‹ Le dernier marquisChapitre 13 sur 17 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Itvm deux Frère».

En rentrant chez lui, Edouard avait l'intention de presser le plus possible ses préparatifs de départ ; mais les émotions qu'il avait éprouvées avaient opéré en lui une révolution phvsique égale à la révolution morale dont il res-

sentait les effets. 11 eut la fièvre pendant huit jours; le sang bouillonna dans ses veines, sa raison ne reparut qu'à de rares intervalles pour s'égarer de nouveau. A la fin, ses forces revinrent, la tristesse succéda au délire, et il sentit aux souffrances de son cœur cpie la santé lui était revenue. Alors, et sans hésiter un seul instant, il se mit en devoir d'exécuter le plan dont il était convenu avec M. Dutaillis; ses apprêts furent bientôt faits, il retint une place à la diligence pour le lendemain, écrivit au banquier pour lui faire ses derniers adieux, et commença une lettre pour sa mère ; mais en songeant à celle-ci, il sentit du regret et presque du remords de la quitter sans la voir, il se reprochait d'avance de causer sa mort , il se disait (pie partir sans l'avoir embrassée encore une dernière fois, c'était une monstrueuse ingratitude et un crime aussi grand que son autre crime. Il résolut donc d'aller clic/, madame de \ic\illc mai- de lui cacher obfn

tinément la cause de son départ ; car il sentait que son cœur éclatait intérieurement en reproches. Pourquoi celle-ci ne lui avait-elle pas confié entièrement son secret ; pourquoi lui en avait-elle caché une partie, et la partie la plus importante? pourquoi n'avait-elle pas dit : M. Dutaillis est ton père et sa tille est ta sœur. Quel crime et quel malheur ne lui aurait-elle pas épargné par un aveu franc de ses erreurs. Et maintenant tout était fini ; sa vie était brisée à tout jamais. Il lui faudrait traîner sans espoir des jours désormais condamnés à la douleur du remords et à l'impuissance de la réparation.

Quand il arriva chez madame de Niéville , celle-ci était dans le petit salon bleu où nous l'avons déjà vue plusieurs fois ; auprès d'elle , le marquis de l'Églantine, appuyé selon son habitude sur le dossier d'un fauteuil, caressait sa drageoire en adressant de temps en temps a la belle daine 'quclqucs-unc* de ces futilité.'-

200 CE DERMKK MARQUIS.

galantes que le dernier sièele lui avait légué. La bonne humeur de madame de Niéville, un instant troublée, avait reparu, et les nuages qui assombrissaient l'existence du marquis s'étaient dissipés en même temps. Celle-ci, heureuse du résultat de sa démarche, satisfaite d'avoir fait à son fils une position, avait presque oublié les déchirements de son intérieur et la ruine imminente qui menaçait le marquis; celui-là modelait sa ligure sur celle de madame de Niéville, il paraissait heureux et ne pouvait manquer de l'être : le bonheur de l'un était le résultat du bonheur de l'autre.

En voyant Edouard, le marquis se leva vivement, s'avança au-devant de lui, et lui prenant la main :

« Bonjour donc, mon jeune ami, savez-vous bien que vos visites sont rares et que vous vous faites bien désirer ; du reste, je vous excuse, un jeune homme a tant d'affaires, tant d'occupations, car le plaisir, voyez-vous, est

LE DERNIER MARQUIS. *2(il

la plus grave affaire de ce monde et l'amour la plus douce occupation. Que faites-vous, voyons, aujourd'hui ; venez-vous nous demander à dîner? Pourquoi ne vous servez-vous pas des chevaux de mon écurie ? Tout ce que j'ai n'estil pas à votre service ?

— Merci , » dit Edouard en rougissant, « merci, monsieur le marquis, je ne viens ni vous demander vos chevaux, ni partager voire diner.

— Edouard, » interrompit madame de Niéville, « vous ne m'avez pas encore dit bonjour? »

Le jeune homme se détourna vers sa mère, la regarda un instant d'un air souffrant, et prenant sa main il la baisa.

« — Monsieur le marquis, » dit-il en se relevant, « je voudrais parler à ma mère, à ma mère seule , ne m'en accorderez-vous pas la permission? »

Le marquis s inclina san? mol duc, prit son

chapeau, ouvrit la porte de la salle à manger, et sortit.

« — Mon fils, » dit madame de Niéville en attirant Edouard à côté d'elle sur les coussins où elle était assise, u mon enfant , pourquoi donc ne venez-vous pas me voir plus souvent? pourquoi m'oubliez-vous, moi qui pense toujours à vous? Mais pardon, je vous afflige, je vous fais des reproches et je n'en ai pas le droit. Causons de vous : vous êtes heureux maintenant, n'est-ce pas? Vous aviez de l'ambition et votre ambition sera satisfaite; votre positionétait précaire, elle deviendra meilleure, j'en ai l'espérance; cette place de caissier que vous désiriez, vous l'a-t-on donnée?

— On me l'a donnée, » dit Edouard.

Madame de Niéville prit la main d'Edouard, et la pressa dans les siennes avec un air de bienveillance mélancolique qui ressemblait à la fois à de la résignation el à du bonheur.

