CHAPITRE XVI
lia Dénonciation.
Edouard était installé caissier depuis un mois, et ses relations avec M. Dutaillis se maintenaient dans les termes où nous les avons vues au chapitre précédent. Sans s'expliquer les motifs dune sympathie aussi subite et aussi
complète, Edouard avait Uni par en accepter les
bénéfices. Et quel est l'homme qui refuse le bonheur, même quand le bonheur lui arrive par un chemin ignoré? Quel est l'homme qui ne se laisse pas bercer doucement au souffle de l'espérance, comme une barque agitée au mouvement des flots? Edouard avait seulement compris que madame de Niéville, que sa mère, avait contribué pour sa part au résultat qui l'étonnait; mais pour l'interroger souvent, il eut fallu souvent la voir, et quoiqu'il en eût, la tache de sa naissance restait gravée dans son cœur comme un remords et une souffrance. Une fois seulement celle-ci était venue un matin chez lui , et quand elle l'avait vu heureux, elle s'était retirée heureuse de son bonheur. Sans répondre aux questions qui lui étaient adressées d'abord, Edouard s'était demandé avec une sorte de sollicitude quel moyen madame de Niéville avait employé auprès du banquier pour le disposer si chaude*-
ment en sa faveur ; puis, comme nous l'avons dit, la curiosité s'était peu-à-peu assoupie; maintenant qu'un mois s'était écoulé, sa position lui paraissait presque normale; pour remonter à son origine , il y avait prescription. Depuis un mois, M. Dutaillis n'avait pas cessé de lui témoigner sa bienveillance ; seulement il le traitait plus familièrement chaque jour, il senquérait de sa vie privée et lui demandait souvent, comme une faveur, la moitié de ces secrets de garçon qu'on suppose à tous les jeunes gens. Nous connaissons assez M. Dutaillis pour savoir que la pruderie n'était pas le vice de son caractère ; il avait trop vécu , et dans un certain monde, pour repousser ces idées de plaisirs dont certains vieillards raisonnables et presque rigides écartent même le nom. Chaque lundi il avait l'habitude d'inviter Edouard à déjeuner seul à seul , sans sa fille; et sa première question était toujours la même : « As- tu bien passé ton dimanche, qu'as-
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tu (hit? Voyons ; as-tu conduit quelque honnête et jolie personne à Montmorency ou à Suint-Cloud ; avais-tu quelque rendez-vous aux Tuileries, et le soir, as-tu risqué une cave à la bouillotte? »
A toutes ces questions Edouard ne répondait pas et rougissait. Alors le banquier de le plaisanter sur sa timidité, de lui développer ses théories en fait de morale, théories empruntées toutes à la plus indulgente des philosophies, la philosophie du plaisir. 11 fallait qu'un jeune homme profitât de la vie et employât bien sa jeunesse ; on n'arrivait à la sagesse qu'en passant par la folie ; pour savoir, on devait apprendre; bref, il commentait cette phrase de J.-J. Rousseau qui ne manque pas d'application ; les passions sont un mauvais levain qui fermente toujours tôt ou tard.
A l'égard de mademoiselle Dutaillis , voici quelle était la situation d'Edouard : comme autrefois il ne désespérait plus de l'obtenir
pour femme, mais cependant un doute pénible lui restait, qui neutralisait par intervalle ses espérances. Avant de songer à un mariage, il y avait nécessité pour lui de mettre tout au grand jour, naissance et fortune, le passé et le présent. Or il ne se dissimulait pas que sa naissance, si ce n'est sa fortune, était aux yeux de la société un obstacle presque insurmontable; malgré ses efforts pour pardonner à sa mère, il lui en voulait au fond de lui avoir fait une destinée honteuse aux yeux de tous ; tout en acccusant les préjugés du monde, il en subissait le joug et, comme presque tous les hommes, il avait la faiblesse de les maudire et non le courage de les braver. Plusieurs fois enhardi par les bontés 4u banquier, il s'était promis de parler , de provoquer un dénouement, d'en finir avec ses incertitudes; mais toujours au moment de l'explication, la force lui avait manqué; sa situation d'ailleurs lui semblait si douce qu'il s'y complaisait et craignait
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de la perdre en un instant par une démarche précipitée; sa vie était pure et limpide comme un miroir, et il avait peur de la ternir par un souffle; d'ailleurs, les préludes de l'amour ont quelque chose de si suave et de si attrayant que peu d'hommes y renoncent sans regret, même pour la possession de la femme aimée et la consécration légale de leurs espérances : le mariage, comme tout ce qui est conclusion en ce monde, épouvante l'esprit, le cœur aime à rêver et non à conclure; trop de lumière blesse les yeux, trop de certitude fatigue l'âme ci l'effraie.
