'un seul regard, comme sil eût voulu rapprocher deux destinées jusque-là si profondément séparées-, l/ac-
cueil qu'il (il à Edouard fut plus cordial encore et plus sans façon que la veille ; il se mit à table sans préambule aucun, plaça sa fille à sa droite et Edouard à sa gauche. Il renvoya le domestique qui le servait habituellement, selon lui la présence d'un domestique était gênante, il voulait déjeuner en famille, sans témoins, sans importuns, il se sentait heureux et il n'avait pas besoin qu'un témoin salarié enregistrât son bonheur. Au fait, il portait alternativement ses regards d'Emilie à Edouard, et d'Edouard à Emilie comme pour les comparer, et saisir les liens de confraternité qui devaient exister entre eux ; quoique entre les deux jeunes gens, les différences physiques fussent profondément tranchées, il apportait tant de bonne volonté à son examen qu'il finissait par trouver des points de ressemblance véritablement singuliers. Edouard était brun de peau, les contours de sa physionomie étaient arrêtés solidement, ses yeux noirs avaient quel-
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que chose de fier et presque de sauvage, n'importe, il fallait absolument qu'il ressemblât à la frêle et douce beauté que nous avons dépeinte; M. Dutaillis se mirait dans ces deux jeunes gens comme dans un double miroir.
Une fois à table, la bonne humeur du banquier s'accrut d'autant, il prit une bouteille terreuse qu'il plaça à côté de lui, et se mit à faire l'éloge du vin de Madère, comme un gourmet qui prélude aux délices d'un bon dîner, et formule d'avance les joies qui lui sont réservées, ou plutôt comme un simple bourgeois de la rue Saint-Denis, qui, après avoir travaillé toute une semaine, conduit sa femme et sa fille à Romainville ou à \ieudon, et délecte son odorat aux délicieuses senteurs d'un melon dominical. Tout en lui avait un air de béatitude intérieure, de joie bourgeoise; ce n'était plus le banquier, le spéculateur, c'était le brave homme, le digne père de famille qui reçoit ses enfants à dîner le jour de sa lëic.
« — Uneoup de Madère, » dit-il à Edouard, en tendant vers lui le gouleau de la .vieille bouteille, « il faut que la jeunesse prenne des forées, et le Madère est un vin généreux, et nous trinquerons, s'il vous plaît, jeune homme, comme au vieux temps. Voulez-vous me faire raison ? »
Edouard se laissa faire, et trinqua en jetant. un regard de coté à Emilie, pour lui demander simplement pardon, comme Saint-Preux à Héloïse, d'aimer le vin. Son verre vidé, le banquier le posa sur la table, et se mit de nouveau à contempler Edouard, comme il l'avait fait déjà plusieurs fois.
« — Savez-vous, jeune homme, que bien des pères seraient fiers d'avoir un fils comme vous, que bien des demoiselles vous voudraient pour mari. »
Emilie baissa la tète et rougit.
« — N'est-ce pas, ma fille, » continua le banquier, qui une fois lancé sur le piste d'une
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idée n'en quittait jamais le train , « que M. Edouard est un cavalier accompli.
— Monsieur, » dit Edouard en balbutiant, « vous êtes en vérité trop bon. »
Au fond, il était presque étonné et blessé d'un pareil langage : que M. Dutaillis le vantât ainsi ouvertement devant sa fille, cela lui paraissait étrange et déplacé.