« — Je savais bien, » ajouta-l-elle . qu'on

LK DERNIER MAKOUlS. 263

vous rendrait justice, que votre mérite ne serait pas toujours méconnu ; maintenant , votre avenir est. fait, vous êtes dans le bon chemin, et vous n'avez plus qu'à vous laisser aller.

— Et c'est peut-être à vous, ma mère, u dit Edouard, « que je dois tout cela !

— A moi! Et que voulez-vous que fasse pour son fils une pauvre femme comme moi ; je n'ai pas de crédit, mon influence ne compte guère, et ma protection est de celles qui nuisent au lieu de servir. Mais pourquoi me regardez-vous ainsi; pourquoi avez-vous l'air triste encore ; n'êtes- vous pas satisfait de votre position; avez-vous d'autres désirs que vous ne pouvez accomplir ?

— Tous mes désirs sont accomplis , ma position se présente plus brillante que je n'étais endroit de l'espérer, IVI. Dutaillis m'a tout accordé, et moi j'ai (oui refusé.

LE DERMER MARQUIS,

— Que voulez-vous dire, mon enfant? que se passe-t-il dans votre cœur?

— Ne m'interrogez pas, ma mère, je pars demain, et je viens vous faire mes adieux. »

Madame de Niéville jeta un cri, et se redressa sur son coussin en fixant des yeux inquiets sur son fils :

« — ' Tu pars, » dit-elle, « tu me quittes, et où vas-tu?

— A New-Yorck, ma mère.

*■* Et que feras-tu là, mon Dieu ! loin de moi qui mourrai.

— Je mourrai peut-être comme vous , ma mère. La mort est un refuge assuré contre toutes les misères, et j'ai autant que vous le droit de compter sur elle.

— Et qu'est-il donc arrivé, mon enfant; quel nouveau malheur t'accable; pourquoi ces idées de mort que je croyais chassées à jamais? Tout n'a-t-il pas réussi à votre gré .'

— Encore une fois, ma mère, ne m'interrogez pas, » dit Edouard d'une voix sombre. <( Laissez-moi partir, adieu!

— Tu ne partiras pas sans m'avoir confit'; le secret de tes douleurs, sans m'avoir dit pourquoi tu t'exiles, pourquoi tu quittes ta mère sans regret ; au nom du ciel , parle , mon fils?

— Vous le voulez, à la bonne heure ; mais songez que ma destinée est finie, que mon malheur est irréparable, qu'il n'y a pas de puissance au monde pour me sauver. «

L'esprit de madame de Niéville flottait dans une atmosphère d'incertitudes; elle avait peine à comprendre cette péripétie soudaine qui venait déjouer ses projets et briser le fil qu'elle avait si énergiquement tissu.

Edouard reprit ainsi :

« — Vous m'avez cru vulgairement ainbilieux, ma mère, vous avez cru que mon chagrin venait de l'ambiguïté d'une position pré-

20f> l.K PBKJKÎBR MAIUH (S.

caire, que la pauvreté me pesait el que ee:^ idées de fortune, qui tourmentent tous les esprits de notre siècle, tourmentaient le mien comme celui des autres. En ceci, vous vous êtes trompée. Dieu merci, je ne suis pas encore descendu si bas que l'amour des richesses et des honneurs absorbent mon àme ; j'aurais supporté facilement la pauvreté, et je me serais appris à me contenter de peu. Ce qui me manquait, ce que je voulais, c'est le bonheur; non pas ce bonheur des riches qui consiste dans l'éclat du luS;e, dans la jalousie des autres; mais ce bonheur intime que l'on ne saurait donner , cl ces jouissances pures que l'amour seul dispense à ses privilégiés.

— Amoureux, » interrompit madame deNiéville.

« — Oui, ma mère, j'aimais; j'aimais une jeune (ilU\ trop élevée au-dessus de moi pour que j*' pusse y prétendre sans déraison, ci je

voulais m Vie ver pour eombler auUnl qu'd «Mail

possible la distance et rétablir l'équilibre. Je vous l'avoue, j'aurais voulu pouvoir lui offrir ce que la fortune a de plus brillant, ce que la considération bumaine a de plus flatteur. Pour elle, j'aurais voulu un nom glorieux, une de ces réputations retentissantes qui remplissent le monde, j'aurais voulu être poète, orateur, soldat. Sous l'empire, j'aurais été demander à la chance des combats une mort honorable ou une vie illustre; mais dans notre temps où l'argent résume tout, toutes les gloires, tous les honneurs, j'ai voulu avoir de l'argent.

— Et cette jeune fille t'aimait, » demanda madame de Niéville?

« — Oui, par malheur.

— Maintenant, ma mère, je n'ai plus qu'un motàvous dire pour tout vous apprendre. Celte jeune fille qui m'aimait et que j'aimais, è'ësl la fille de M. Dutaillis. Vous voyez (pic mon malheur est irréparable, et que mon exil e>i nécessaire ; vous savez ttfùt, je pai>.

268 LE DKRMEK MARQUIS.

— Mademoiselle Dutaillis, » dit madame de Niéville en se levant et en se promenant à grands pas dans le salon. « Oh, mon Dieu ! mon Dieu ! qu'ai-je fait ? Pourquoi ne m'avezvous pas accordé votre confiance tout entière; pourquoi ne m'avez-vous pas tout dit d'abord quand je vous interrogeais, et que devenir maintenant ! que faire !