Sûr d'être aimé, Edouard attendait volon- Jiers; tous les matins, mademoiselle Dutaillis venait dans !e jardin qu'elle cultivait, Edouard n'y descendait plus, mais il la voyait. 11 savait les fleurs qu'elle préférait, la place qu'elle choisissait pour s'asseoir, il suivait ses mouvements, entendait sa voix quand elle chantait, et ce bonheur lui suffisait presque, Quelque-
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lois aussi, M. Dulaillis l'invitait à dîner et il dinait avec elle; le soir après dîner, il lui tenait compagnie; on se parlait peu et de choses très-indifférentes, mais ceci est le propre de l'amour de donner aux conversations les plus indifférentes un cachet particulier , et voilà peut-être d'où vient cette opinion que l'amour est frère du .génie.
Au milieu de ce paradis qu'Edouard se créait ainsi dans son imagination , une seule figure faisait ombre, figure grotesque et grimaçante, jalouse et rancunière, nous voulons parler de Griffard. Comme tous les hommes qui ont vieilli dans la même carrière et passé toute une vie à tracer un sillon pénible, celui-ci, malgré le coup terrible porté à ses espérances, n'y avait pas complètement renoncé; une arrièrepensée de salut lui restait encore, il avait été témoin des rendez-vous au jardin, il soupçonnait que l'amour d'Edouard était partagé par mademoiselle Dulaillis, et, décide à mettre tout
à profit dans son intérêt, il résolut d'attendre des preuves plus positives, et d'avertir le banquier de ce qui se passait, comptant sur ce moyen pour ressaisir le poste qui venait de lui échapper. Voici quel était son raisonnement : Edouard n'a rien, donc il ne peut pas prétendre à la main d'une riche héritière; en ceci, il était d'un avis contraire à celui du banquier lui-même; seulement, il restait à savoir s'il valait mieux prévenir la séduction ou la laisser s'opérer. En essayant de la prévenir, Griffard risquait de subir un démenti ; en la dénonçant sur preuves à l'appui, sa véracité était à couvert, et la colère du banquier excitée ne pouvait manquer d'éclater.
Il se fit donc espion , c'est-à-dire qu'il employa un de ses yeux à surveiller exclusivement la conduite d'Edouard; du matin au soir, il descendait et remontait le petit escalier du jardin, se cachait derrière les portes ouvertes, entrait furtivement dans le nouveau bureau
que Le jeune homme occupait, furetait clans ses papiers, lisait à la dérobée les lettres qu'il recevait par hasard, tendait des pièges à sa bonne foi , provoquait des explications ; espion el agent provocateur, il acceptait ces deux rôles avec toutes leurs conséquences, son cœur était résigné au mépris, ses joues aux soufflets, il voulait être caissier. Les obsessions continuelles de Griffard, ses allées et venues, ses questions insidieuses, fatiguaient instinctivement Edouard ; sans qu'il en appréciât bien clairement le motif c'était pour lui ; comme un de ces bruits vagues et indéterminés qu'on entend pendant la nuit. C'était, pour nous servir d'une comparaison plus triviale mais plus vraie, quelque chose de semblable à la présence d'une souris qui trotte et grignotte de vieux papiers dans votre chambre.
