‹ Le dernier marquisChapitre 14 sur 17 · I-a Saisie · texte numérisé non relu

I-a Saisie

Trois mois s'écoulèrent sans apporter aucun changement à la situation respective des différents personnages de cette histoire. Le marquis de l'Eglantine, malgré ses projets tout nouveaux d'ordre et d'économie, n'en continuait t. h. 20

I>;is moins à dissiper les restes de sa fortune; et madame de Niéville était sans cesse aux expédients pour satisfaire ses caprices et lui cacher le triste dénouement qui se préparait. Peu-à-peu tous ces objets de luxe, toutes ces richesses fugitives qui composent la garde-robe d'une femme à la mode, avaient passés aux mains des juifs, qui, comme des oiseaux de proie, s'abattaient à vol précipité sur ces débris d'opulence. Elle en était déjà réduite aux plus misérables ressources, au point que le nécessaire lui manquait parfois. Ce n'était déjà plus la gène momentanée d'une fortune embrouillée mais réelle,, c'était une détresse véritable, une misère bourgeoise et triviale avjc toutes les humiliations qu'elle entraîne, et les mesquines contrariétés, pires cent fois que la misère elle-même. H y a un instinct secret qui avertit les fournisseurs et les manouvriers du moment où une grande fortune va dispaparaitre; alors d'humbles et de rampant> qu'il*

étaient, ils deviennent insolents jusqu'au cinisme. C'est là le signe le plus certain de décadence : quand les corbeaux crient, vous pouvez être sûr qu'il y a un cadavre dans le champ voisin.

A chaque heure du jour, le boudoir de madame de Nié ville était violé par quelque marchand qui venait réclamer haut et ferme le montant d'une note. Elle était forcée d'avoir recours à ces moyens échappatoires si ordinaires à certaines gens, et si humiliants pour les esprits fiers et accoutumés de longue main à exercer la souveraineté de la fortune. Le marquis, du reste, ne lui avait jamais fait un reproche de sa conduite avec M. Dutaillis. L'âme toute juvénile de cet homme comprenait admirablement ces instincts aventureux du cœur qui vous poussent aux résolutions les plus violentes. Madame de Niéville, pour lui, résumait l'amour maternel en ce qu'il a de plus romanesque , et les mêmes démarches qu'il

308 !.»•: BBRIflER MAKOUs.

eût blâmé sévèrement dans un homme, il les excusait volontiers et les admirait presquedans une femme.

Edouard n'était pas parti; mais, après les nouvelles révélations de sa mère, il était passé du désespoir à l'abattement le plus incurable. Il se sentait emprisonné, pour ainsi dire, et son esprit n'agissait plus en liberté. Tous les événements qui venaient de troubler son existence, il n'en avait eu ni la conscience, ni le secret, son amour seul lui était resté; quelquefois, le soir, il passait devant l'hôtel du banquier, levant furtivement les yeux vers les croisées pour y chercher une image toujours espérée, et toujours espérée vainement. Comme il arrive à presque tous les amoureux et à presque tous les jeunes gens, au lieu d'agir, il se consumait en rêveries extravagantes, en plaintes inutiles, en chimériques et impuissants désirs : chose étrange, que les grandes passions aboutissent toujours aux combinaisons les plus triviales,

l.K DllliMKII MXKOUli. .'{09

aux plus mesquins résultats! Mille fois par jour,

il écrivait à mademoiselle Dulaillis , il formai) la résolution de lui faire remettre ses lettres à tout prix ; puis, faute de courage, il déchirait ses lettres pour les recommencer le lendemain : c'était déjà un bonheur pour lui de les écrire. Les diverses phases de son amour se retraçaient à sa mémoire à chaque instant, il se les représentait avec une amertume mêlée de bonheur, le remords n'existant plus, il se laissait aller aux charmes des regrets.

Quant au banquier, une blessure profonde lui avait été faite; la plaie de son orgueil froissé ne se cicatrisait pas: on ne se relève jamais du ridicule; la position de sa fille, sa tristesse continuelle, le tourmentait moins que le souvenir du rôle qu'il avait joué : on supporte plus facilement le malheur (pie le rire des autres ; sa paternité d'un moment sitôt évanouie était pour lui une source de rancune inépuisable.

Peut-être verrons-nous les effets de cette colère sourde que nous accusons.

Il y avait déjeuner d'apparat chez madame de Niéville; le marquis de l'Eglantine avait invité tous ses amis, tous ceux que nos lecteurs se rappellent avoir vu figurer dans un des premiers chapitres de cette histoire.

Le vicomte de Bercey.

Le duc de Noirmont.

Le commandenr de Lérée.

Le chevalier de Montignac.

Le colonel de Rivesalte , et quelques autres encore dont nous dirons les noms, si les nécessités de ce récit nous y obligent. Le comte de Versac n'avait pas été oublié.

Ce déjeuner avait été pour madame de Niéville une source d incroyables embarras. Pour se procurer toutes les choses indispensables, et dissimuler une dernière fois la ruine imminente du marquis sous un air de luxe et de

Page 1