— Et qu'auriez-vous fait, m dit Edouard ? « Mon malheur eût été aussi grand, mes regrets aussi amers; seulement vous m'eussiez peut-être épargné le remords. »

L'étonnement se peignit sur le visage de madame de Niéville, elle regarda son fds avec une sollicitude curieuse, comme si elle eût voulu sonder les profondeurs de son âme et dévoiler tout d'un coup les mystères d'une intrigue qu'elle commençait à entrevoir.

« — Le remords, dis-tu? Ce* amour, lu l'as donc déclaré.

— Oui, » dil Edouard, « lou( esl Uni, ma

mère. Il y a faute, maintenant, il y a crime ; ma sœur »

II s'arrêta et baissa la tête.

Un éclair de joie incompréhensible traversa la figure de madame de Niéville.

« — Ainsi, » dit-elle, « il n'y a plus qu'ira moyen de réparer ta faute, il faut que mademoiselle Dutaillis soit ta femme. »

Ce fut au tour d'Edouard d'exprimer l'étonnement le plus profond.

« — Ma femme, dites- vous ? Ma femme, suis-je donc bien éveillé, est-ce vous qui me parlez ainsi ? Oh ! laissez-moi partir ; car vos paroles troublent ma raison et me brûlent le cœur. Ma femme ! mais rappelez donc votre mémoire ? Oh, ma mère ! ma mère !

— ; Ecoute, Edouard, » dit celle-ci, « il y a dans tout ceci un mystère qui sera éclairci, mais ne te hâte pas de m accuser : attends encore. Je sais bien qu'au bout du chemin, je recueillerai de la honte et des insultes, moi; mais

2/0 l.K DKKMF.K MARyllS.

qu'importe ! Ne suis-je pas faite à braver toutes les humiliations, et pourvu que je te voie heureux, je mourrai contente. Vois-tu, il y a longtemps que j'apprends à dévorer en silence toutes les douleurs ; ma vie à moi est terminée, je n'existe plus que pour toi et par toi. Et que m'importe les noms qu'on me donnera ; que m'importe que les honnêtes gens détournent de moi les yeux en disant : cette femme est une misérable, elle ne recule ni devant le mensonge ni devant l'infamie, elle accumule sur elle toutes les fautes et tous les affronts ; que m'importe tout cela, c'est de toi qu'il s'agit et non de moi ! Toi-même, Edouard, tu me maudiras peut-être; quand je ne serai plus, tu défendras à tous ceux qui m'auront connue de prononcer mon nom devant toi : c'est mon sort et je m'y soumets. Il n'est pas en mon pouvoir de te rendre heureux sans me perdre ; je me perdrai s'il le faut, tu me mépriseras, mai> M.uvirns-toi au moins que je t'ai bien ;nnié.»

Ces paroles étaient pour Edouard une énigme incompréhensible; en vain cherchait-il à en débrouiller le sens ; tous les événements qui s entassaient depuis quelque temps dans sa vie avaient véritablement altéré sa raison, et ce qui se passait en ce moment lui semblait plus inconcevable que le reste. Quoi ! au lieu (ie rougir, au lieu de pleurer avec Ii>i, madame de Niéville lui parlait encore d'espérance et de bonheur; l'idée d'un tvime ne l'efFrayait pas ; elle méditait de nouveaux projets, assumait sur elle une nou\ elle responsabilité ; cette femme lui fit peur, quoiqu'elle fût sa mère.

« — Madame, » lui dit-il, « je ne comprends pas la portée de vos paroles et ne veux pas même essayer de la comprendre ; je crois que vous avez déjà assez exercé d'influence sur ma destinée, et je ne veux plus la mettre à l'épreuve désormais; je vous prie donc, pour faveur dernière, de ne plus songer à moi, et de me laisser partir la conscience tranquille; vous me parlez

272 LE DERNIER MVRQUIS.

d'espérance, mais en même temps vous me parlez de honte; je n'accepterai jamais l'une au prix de l'autre ; vous subiriez volontiers pour moi toutes les humiliations, mais moi, je refuse le sacrifice que vous m'offrez ; si vous songez au bonheur de votre fils, je dois songer à l'honneur de ma mère. Assez de honte comme cela, la mesure est comblée, un peu plus elle déborderait. »

Une larme coula lentement le long des joues de madame de Nié ville, sa figure que nous avons vue si belle semblait s'être décomposée, ses quarante ans se trahissaient en signes évidents, c'était une ruine qui se décomposait, elle se faisait vieille.

<( — Et je n'ai pas le droit, » dit-elle, « de vous trouver injuste. Je donnerais pourtant ce qui me reste à vivre pour pouvoir vous presser dans mes bras ; mais je n'en ferai pas moins ce que je dois faire maintenant. Si je réussis, que me font vos mépris, vos mépris même à

LE DERNIER MARQUIS. 27i>

vous ; si je ne réussis pas, au moins j'aurai essayé, j'aurai rempli mon devoir jusqu'au bout, j'aurai bu le calice jusqu'à la dernière goutte-

— Et moi je vous prie de ne rien tenter; assez, assez comme cela. Pour moi vous mentiriez sans doute, vous iriez peut-être jusqu'à vous déshonorer ; je ne le veux pas, je vous le défends.

— Et pourtant je ferai, » dit madame de Niéville d'une voix ferme, « ce que vous me défendez.