Le jour approchait où, après une série d'escarmouches, démarches et de contre-marches, de tactique bureaucratique, G riflard put eu
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venir au point de livrer une bataille décisive. C'était le soir, vers neuf heures, dans l'été. Edouard avait diné chez le patron et Griffard était resté dans son bureau , prétextant un travail pressé, mais au vrai, pour être à même de saisir les circonstances favorables et les exploiter toutes chaudes. Le banquier venait de sortir, laissant sa fille seule avec Edouard, et Griffard avait souri d'un air de triomphe, la figure collée au carreau de la fenêtre, et, à demi-caché derrière un rideau de mousseline, il plongeait son regard dans le jardin, aspirant à travers les vitres tous les bruits indicateurs. La lune brillait doucement et argentait la cime des fleurs et les ombres du bosquet : belle nuit pour les amoureux, disait Griffard, et, pour donner un corps à ses espérances, il remonta jusqu'aux premières années de sa jeunesse, il se rappela un certain soir de lune en été, où lui, Griffard, le caissier incarné, s'était senti au cœur un besoin
d'aimer, une de ces impressions fugitives qui, comme le phosphore, s'allument et brillent sur les corps les plus durs; il retrouva dans ces souvenirs quelques vieux lambeaux de vers adressés à la reine des nuits, à la protectrice silencieuse des amants, aux ombres bocagères, aux fleurs embaumées, aux fraîches émanations de la nature endormie, à la nuit enfin et à la lune; et de par la lune et de par la nuit, il jura que le lendemain il serait caissier : sa poésie de raccroc l'avait convaincu. Au bout de son addition classique, de ses chiffres versifiés, il trouvait un quotient de mille écus par an. Le jeune homme était venu à l'aide du commis, GrifFard escomptait d'avance l'amour et l'abbé Delille.
Aux rayons de la lune, il aperçut glisser deux ombres dans le jardin, et sa tête fit craquer les carreaux, tant il était pressé de voir, puis, tout d'un coup, il se décida, descendit furtivement l'escalier, ol s'introduisit dans le
jardin après avoir eu le soin de quitter ses souliers, dont il craignait les révélations indiscrètes. Les deux ombres avaient disparu dans le bosquet; tout était silence, Griffard se cacha derrière un saule, et il écouta. D'abord, ce fut la voix d'Edouard qui le frappa la première.
(( — Je ne sais pourquoi, » disait-elle, « j'ai des pressentiments qui m'attristent et des craintes qui troublent mes espérances ; il me semble que mon bonheur est toujours prêt à m 'échapper comme un rêve; chaque fois que je veux étendre la main pour le saisir, je ne trou\ e qu'une ombre qui s'enfuit.
— Delille, » pensa GritTard, qui se cramponnait aux idées poétiques de son jeune âge.
Il se fit un instant de silence, puis la voix de la jeune fille se lit entendre à son tour.
« — Réponse de la bergère au berger, » se iii Griffard, « écoulons.
— Ce que nous faisons est mal, » dit la jeune
fille , « Edouard , vous avez tort eu manquant de franchise avec mon père, moi, je suis plus coupable encore en autorisant un amour que vous n'osez pas avouer publiquement ; qui vous arrête? La conduite de mon père avec vous ne vous est-elle pas un sûr garant de son indulgence ; pourquoi persistez-vous à vous taire, et quelle nécessité de cacher ce qu'il serait si facile de dire?
— Facile de dire, » pensa Griflard, « elle trouve cela, comme si M. Dutaillis serait enchanté de donner sa fille à un homme de rien, à un parvenu, qui n'est pas capable de faire proprement un compte de retour, qui n'entend rien à la tenue des livres. »
Les deux jeunes gens se taisaient, ou parlaient si bas qu'il était impossible à Griffard de comprendre leurs paroles.
« — Je ne vois que la nuit, n'entends (pie le silence, » dit-il intérieurement et bien décidé
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à employer en un jour toutes les réminiscences qu'il avait mises en réserve.
Et tournant le long des murs du jardin, il s'approcha doucement, de manière à se trouver derrière le berceau où les deux jeunes gens étaient assis, et il glissa son regard à travers une trouée pratiquée dans le feuillage.