« — Allons, jeune homme, » reprit celuici, « n'affectez donc pas de fausse modestie, on sait ce qu on vaut. Emilie, j'en suis sûr, s'est déjà aperçue, quoiqu'elle ne veuille pas le dire, que vous êtes un joli garçon; les femmes ne se trompent pas à cela. Un second verre de Madère, jeune homme. Avec votre figure et vos moyens, on peut prétendre à tout, n'estce pas, Emilie? Pour faire fortune, je n'avais pas d'autres chances que les vôtres, moi; mais vrai, plus je vous regarde et plus je trouve que vous avez la physionomie heureuse, vous allez rire de mon idée, mais il me semble qu'il
y a quelques vingtaines d'années, je vous ressemblais , sans vanité , je vous ressemblais beaucoup. »
Or, pour apprécier la justesse des rapports qu'établissait le banquier en ce moment, il faut se rappeler qu'Edouard était grande mince, élancé, tandis que M. Dulaillis, avec son ventre proéminent, ses jambes courtes et grosses, sa tête enfoncée entre ses épaules, otfrait l'apparence d'une de ces figures fantastiques que nous avons vues dans les pantomimes anglaises; il était difficile de trouver un contraste plus frappant.
<( — N'est-ce pas, Emilie, » dit-il à sa fille, a que nous nous ressemblons ; mais, buvez donc, buvez donc, jeune homme. »
Et il savoura lui-même avec délices et en le faisant perler dans son gosier, une seconde gorgée de madère, sans quitter Edouard des yeux; rembarras delà jeune fille eùl été visible, pour tout autre qu'un homme prévenuj aux ques-
lions de son père, elle répondait à peine quelques mots échappatoires qui trahissaient la contusion de ses idées.
w — Maintenant, » dit le banquier, « causons d'affaires. Voyons, M. Edouard, trancher ment, êtes-vous bien décidé à nous quitter?
— Très-décidé, » dit le jeune homme, qui à latin se sentait sur un terrain connu. « Certes, j'emporterai d'ici plus d'un regret; niais je vous l'ai dit, Monsieur, la nécessité me commande ce départ, et quoique jeune, j'ai pris pour devise: fais ce que dois, advienne que pourra.
— La devise des anciens preux, c'c.M trèsbien, et je me reconnais encore, quoique depuis ma jeunesse mes idées chevaleresques aient eu le temps de se fondre au soleil; mais ayez-vous bien réfléchi? La place de caissier es1 vacante chez moi, et je vous l'offre: n'en voulez- vous pas?
— Certes, mes espérances n'auraient ja-
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mais osé aller plus loin ; mais j'ai , besoin, Monsieur, d'une vie de mouvement, de hasards, je n'ai pas assez de fortune poursuivre un plan régulier, et je veux chercher en dehors des combinaisons ordinaires des chances que je ne peux pas espérer dans la condition où je me trouve.
— A la bonne heure, voilà une raison, » dit le banquier en s'arrètant sur ses paroles pour applaudir du regard son interlocuteur. « Un verre de bordeaux maintenant ; mais avant tout, M. Edouard, j'ai une permission à vous demander; votre orgueil n'en souffrira pas j' espère; je voudrais supprimer en vous parlant tous ces titres cérémonieux que l'étiquette impose : laissez-moi vous appeler Edouard tout court, hein?
— Volontiers, » dit Edouard, qui ne comprenait exactement rien à une semblable velléité.
i\ — Et maintenant discutons : Vous vou-
lez tenter la fortune, faire votre pelotte, eomnie nous disons, jouer votre va-toul , vous avez l'esprit aventureux des jeunes gens, et la vie de bureau vous pèse ; jetais comme vous autrefois, les idées les plus bizarres et les plus folles étaient celles qui me convenaient le mieux, j'étais un extravagant et je préférais le morceau de pain de seigle, qu'on va chercher à travers mille dangers, au pain de pur froment qu'on vous offre sur une table bien servie ; vous ne voulez pas consumer toute votre vie à tenir des livres et à encaisser des effets, et vous avez raison ; mais qui sait ce (pie l'avenir peut vous offrir ! Mais buvez donc jeune homme, encore une fois, faites-moi raison. Ne trouvezvous pas ce bordeaux bon? Aimez-vous mieux le vin des jeunes gens, le Champagne. Tenez, Emilie va vous tenir tête, j'en suis sûr, elle ne me refusera pas un doigt de vin. »
En même temps le banquier lit sauter au plafond le bouchon d'une bouteille de cham-
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pagne, en remplit trois verres et en présenta un aux deux jeunes gens stupéfaits.