— Alors, je ne serai pas témoin de votre honte, je devais partir demain, je partirai ce soir.

— Et si mademoiselle Dutaillis n'était pas ta sœur ?

— Ma mère, » cria Edouard, k que venezvous de dire; voulez-vous me rendre fou, me (uer? Mais qui êtes-vous donc, et qui suis-ie?

2/4 LE DKKMI.R MARQUS.

Vous connaissez M. Dutaillis, n'est-ce pas, vous l'avez vu? répondez franchement.

— Je connais M. Dutaillis, et je l'ai vu.

— Et alors est-ce lui ou vous qui m'avez trompé? Suis-je son fils ou ne le suis-je pas, diles-donc? Ou vous avez menti, ou vous allez mentir; des deux côtés c'est un crime. Oh! ma mère ! »

Edouard s'était laissé tomber sur un des coussins dans une agitation impossible à décrire. Des exclamations sourdes s'échappaient de sa poitrine, sa situation lui apparaissait telle (pie les mots lui mancpiaienl pour l'exprimer.

Madame de Niëville s'assit auprès de lui, prit sesmainsdans les siennes, le caressa comme une mère dévouée.

« — Edouard, disait -elle, mon pauvre Edouard ! »

En ce moment la porte du salon s'ouvrit , la figure de Francisque Lobut apparut sur le seuil :

« — Qui vous a permis d'entrer, » lui dit madame de Niéville vivement.

L'agent d'affaires s'inclina en souriant, et avec l'impudence qui le caractérisait répondit :

« — Je viens chercher la réponse à la lettre que je vous ai écrite. »

Edouard s'était levé subitement. La présence d'un nouveau personnage avait produit sur lui une impression glaciale; il salua madame de Niéville, et ne lui dit qu'un mot :

« — Adieu !

— Et vous partez ce soir?

— Oui, Madame.

— Je vous re verrai avant votre départ. » Edouard était sorti, madame de Niéville fut

*- quelque temps à se remettre de son agitation; Francisque Lobut était devant elle, et pour exprimer sa contenance, il faut nécessairement descendre aux comparaisons les plus triviales, il ressemblait à un chien d'arrêt qui guette sa proie au passage.

27(> IF DKRJVIKR MARQUIS.

u — Kli bien, Madame, » dit-il, « voulezvous me donner la réponse que j'attends; j'ai pensé qu'il ne vous convenait pas de la faire par écrit, parce que les écrits engagent; mais de vous à moi, tout peut se dire; il est évident, Madame, que vous avez profité des ouvertures que je vous ai faites?

— Comment le savez-vous, Monsieur, dit madame de Niéville avec hauteur?

— N avez-vous pas été chez monsieur Dutaillis, niez-vous cela?

— Quand cela serait?

— A la bonne heure, au moins, vous ne vous donnez pas la peine de mentir; alors, Madame, ce serait une ingratitude à vous d'ouhl ier que j'ai été le premier agent de votre fortune.

— De ma fortune ! Mais quel homme êtesvous donc, Monsieur, pour me parler ainsi, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?

— .Ce qu'il y a de commun entre vous et

moi, Madame? je m'étonne de voire question; nos positions dans le monde se ressemblent assez pour qu'une perspicacité même ordinaire puisse saisir les rapports qui les lient. Comme moi, Madame , vous êtes dans le monde pour tâcher d'y vivre comme vous pouvez ; votre fortune patrimoniale comme la mienne se réduit à néant. C'est notre adresse à tous deux qui nous soutient. Je spécule sur la niaiserie des hommes, vous spéculez sur leurs faiblesses, je n'ai d'autres trésors que mon activité, vous, Madame.,.

— N'achevez pas, » dit madame deNiéville.

« — Pourquoi donc entre frères se déchirer comme nous le faisons ; je vous ai servi , récompensez-moi. Les loups ne se mangent pas. »

Un rire ironique accompagna cette dernière phrase, qui s'enfonça dans le cœur de madame de Niéville comme la lame d'un poignard.

« — C'est trop, c'est trop, » murmura-l-cllc.

et saisissant vivement sur la cheminée une petite sonnette d'argent, elle l'agita convulsivement, et le marquis de TEgiantine parut.

u — Qu'y a-t-il donc, » dit celui-ci, en toisant Francisque de la tête aux pieds.

<( — Cet homme est un misérable, » reprit madame de Niéviile, « que je vous prie de chasser.

— Comment te nommes-tu ? » dit le marquis.

Francisque Lobut se dressa sur ses pieds comme s'il eût cherché en lui un sentiment d'orgueil pour répondre à une pareille insulte.

m — Ton nom, manant, » ajouta le marquis, « parle donc, que viens-tu faire ici ?

— Pas d explication, marquis, » dit madame de Niéviile, « chassez-le et que tout soit dit.

— Va-t-en , va-t-en donc ; veux-tu que je dise à mon chasseur de te jeter à la porte?

— Je conçois, » dil Francisque qui von ait jour à épancher sa rage, « que madame tienne

LE DlïKMEK M4RQLIS. 270

à éviter les explications ; je venais pour lui demander si elle était en mesure de payer un billet souscrit par elle.

— Ce billet est-il échu, » demanda le marquis?

— Il échoit dans un mois.

— Et à combien se monte-t-il?