Les deux amants étaient assis sur un banc de bois, la main d'Emilie s'abandonnait à la main d'Edouard, et la brise qui soufflait semblait détacher les mèches de ses cheveux pour les offrir à son amant. Ils se taisaient tous deux et se regardaient à peine ; silence délicieux, moment d'ivresse, où l'âme se livre et s'oublie, où le cœur répond au cœur, où la parole est insuffisante pour tout exprimer. Par un mouvement lent et irrégulier comme celui de trembles courbés par le vent qui s'inclinent l'un vers l'autre et entrelacent leurs branches leurs visages s'approchèrent jusqu'à se ton-
cher, leurs haleines se confondirent, et le bruit d'un baiser troubla le silence du berceau ; puis un second baiser succéda au premier, et la lune brillait toujours au ciel.
A ce moment, Griflard retira vivement la tête en arrière t le feuillage frissonna, agité par ce brusque mouvement.
y a quelqu'un ici, » dit Edouard en
G riflard prit la fuite.
« — Oh! mon Dieu, » dit Emilie, « perdue! Edouard, vous m'avez perdue !
— Je trouverai l'espion, » dit Edouard, en se précipitant vers la porte du petit escalier.
Mais sur le seuil, son pied butta contre un obstacle, qui, déplacé brusquement, glissa sur la dalle en retentissant. Edouard se baissa et ramassa la paire de souliers que Griflard avait laissée sur le seuil.
Remonter au bureau fut l'affaire d'un instant ; mais il se contint assez pour ne pas
trahir tout d'un coup l'émotion qui le débordait.
GrilTard était assis à sa place ordinaire, la tête penchée sur un gros livre de compte, les pieds allongés sous la té«^, et croisés l'un sur l'autre. ^
(( — Vous êtes bien oflB **w? au travail, Monsieur, » dit Edouard.
« — Le travail, » dit Griffard, « amusement des vieillards.
— Est-ce que vous avez l'intention la nuit?
— Non pas; mais j'ai encore un relevé de compte à faire.
— Et vous partirez ensuite ?
— Certainement.
— En ce cas, Monsieur, comme je ne veux pas que vous vous en alliez pieds nus, je vous rapporte vos souliers que vous avez laissés traîner. Les voilà. »
Edouard jeta la paire de souliers sur le carreau, en secouant durement le vieux commis
par les épaules ; celui-ci ne fit aucun mouvement et ne décroisa pas ses pieds, il attendait mieux qu'un pareil avertissement.
« — Griffarq\ » dit Edouard, « vous avez fait un ignoble métier, s'il vous plaît de parler de ce que vous avez vu , à votre aise ; mais je vous déclare que je serai forcé, à mon grand regret, devons soufïletter; bonsoir. »
Toute temporisation était désormais impossible; il était évident que, malgré les menaces, GrifFard parlerait. On ne se résigne pas au rôle d'espion sans avoir un but bien arrêté, un plan formé d'avance, et les obstacles n'arrêtent jamais un homme qui a foulé aux pieds les obligations les plus simples de la loyauté. D'ailleurs, pour Edouard, la franchise était une question de délicatesse ; il se reprochait jusqu'ici d'avoir pu tromper M. Dutaillis, le remords troublait toutes ses idées de bonheur, il se trouvait dans la nécessité d'épuiser toutes les chances bonnes ou mauvaises, et de liqui-
240 LU DEÏÏFIER MARQUIS.
der définitivement sa conscience. Un aveu franc et complet fut donc résolu : seulement et par suite de cette faiblesse que nous avons déjà signalée en lui, il ne jugea pas à propos de prévenir sa mère du parti qu'il allait prendre ; il lui gardait rancune de ses faiblesses et ne lui tenait pas compte de ses sacrifices. Triste résultat de l'égoïsme humain, toujours porté à centupler le mal et à oublier le bien. Et pourtant madame de Nié ville, malgré tous ses écarts, méritait tout l'amour de son fils; pour son fils, elle était prête à tout faire; pour son fils, elle était prête à supporter la misère, et le mépris pire 'que la misère, et déjà elle avait subi les conséquences de son aventureuse démarche. Nous transcrirons ici la lettre suivante qu'elle avait reçue.