« — Buvons, » dit-il à Edouard, en approehant son verre du sien comme pour trinquer.
Edouard choqua machinalement son verre contre celui qu'on lui présentait; mille idées confuses commençaient à danser dans son cerveau; il croyait rêver en écoutant le banquier, l'espérance lui glissait à l'oreille les insinuations les plus flatteuses, il se sentait étourdi comme s'il eût bu de l'opium, et n'osait plus regarder la fille du banquier.
« — Vous n'êtes pas galant, » continua celui-ci d'un ton de reproche, < vous ne buvez pas à la santé des dames, à la santé de ma tille, c'est mal. »
Edouard sentit la rougeur lui monter au front, et eut peine à retenir le verre à l'acollcs qui tremblait dans sa main.
« — Parbleu, je vous croyais, plus brave, »
continua le banquier, « mais vous rougissez comme une jeune fille, allons donc, du courage et buvez à la santé d'Emilie. »
Edouard approcha lentement son verre, niais sa main effleura celle de la jeune fille, et il recula comme si la machine électrique l'eût touché ; le banquier se prit à rire d'une façon finement moqueuse, et cligna les yeux d'un air significatif, comme s'il eut voulu dire : Quand j'étais jeune, je valais encore mieux que lui. Puis, reprenant un air sérieux et solennel :
« — Je parie, » dit-il, < qu'Emilie ne demande pas mieux que vous restiez.
— Mon père, » dit celle-ci d un ton de reproche.
« — Monsieur, » dit Edouard suppliant.
« — Quoi donc; mais c'est tout naturel, allons, Emilie, dis à Edouard que tu veux qu'il reste; commande •, il faudra bien qu'il obéisse. »
Le banquier en parlant vidait de temps en
LE D1RWIER MVUOLIS. 215
leni[)s son verre; sa figure était épanouie, il jouissait de l'embarras des deux jeunes gens avec la satisfaction d'un savant qui s'amuse a tourmenter doucement un écolier. Les couvrant tous les deux du même regard comme il avait déjà fait, il ajouta :
< — Vous êtes de braves enfants tous deux , mais de vous deux , je ne sais pas quel est l'homme. »
Après un instant de silence, pendant lequel Edouard essaya vainement de débrouiller le cahos de pensées confuses qui se pressaient dans sa tète, ce fut encore M. Dutaillis, comme toujours, qui reprit la parole. Depuis son commencement, cette scène ressemblait assez à un monologue à trois.
<f — N est-ce pas, Edouard, (pie tu nous restes? »
11 s'arrêta et se mordit les lèvres.
« — Voilà que je vous ai tutoyé, » ajouta-t-il, < mais vous nie pardonnerez , n' est-il pas
vrai, et vous me permettrez de te tutoyer encore puisque j'ai commencé. Reste avec nous, crois-moi, mon brave Edouard, et bois un bon verre de bordeaux en l'honneur de l'alliance que nous allons former. »
Edouard était si troublé que toute réponse expira sur ses lèvres; il se sentait dans la position d'un homme qui pense la nuit assister en rêve à une procession de fantômes ; quelquefois il se hasardait à lever les yeux sur mademoiselle Dutaillis pour y chercher l'explication de l'énigme qu'y sollicitait sa curiosité; mais le trouble de celle-ci égalait au moins le sien, et tous deux flottaient dans une atmosphère d'incertitude et de doute. Le comique de cette situation résultait du sérieux même des personnages.