— A vingt mille francs. »

Le marquis lit un geste d'étonnemenl ; mais il se contint, et toisant de nouveau Francisque Lobut avec le plus profond mépris :

(( — Sors, » dit-il , « depuis quand vient-on demander le paiement d'un billet un mois avant l'échéance, et quel est ton maître? qui t'envoie?

— M. Dutaillis, » dit Francisque.

« — Cet homme ment, » dit madame de Niéville, « ce qu'il dit est impossible.

— Alors vous avouez donc, » dit l'agent d affaires triomphant, « ce que vous refusiez d'à-vouer tout-à-lheure ?

— Quoi?» demanda le marquis.

K — Chassez cet homme, » dit madame de Niéville.

m — Sors,» répéta le marquis, «dépèche-toi, maraud, ou je te jette par la fenêtre. »

Francisque Lobut eut bien quelque envie de résister à l'injonction ; mais, d'une part, le marquis était encore vigoureux; de l'autre, il pouvait appeler ses gens. Cette dernière considération le décida; il sortit en murmurant entre ses dents :

« — Elle a la première manche, mais j'aurai la seconde. »

Le marquis garda quelques instants le silence après le départ de Francisque Lobut, et regardant tristement madame de Niéville :

t( — Le mal est-il donc plus grand que je ne croyais, » dit-il, «Quoi, Madame, vous souscrivez des billets , vous faites des dettes sans me prévenir, el où est donc passé cel ai-

F,E DEKNIER MARQUIS. 281

gent; quavez-vous fait de ces vingt mille francs qu'on vous réclame?

— Marquis, »dit madame de ïNié ville, « faitesmoi tous les reproches qu'il vous plaira, accusez ma coquetterie, mon manque d'ordre, je n'ai pas le temps de vous répondre , il faut que je sorte.

— Et où voulez-vous aller ?

— Je ne vous ai jamais vu si questionneur.

— Je ne vous ai jamais vue si pressée de me quitter.

— Plus tard, plus tard, marquis, je vous expliquerai tout cela; pour maintenant, adieu. »

Madame de Nié ville se rendit chez M. Dutaillis, qui la reçut cette fois dans son cabinet de travail et sans prendre les précautions qu'il avait prises la première fois; seulement il recommanda à un commis qui remplaçait Grillard, car GrilFard avait décidément quitté ia maison de banque, de le prévenir quand <>n viendrait le demander.

Madame de Nié ville, en paraissant devant M. Dutaillis, éprouva un moinenl de Uonble et d'embarras ; une rougeur subite lui monta au visage, comme si un souvenir pénible venu du fond du cœur eût paralysé son énergie ordinaire. Celui-ci avait l'air triste et altéré, les graves événements qui s'étaient passés n'étaient pas de ceux qu'on oublie , et malgré l'insouciance qu'il avait pour les cboses ordinaires, son humeur se trouvait visiblement altérée.

« Ah ! Madame, » dit-il à madame de Niéville en soupirant, « j'ai de grands malheurs et de grandes fautes à vous apprendre, si vous ne les savez déjà.

— Je sais tout, » dit madame de Niéville.

— Hélas! » soupira le banquier en levant les yeux an ciel, m qui aurait pu prévoir un pareil dénouement! qui aurait deviné une catastrophe aussi terrible! Pourquoi notre reconnaissance ne s'est-elle pas l'aile plus tôt !

Lï DERNIER MARQUIS. 283

Pauvre garçon, pauvre iille! Edouard vous a-t-il dit qu'il allait, partir? Vous seule/, comme moi que ce départ est nécessaire, et vous aurez la force de ne pas vous y opposer, n'est-ce pas, Madame?

— Encore une fois, je sais tout, » dit madame de Nié ville.

« — J'étais si heureux, » dit le banquier, « le rêve de ma vie était réalisé, j'avais un fils, il vous aura dit sans doute avec quelle bonté je l'ai traité et ce que je voulais faire pour lui, je lui promettais un avenir brillant, une position honorable, je voulais lui faire oublier le malheur de sa naissance, et, à force de bienfaits, le forcer à deviner son père, et maintenant malgré sa faute, je sais que je l'aime toujours, car enfin, c'est notre fils. »

Madame de Niéville baissa la tète, et ses regards s'attachèrent obstinément au parquet.

« — Savez-vous, » continua le banquier, « qu'il cm très-bien, Cet enfant, rien ne lui

284 l.K DERNIER M UiOl IS.

manque pour réussir; pourquoi faut-il qu'un déplorable événement soit venu contrarier nus projets, détruire mes espérances; ma pauvre

Lucile, nous ne sommes pas heureux ! J'ai observé ma fille : elle est triste, sombre, désolée; une inquiétude secrète la consume, elle ne me parle pas à moi, son père, et moi je n'ose pas lui parler; mais quand elle apprendra le départ d'Edouard, quand elle m'endenianderala cause, que lui répondrai -je? Si je lui avoue tout, n est-ce pas la condamner à un remords éternel, à un malheur de tous les instants ; car on peutse consoler d'une Tante, mais d'un crime! jamais. Si je Lui cache tout, comment interprètera-t-elle la conduite d'Edouard et la mienne? Elle m'accusera de l'avoir forcé à partir, d'avoir sacrifié son bonheur à elle à des idées ambitieuses, elle me redemandera son amanl. hélas ! ignorant «pi en lui rendant son amant je lui rendrais on fi ère; c est triste tout cela, c est une position birn cruelle et dont toutes les is-

i,f. nr.RMi'.K Mutons. 28."»

sues aboutissent également à la séparation et. aux larmes. »

Madame de Niéville tenait toujours les yeux baissés ; à la fin elle se décida à parler, et portant ses regards autour d'elle, comme si elle eût craint qu'un invisible témoin n'épiât ses paroles :

«• — Monsieur, j'ai une révélation importante à vous faire, mais je voudrais être sure du secret; croyez-vous que d'ici personne au monde ne puisse nous entendre.