« Madame,
« J'imagine que vous n'oubliez pas, au sein « de la prospérité, les gens qui voua ont obli-
Ll DERNIKlï M \RQLIS. 241
« gée et servie ; vous vous rappelez néeessai- « rement que j'ai été l'intermédiaire entre « vous et M. Dutaillis. Maintenant que l'af- « faire est arrangée, vous voudrez bien me te- « nir compte des démarches que j'ai faites, et « reconnaître le service que j'ai pu vous ren- « dre en vous abouchant avec un homme en « position d'assurer votre avenir. Vous n'i- « gnorez pas que, lors de notre entrevue, les « propositions que je vous ai faites, je les faite sais au nom de M. Dutaillis, qui depuis long- <( temps m'honore de sa confiance : vous prenn drez ceci en considération. Je tiens du reste « à rassurer votre susceptibilité : la discrétion « est non-seulement un devoir mais une né- « cessité de ma profession, et mon cabinet est « le tombeau des secrets.
(( Agréez, Madame, l'assurance de ma con- '< sidération respectueuse.
« Francisque Lobi t ,
« Agent «I art'aires. >, T. II. 10
242 LE DRRNIEK MARQUIS.
Celle lettre lut pour madame de Miévilleun coup terrible; ainsi c'clail M. Dulaillis qui l'avait marchandée, et Francisque Lobut, riiomme ignoble qu'elle avait chassé, se trouvait possesseur, sinon de la totalité, au moins d'une partie de son secret. Sa démarche auprès du banquier avait été mal interprétée et le serait plus mal encore; elle lui avait promis de le revoir; mais qui sait où pouvait la conduire cette obligation qu'elle s'était imposée. Comment et par qui Francisque Lobut avait-il été informé de sa démarche ; une indiscrétion l'avait compromise , une nouvelle indiscrétion ne pouvait-elle pas le perdre? En ce moment de crise elle songea aussi au marquis; la ruine de celui-ci devenait de plus en plus imminente. Or, encourir à ses veux un reproche de trahison quand il était ruiné, quand sa fortune démolie pièce à pièce croulait de toute part, n'étan-ce pas le comble de la honte? Si le marquis en venait à l'accuser, quelle excuse allé-
guerait-elle pour sa défense; que répondre à cet homme qui lui dirait : « Tant que ma fortune a pu suffire à vos caprices , vous m'êtes demeurée fidèle, mais aussitôt que vous n'avez plus rien attendu de moi, vous m'avez abandonné en dépit de la reconnaissance que vous me deviez peut-être, et vous avez porté ailleurs un amour que je ne pouvais plus suffisamment payer. Allez, Madame, soyez heureuse s'il est possible, pour moi j'userai du droit que vous m'avez donné de vous mépriser. »
Madame de Niéville pleura amèrementen pensant ainsi; le sens de la lettre de Francisque Lobut était clair; le misérable réclamait le prix de sa commission, donc il croyait madame de Niéville vendue; ayant servi de tiers dans le marché, il réclamait sa part des bénéfices. A cette lettre comment répondre? Par du mépris? le mépris passerait par dessus la tête d'un pareil homme; par une explication franche et positive? mais alors son fils partageait son humiliation ; elle
24 I l.F. DFRMI'.ll M\KOUS.
"(;i id.i \r >'Knrc et dévora ses larmes. Une -cule consolation lui resta/ c'est que si elle souffrait c'était pour son fils , pour son fils à qui elle était prête de donner sa vie; caractère sublime que celui-là, sed Sachant par un point lumineux au milieu d'une atmosphère de mépris et de fange, et compensant les torts de la femme par les vertus de la mère. Madame de Niéville aimait son fils d'un amour profond , sans bornes, il semblait qu'elle voulait lui tenir compte du mal qu'elle lui avait fait en lui donnant le jour, elle lui était dévouée comme une esclave à son maître, elle était descendue poui lui jusqu'au mensonge, jusqu'à la fraude. IV pareils caractères sont immoraux peut-être, selon les idées mesquines du monde ; mais pour U'< poêles qui sont accoutumés à dégager l'âme de son enveloppe matérielle, à séparer l'aelion de la pensée, l'espril de la chair, il n'rn est pas de plus beau et de plus éclatant. 1 a purification a quelque chose i\c plus ton-
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chant que la pureté elle-même ; le repentir émeut plus que la vertu ; le soleil nous semble plus splendide au milieu d'une auréole de nuages.