« Écoute bien , Edouard, » reprit M. Dutaillis, affermi désormais dans ses habitudes de tutoiement, « ce que je veux faire pour toi. Tu n'as pas d'argent, c'est vrai; mais tu
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es un brave garçon que j'estime et que j'aime, la place de caissier chez moi vaut 3,000 fr. , prends-la pour le plus pressé; voici maintenant pour l'avenir, je suis vieux et je commence à me fatiguer des affaires, et je me rappelle le conseil d'Horace; quoique banquier,
on a fait ses études : Solve senes
. Il me faudra dans quelque temps d'ici un associé, un jeune homme qui ait assez d'ardeur pour suppléer à mon ardeur qui s'éteint. Veux-tu être mon associé? »
Edouard ne répondit pas encore. Vous avez lu ce conte oriental qui vous représente un pauvre diable couché dans la rue et dormant faute d'avoir diné. Le calife, ce doit être Haroun-al-Raschid, passe avec ses gens et fait emporter mon homme dans son palais. Le lendemain, à son réveil, compliments, salulatations, musique, pantoufles en brocard, robe en velours, danses et. festins. Le pauvre homme de demander ce que tout ecla veut dire, il
était porte-faix la veille, et jamais pareille aubaine n'est arrivée a aucun porte-faix de sa connaissance; on le proclame sultan, on le mène au bain : circassiennes, parfums, eau de rose, rien ne manque; il se tàte et ne se reconnaît pas. Il se demande si son identité ne s'est pas tout d'un coup dédoublée, et s'il n'y a pas en lui deux hommes, le sultan du jour el le porte-faix delà veille : Sosie enlace de Mer* cure n'est pas plus embarrassé.
Telles étaient à-peu-près les sensations d'Edouard ; sans attendre sa réponse, le banquier continua ainsi :
« Quand une fois je t'aurai lancé, rompu au maniement des affaires, je me retirerai, moi; je te laisserai ma maison et tu la conduiras à ta guise, tu seras maître absolu, tu deviendras riche, et tu garderas seulement un peu de reconnaissance au vieux patron qqi l'aura mis la fortune à la main. Crains-tu de n'avoir pas d'argent, nous t'en donnerons. Nous le trou-
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verons quelque riche héritière qui sera trèsheureuse d'avoir un mari comme toi, n'est-ce pas, Emilie. Ainsi, c'est convenu , tu ne nous quittes pas, tu nous restes, et tu vas boire un verre de bordeaux avec moi, comme je te l'ai déjà proposé, en signe d'alliance. »
M. Dutaillis avait dit tout cela avec une volubilité telle qu'une interruption eût été impossible. Edouard approcha machinalement son verre et trinqua avec le banquier.
« Il reste, » s'écria celui - ci triomphant , « c'est convenu. Je savais bien que je le déciderais. Emilie, remercie-le donc, et toi, voyons, Edouard, n'as-tu rien à dire à ma tille? »
Le jeune homme regarda la jeune fille d'un air si confus que le banquier se prit encore à rire; puis il se leva et se plaçant entre les deux jeunes gens :
« — Edouard, ajouta-t-il, mais dis-lui donc au moins que tu es heureux de rester auprès d'elle, allons, allons ! »
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Il poussait par les épaules le jeune homme pour l'encourager.
« Approche-toi donc, » disait-il, « et si tune veux point lui parler, au moins regarde-la.
— Mon père, » dit Emilie, «je vous demande pardon de vous quitter.
— C'est juste, tu as des leçons à apprendre. Edouard, dis-lui adieu. Embrasse-la donc. »
Edouard était debout, reculant d'un pas chaque fois que le banquier le poussait pour le faire avancer. Celui-ci prit sa fille parla main, la lit approcher d'Edouard et lui dit :
« Embrasse-la, je le veux. »
Le jeune homme appuya un instant ses lèvres sur les joues décolorées d'Emilie tremblante, et pendant que celle-ci s'enfuyait, il retomba sur sa chaise la ligure bouleversée. Le banquier riait aux larmes en le regardant.