— Quelle révélation encore, » demanda le banquier étonné? « Voulez-vous que nous passions dans mon salon, que je défende de laisser entrer qui que ce soit?

— Il n'est plus temps, » dit madame de Niéville d'une voix étouffée, « la porte du cabinet venait de s'ouvrir, et le marquis de l'Egfôntine était debout sur le seuil :

« — Qui est là, » dit le banquier furieux,

286 LF. DF.IÎMKK MARQUIS.

« et qui ose se permettre d'entrer sans se faire annoncer. »

Et en portant les yeux sur le nouveau-venu, il s'arrêta tout d'un coup, comme frappé de stupeur, en murmurant un seul mot :

« — Mon frère !

— Voici la deuxième fois, » dit le marquis de l'Eglantine, « que je viens chez vous, Monsieur; seulement, vous me ferez l'honneur de croire que je ne m'attendais point à retrouver dans le banquier Du taillis le tils d'un noble gentilhomme. Je savais très-bien, Monsieur, que vous aviez depuis longtemps souillé l'écusson de notre père en vous livrant à un commerce honteux, à des spéculations industrielles ; mais je tenais à ignorer le nouveau nom que vous portiez , et je m'applaudissais de ne vous avoir pas rencontré depuis dix-sept ■ ins. m

Le marquis avait prononcé ces paroles d'une

T. F. DEJtftlEB MARQUIS. 287

voix hautaine et méprisante, il écrasait le banquier du regard, et semblait un juge sévère, flétrissant le coupable de son arrêt.

cr — Ainsi, monsieur le marquis, » dit le banquier avec une hauteur presque égale , « ce n'est pas à votre frère que vous venez parler.

— Non, » dit le marquis, « mon frère n'existe plus pour moi. Je ne voisenvous qu'un homme d'argent, un spéculateur; quant au cadet de la maison de l'Eglanline, il a cessé d'exister le jour où en guise d'armoirie il a étalé sur sa porte une enseigne de marchand , et une enseigne de banquier.

— Vous eussiez mieux aimé, » dit M. Dutaillis, « que le cadet de la maison de l'Eglantine mourût de faim, tandis que son frère aîné dépensait faslueusement une brillante fortune, et vivait dans le luxe et sans soucis de l'avenir.

— Je ne suis pas lâché, » dit le marquis.

2S.S LI DÈKWIKR MVKOLis.

« de donner à Madame une explication; puisque Madame se trouve ici, je veux lui apprendre qui vous êtes et lui rendre claire la scène dont elle est témoin. Le banquier Dutaillis, Madame, est fils comme moi du marquis de L'Eglantine, comme moi, il porte, j'ose le dire, un nom honorable et qu'il n'est pas permis de tacher; comme moi, mon père l'avait emmené pendant l'émigration; or, on lui demanda de choisir entre les deux seules professions qu'un cadet de famille puisse convenablement remplir, les armes ou l'église. Savez-vous ce qu'il répondit : que l'église, était un métier de fainéant, que les armes étaient une profession d'imbécille. Au bâton épiscopal et à l'épée de gentilhomme, il préféra l'aune du marchand ; il voulait) disait-il, faire fortune, et il a réussi comme vous voyez; seulement, j'ai un remerciement à lui faire, il a compris que notre nom de famille ferait tache dans la profession qu'il embrassait, il a renié ses ancêtres, c'est bien;

et vous voyt'z que j'ai raison en ce moment, de m'adresser non plus à un gentilhomme, non plus à mon frère, mais à un homme nouveau que je ne connais pas, que je ne veux pas connaître. »

Pendant que le marquis parlait, la rougeur couvrait le visage du banquier; se tournant à son tour vers madame de Niéville, il répondit ainsi :

» — Puisqu'il a plu au marquis de lEglanline de prendre Madame pour juge et de m'accuser devant elle, j'userai du droit de justification. M. le marquis de l'Eglantine n'a pas eu grand' peine j que je sache, à conserver intact le nom de ses aïeux. Comme il était l'aîné de la maison, toute la fortune de notre père lui revenait de droit; quant au cadet, on se contentait de lui dire : Sois abbé avec une pension de 1,200 francs, ou lieutenant de la garde avec 2,000 francs de revenu ; c'était beau, j'en conviens, et il est assurément glorieux de dire la

T. II. il)

290 LE DF.RNIF.R MARQUtS.

messe, ou de parader aux Tuileries. Malheureusement le eade( ressemblait à son aine; il avait, comme lui, le goût de la dépense, et '2,000 francs par an ne lui pouvaient pas suffire, même avec l'espérance de commander un régiment sur ses vieux jours. Mors, il se fit maichaud pour vivre, se fondant sur ce raisonnement, (|iie si l'argent ne fait pas les gentilshommes, du moins il ne les défait pas. Du reste, malgré tous les reproches dont on l'accabla dans sa famille, il n'en continua pas moins à aimer ses parents, son frère surtout, son frère aine; plusieurs fois il essaya de se rapprocher de lui ; à chaque tentative, même résultat, des injures et des mépris pour réponse, et aujourd'hui même, après dix sept ans de séparation, vous voyez, Madame, que les choses ne sont pas changées. M. le marquis de l'Eglantine, M voit en moi que le banquier Dulaillis : parle/, donc au banquier, M. le marquis, et dépêchez-vous, car le banquier est pressé.