Et cependant Edouard avait résolu de ne pas se confier à cette femme, de séparer autant que possible son existence de la sienne; n'osant pas la maudire, il la reniait.
A l'hôtel du banquier, trois ou quatre jouis se passèrentsans résultats. Griflard et Edouard ./observaient et chacun d eux mûrissait dans sa tète le plan qu'il avait formé, Or, par un hasard presque providentiel, il arriva que tous deux se décidèrent, le même jour, à la* même heure, à parler; seulement Griflard avait l'avance de quelques minutes, il entra le premier dans lecabinet du banquier, et, après une foule de circonlocutions et d'ambages préparatoires, il arriva au fait. Il raconta ce qu'il avait espionné depuis longtemps, observant sur la li- ;;uit du banquier l'effet que produirait
dépositions, calculant ses phrases , ménageant ses moyens pour porter un coup plus sûr et plus profond. Il s'attendait à de la colère, à de l'indignation ; le banquier ne montra que de la stupeur et de l'abattement. Quand Griffard en vint à la scène du berceau, le banquier poussa une exclamation de douleur. « Perdue ! ma fille, perdue ! dit-il, déshonorée. Oh ! dans quel abîme sommes-nous tombés !.... » Griffard s'applaudit, la partie était gaguée : il attendit.
Le banquier resta quelque temps la tête appuyée sur ses mains, dans une anxiété terrible, puis prenant la parole d'un ton grave :
« M. Griffard , vous venez de me rendre un service en me prévenant de ce que vous avez vu, je vous récompenserai, mais je ne vous remercie pas; vous avez joué un rôle odieux, un espion ne doit pas demeurer plus longtemps dans ma maison. »
Griffard était pétrifié.
\jC banquier tira de sa poche une petite
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bourse en soie, et la mettant dans la main du commis :
» Voici vingt louis , » ajouta-t-il ; « à dater de ce moment , vous n'êtes plus attaché à me* bureaux. »
GritTard tourna sur ses talons comme un homme frappé de la foudre , toutes ses idées étaient bouleversées, il avait des bluettes dans les yeux et des tintements dans les oreilles, il voyait devant lui une figure grotesque et moqueuse, qui, en frottant ses deux index l'un sur l'autre à la manière des enfants , semblait lui dire : « Tu ne seras pas caissier. »
En ce moment Edouard entra; GritTard so rappela la menace qui lui avait été laite, et disparut sans mot dire, comme un chien voleur surpris en flagrant délit.
Le banquier et le jeune homme se regardèrent un instant, pour >' interroger mutuellement ; ce fut M. Dulaillis qui prit le premiei la parole ;
'2yiS LE DERNIER MARQUIS-
<( Edouard, » dit-il , »< est-il vrai que vous aimiez ma fille?
— Cela est vrai.
— Est-il vrai que ma fille vous aime ?
— Je l'espère et je le crois, m
Le banquier poussa ud gémissement sourd, semblable à un cri de détresse, et se cacha la tète dans ses mains.
« Et vous lui avez déclaré votre amour, et en échange de vos aveux vous avez reçu les siens?
— Je ne puis le nier.
— Et il y a quatre jours vous êtes descendu avec elle au jardin, vous vous êtes assis à coté d'elle, sa main dans la vôtre? »
Le banquier s'arrêta comme suffoqué. On eut dit que le mot fatal s'arrêtait dans sa bouche et se refusait à sortir.
« — Grillard vous a tout dit , » murmurn Edouard, « tout est vrai !