IF. DERNIER M VRQUIS. 21)1

— Je viens vous demander, » dit le marquis, abaissant son regard sur madame de Niéville, qui, troublée, eonfuse, assistait à cette scène sans la comprendre et sans en prévoir la fin, « comment Madame se trouve ici ?

— Je vous demanderai, » dit le banquier, m de quel droit vous me faites une pareille question ; ceci, monsieur le marquis, n'est pas une affaire de banque, et je ne suis que banquier, vous le savez.

— Ceci, monsieur le banquier, estuneatfaire d'honneur; n'avez-vous pas l'habitude de traiter de pareilles affaires ? Les jugez-vous en dehors de votre état? Il faut le dire.

— Marquis ! » dit le banquier furieux.

« — Allons donc, vous n'avez pas d'épée au côté.

— Vous êtes ici chez moi, Monsieur, et avant de répondre à votre question, je veux que vous répondiez à la mienne: avez-vous une autorité à exercer sur Madame, à quel titre prétendez-

2i>2 I.i: DKKMKR MVROUS.

vous contrôler sa conduite, el en quoi sa présence chez moi vous touche-t-elle? Répondez donc, répondez, monsieur le marquis?

— Je vais répondre, monsieur le banquier; la présence de Madame chez vous me touche en ceci, que Madame est ma maîtresse. A votre tour, maintenant; je répète ma question de peur que vous ne l'ayez oubliée : comment Madame se trouve-t-elle ici, répondez, répondez donc, monsieur le banquier?

— Madame se trouve ici parce qu'avant d'être votre maîtresse elle a été la mienne, et que de plus elle est la mère de mon fils. »

En entendant ces mots, la figure du marquis se décomposa, les bras lui tombèrent le long du corps, il demeura sans parole; la scène avait été si vivement menée que madame de INiéville n'avait pu ni prévenir les coups, ni les parer; elle était toujours sur sa chaise, immobile e( comme clouée au parque*; elle ne voyait rirn, ne s'expliquait rien et sadressail sans Qggtf

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celle même question qui demeurait toujours sans réponse : par quelle fatalité le marquis de l'Eglantine avait-il été amené?

La fatalité, la voici : en sortant de chez madame de Niéville, Francisque Lobut s'était arrêté quelque temps dans la rue, couvant des projets de vengeance et méditant leur accomplissement, qui, suivant lui, ne pouvait pas tarder ; il avait vu sortir madame de Niéville, l'avait suivie, et après s'être assuré qu'elle allait chez M. Dutaillis, il était revenu sur ses pas, avait bravé la première colère du marquis, et enfin lui avait dit à-peu-près ceci :

k — Votre maîtresse vous trompe, monsieur le marquis, et si vous voulez me récompenser, je vous donnerai les preuves de son infidélité. M

Incrédulité d'abord de la part du marquis, puis doute , puis conviction. Et une fois le prix dt' la trahison reçu, l'agent d'affaires

2iM LE DKKiNIKK M\KQUIS

avait donné l'adresse de Ai. Dutaillis, en lui disant :

« — Vous trouverez voire inaitresse chez lui. »

Sa journée n'était pas perdue.

Au point où en était venue la scène que nous venons de décrire, il était impossible que madame de JNiéville put éviter l'explication; pourtant elle attendait, se retranchant dans le silence et décidée à ne répondre qu'aux questions directes.

« — Est-il vrai, » dit le marquis, en pesant avec effort sur chaque mot, « que vous ayez été la maîtresse de Monsieur, et (pie vous soyez la mère de son fils? »

M se fit un instant de silence pendant lequel les deux frères échangèrent entre eux un regard de colère :

<( — JNou, «.dit madame de Niéville.

u — Klleiuent, » cria le banquier;

LK DKKMKK M ^ROll*. 2î>5

« — Silence, » dit le marquis, « devant moi, Monsieur, je ne souffrirai jamais qu'on insulte une femme.

— Demandez-lui doue, » continua le banquier, « si elle ne se nomme pas Lucile, si elle ne m'a pas montré des lettres de moi, et si elle ne m'a pas recommandé Edouard Lancier comme son fils et le mien.

— Est-ce vrai, » demanda le marquis ?

« — Oui, » dit madame de TNiéville.

« — Vous mentez donc?

— A mon tour, >t observa le banquier, u je vous ferai observer que c'est une lâcheté d'insulter une femme.

— Ainsi, » dit le marquis, « vous ne repoussez pas l'accusation de mensonge que je vous adresse?

— J'ai menti, » dit madame de INiéville, « quand j'ai dit à Monsieur que je me nommais Lucile, et que son lils était le mien. »

Les sentiments les plus contradicloiro se

2!M! |.K DKIliNIKR MARQIIS.

peignirent sur la figure du banquier, les veines de sa figure se gonflaient, le sang se portait à la tète, ses petits yeux gris flamboyaient clans leur orbite, il trépignait comme un homme piqué de la tarentule.