— Malheureux, malheureux, « cria le ban-
LE DEHNIEK MARQUIS. 240
quierhorsdelui, « qu'avez- vous fait! Pourquoi n'avez-vous pas repoussé ce fatal amour, pourquoi n'avez-vous pas été plus franc avec moi! »
Edouard éprouva un moment d'accablement, les reproches que M. Dutaillis lui adressait, il les avait pressentis; la voix du banquier trouvait un écho dans sa conscience.
« — Monsieur, » dit-il, « je sais combien j'ai été coupable; mais j'espère encore que mes torts, si grands qu'ils soient, ne sont pas irréparables.
— Ils ne sont pas irréparables, » dites- vous, « mais quelle réparation avez- vous àm'offrir ?
— Une réparation bien faible sans doute pour un si grand outrage. Moi, pauvre jeune homme, sans fortune, sans famille, je viens vous demander votre fille en mariage.
— 11 me la demande en mariage, » dit le banquier, « mais cela ne se peut pas.
— Je conçois vos refus , » dit Edouard en qui lo sentiment dfl fonjucil blessé reprenait
le dessus , « vous aimez mieux que votre tille étouffe eu elle un amour mal plaeé que de la rendre heureuse par un mot; et vous aimez mieux la savoir flétrie que de me la donner pour femme; n'en parlons plus, Monsieur, n'écoutez que la voix de l'ambition, mariez-la à un homme riche et titré : qu'importe le bonheur, quand il s'agit de la considération et de la fortune »
Tous les traits du banquier exprimaient la souffrance.
f< Le voilà qui m'accuse maintenant, » dit-il. « .le lui refuse ma fille, par ambition , par orgueil ; Edouard, je te la donne, prends-la si tu l'oses, épouse-la, c'est ta sœur! »
Edouard, en entendant cette révélation imprévue, chancela sur ses jambes comme un homme ivre.
Sa sœui ! mademoiselle Dutaillis, sa sœur! Ki cette nature qu'on dii si prévoyante ne lui avait pas jeté un avertissement au cetfur, èl la
voix du sang ne lui avait pas parlé, et une main invisible ne l'avait pas retenu sur le bord de l'abîme. Le malheur était complet et la faute irréparable.
« — Mon père, » dit-il d'une voix étouffée, « mon père! Qu'ai-je fait, et qu'exigez- vous de moi? »
Le banquier fut quelque temps sans répondre; la situation qui venait de se déroulera ses yeux l'étourdissait, il avait peine à reprendre son sang-froid, et ses idées s'enchevêtraient dans sa tète, semblables aux fils d'une navette embrouillée.
« — Edouard, » dit-il à la fin , « il ne nous servirait à rien de revenir sur un passé que rien au monde ne peut justifier. En tout ceci , il y a eu plus de malheur que de crime; je ne veux ni t'excuser ni te condamner, voyons ensemble ce qui nous reste à faire. Envisageons notre situation sous toutes ses faces, tachons de raisonner de sang-froid et de prendre un
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parti i(iu concilie les intérêts de tous. Que veux-tu l'aire? »
Edouard était attéré ; de grosses larmes coulaient de ses joues, et les sanglots qui étouffaient sa poitrine obstruaient le passage de sa voix .
(( — Mon père, faites de moi ce qu'il vous plaira, je vous obéirai; mais priez Dieu pour que le désespoir ne m'accable pas. Je le sens bien, le seul parti à prendre, c'est de mourir.
— Tu ne mourras pas, » dit le banquier, «je te défends de mourir; écoute, voici ce qu'il faut faire : tu quitteras Paris dans buit jours, tu partiras pour le Havre, tu retiendras ta place sur un paquebot américain, je te donnerai une lettre de recommandation pour un négociant de New -York, et cent mille écus; lu t'établiras à New-York ou ailleurs; mais tu le résigneras à ne jamais revoir la France; cela est dm, je lésais, mais il le faut, cl lu le comprends.
— .J'obéirai, » dit Edouard, rr mais elle, elle, ma sœur... »
Il n'en put dire davantage; le banquier lui prit la main, la pressa, et tous deux se dirent adieu pour toujours.