« — Quoi, vous n'êtes pas Lucile ! Quoi, Edouard n'est pas mon fils! La main sur la conscience, cela est-il vrai?

— La main sur la conscience, c'est vrai.

— Mais cette histoire que vous m'avez faite, c'était donc une comédie?

— Oui, Monsieur.

— Mais ces lettres que vous m'avez montrées, où les avez-vous prises, vous les avez donc trouvées, volées peut-être. Edouard n'est pas mon fils ! Et vous venez chez moi me faire d'un air de candeur une histoire mensongère ; vous me faites père de votre autorité privée ; parbleu, voilà qui est curieux; mais c'est une farce de tréteaux, une ignoble plaisanterie ! \l;irqnis, votre maîtresse est une comédienne;

voulez-vous que je vous dise ce iqu'elle a fait? Elle vient chez moi, me rappelle des souvenirs d'enfance , me reporte au plus doux temps de ma vie, me parle d'une jeune fille innocente et pure que j'ai aimée et abandonnée; vous voyez que je ne m'épargne pas. Et quand je suis attendri : « Cette jeune fille que vous avez aimée, c'est moi, et je viens réclamer vos bontés en faveur d'un enfant qui est le vôtre. »

— Est-ce vrai, » dit le marquis?

« — Oui, » dit madame de Niéville.

« — Admirable, » continua le banquier ; « marquis, vous connaissez le beau langage, comment qualifiez-vous une pareille conduite ? C'est une comédie de Molière, une fourberie de Scapin, et c'est moi qui suis le Géronte, le Cassandre, le niais de la pièce. Parbleu, Madame, c'est fort bien joué. Vous vous èles dit : «J'ai un fils qui n'a pas de père, et il lui en faul un. .le vais lui en donner un de ma main, »e(

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comme vous n'aviez qu'à choisir, vous avez choisi un homme riche et qui put faire du bien à votre fils ; puissamment raisonné , Madame :

Hare et sublime effet d'une imaginative Qui ne cède en vigueur à personne qui vive.

C'est du Mascari lie en jupon, Madame. »

Le banquier parlait avec un mélange de colère et d'ironie qui prêtait à sa physionomie, à sa situation, un caractère vraiment extraordinaire. Le marquis l'écoutait sans essayer de l'interrompre. Madame de Niéville l'écoutait tète basse, et avec le courage d'une martvre qui se résigne à toutes les tortures, en vue du but lointain et glorieux qu'elle entrevoit.

m — Mais voyons, Madame, » continua le banquier, h assurez-moi bien de la vérité. Des deux choses contradictoires que vous me

dites, quelle est la vraie, quelle est la fausse, où est le mensonge? Je ne sais vraiment plus ce qu'il faut croire : marquis, demandez-lui donc une bonne fois sa vérité la plus vraie, sans quoi je serai obligé de jouer ma paternité à croix ou pile. »

Le banquier disait tout cela d'un ton railleur et furieux à la fois, comme un bomme qui tient à dissimuler sous un air dégagé les véritables sentiments qui l'agitent.

« — Dans quel butavez-vousagi de la sorte, » demanda le marquis ?

« — Cela n'est-il pas clair, » dit le banquier, « c'est une recette à l'usage des fils qui n'onl pas de père. Commode, très-commode en vérité; vous avez détrôné saint Vincent de Paul, Madame, vous êtes la véritable mère des enfants trouvés. »

Une larme jaillit des yeux de madame de JNiéville, el coula lentement le long de sa joue.

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« — Assez, assez, » dit le marquis, « quelle. qu'ai tété la conduite de Madame, elle est sous nia protection, et c'est à moi qu'on doit compte des injures qu'on lui adresse.

— Donnez-lui donc la main, marquis, » dit le banquier, « et emmenez-la; je vous assure que je vous l'abandonne en toute propriété. «

Madame de ISiéville pleurait toujours , le marquis la releva de sa chaise, et remmena avec lui sans regarder le banquier qui souriait amèrement. Quand ils furent tous deux dans la rue, la douleur de madame de Niéville s'échappa en sanglots.

u — Vous avez été assez humiliée, » dit le marquis.

« — Si ces humiliations du moins pouvaient profiter à mon fils?

— Ainsi, c'est pour votre lils que vous VOUS êtes abaissée à jouer un rôle indigne de vous ci

de moi.

— Rien que pour lui. Voilà la vérité, marquis : étant malade à l'hôpital de Coblentz (je ne vous connaissais pas alors), je me trouvais couchée à côté d'une jeune fille prête à mourir et qui venait d'accoucher d'un enfant mort. Cette jeune fille avait pour tout trésor un paquet de lettres, de lettres à elle adressées par son séducteur, par son amant; en mourant, elle me les donna à garder ; il y a vingt-trois ans de cela, et maintenant vous savez tout, le séducteur c'était votre frère. Mon fils voulait parvenir, j'ai menti, je me suis conduite indignement, mais c'était pour lui, et Dieu me pardonnera peut-être ; les humiliations que j'ai endurées, je les supporte sans colère, presque sans douleur; mais lui, que deviendra-t-il, mon pauvre fils ! »

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