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fêle, elle avait été obligée de recourir aux moyens les plus pauvres ; l'argenterie de la cuisine était vendue, il fallut donc en emprunter i en louer pour quatre heures, ternie rationnel assigné au déjeuner. Le linge de table, la porcelaine, les comestibles et les vins, tout cela fut pris à crédit, et encore madame de Niéville eut-elle à subir des observations de toutes sortes, d'humiliants refus : l'un ne voulait prêter que sous caution, et ne laisser emporter les objets qu'avec la garantie d'une signature valable ; l'autre réclamait une reconnaissance inventoriée, et faisait payer au denier-cent une location qui lui faisait courir, à son dire, des risques très-graves. Madame de Niéville vendit, pour satisfaire aux besoins les plus urgents, le peu qui lui restait de ses bijoux. Une bague montée en rubis, souvenir de ses premières années, se convertit en une douzaine de bouteilles de vin de Champagne payées cent sous au café Anj-lais; un (ismiei
lui donna du vin de Bordeaux en échange d'une robe de velours qu'elle avait portée deux fois, pour aller à l'Opéra. Tout cela, du reste, n'augmenta pas son chagrin : elle était depuis longtemps préparée à un semblable résultat, depuis longtemps elle portait le deuil de son bonheur, et la misère n'avait plus rien à lui apprendre. Comme ces victimes qui se parent avant de monter à l'autel, elle avait, elle aussi, épuisé son esprit à trouver des raffinements ingénieux, à imaginer d'éclatantes extravagances, elle avait voulu que son luxe de louage effaçât son luxe d'autrefois ; elle se sentait sur un sol tremblant, et avant que le marquis tombât, elle voulait une dernière fois raviver ses plus chères illusions. Le déjeuner était magnifique. Sur la table, des corbeilles de fleurs mêlaient leurs nuances à l'éclat des cristaux, des cuillers en vermeil et des couteaux d'argent ; le cristal brillait sous toutes les formes devant chaque convive, quatre ou cinq verres, d'ine-
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gale hauteur, étaient symétriquement alignés. Les verres bleus, spécialement consacrés au vin du Rhin, doublaient en les renvoyant les scintillements des verres à Champagne ; la salle à manger tout entière avait revêtu sa parure de fête.
Le marquis avait l'air riant et ouvert comme dans ses plus beaux jours, tous les convives étaient montés au niveau de sa gaieté; quoique triste, madame de Niéville était admirablement belle, une robe blanche, croisée sur sa poitrine, en forme de tunique grecque, dessinait le luxe de ses formes puissantes et pures; dans ses beaux cheveux noirs s'entrelaçaient une couronne de roses; une ceinture d'argent pressait sa taille; et ses bras, d'une blancheur éclatante, apparaissaient dans tout leur éclat à travers une gaze transparente. Quand elle parut, ce fut parmi les invités du marquis un cri général d'admiration. Celui-ci lui baisa tendrement la
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main, et la regardant avec un air de complaisance :
« — Il est impossible, » dit-il, r< d'être plus belle. JVest-ce pas, Messieurs?
— Les mille et une nuits, » dit le colonel, « n'ont pas une fée aussi éblouissante.
— Aspasie, » dit le commandeur, « la plus belle Grecque, s'avouerait vaincue.
— La régence, » dit le chevalier, « n'a jamais réuni tant de dignité et tant de grâce. »
Le marquis était radieux.
Quand madame de Niéville se tut assise, le comte de Versac, qui jusque-là avait gardé le silence de l'air d'un homme profondément absorbé dans une méditation importante, se leva et dit :
M — Messieurs, il manque quelque chose au déjeuner que nous allons faire, la reine de la fête esl assurément la plus grande magicienne
que j'aie connue, le déjeuner promet d'être splendide, et j'aime avoir que les fleurs se mêlent aux bouteilles, que la rose mêle ses parfums aux émanations du bordeaux, idée féerique, Messieurs; on dirait que la noblesse de France a voulu montrer aux manants qui s'enivrent depuis la révolution de juillet, seulement, la science véritable du bien vivre. Mais, Messieurs , le soleil est de trop ici , il nous faut la nuit et la clarté des bougies, il nous faut la flamme qui caresse les verres, court sur la nappe, prête aux fleurs un éclat fantastique.
— Allons donc, » dit le colonel, « ce que tu dis là, comte, est du plus mauvais goût. Tu veux nous faire une illumination à la manière de l'illumination des Tuileries, le 2° juillet.
— C'est vrai, » dit le chevalier, « pourquoi n*as-tu pas fait mettre deux ils, l'if csl on ne peut plus constitutionnel.
— Messieurs, m dit Je marquis, « \ crsac a
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raison, et vous avez tort, le 29 de juillet, on use des lampions et des chandelles, mais des bougies jamais. Nous pouvons donc nous les permettre. Cette plaisanterie, toute grossière qu'elle était, et précisément parce qu'elle était grossière, termina la discussion.
« — Fermez les volets, » reprit le comte de Versac.
Au même instant il fit nuit close dans la salle à manger.
« — Apportez des candélabres, des lustres, des girandoles, nous voulons une nuit d'Orient. »
Pendant que ces différentes paroles s'échangeaient, madame de Niévillc s'agitait sur sa chaise et pâlissait par degré.
« — Allons, » dit le marquis aux trois valets qui servaient à table, « éclairez-nous.
— Que fani-il faire, Madame, » dit Marie, la femme de chambre, en Rapprochant dérouille de madame de Niéi bile.
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« — Je n'en sais rien, m dit madame de ?Siéville.
« — Nous n'avons ni lustres, ni candélabres, ni bougies.
— Va chercher des bougies; » dit madame de Niéville, « à tel prix que ce soit, prends ma montre et vends-la.
— Ne m'entendez-vons pas? » dit le marquis à ses gens.
Les domestiques ne bougèrent pas.
Madame de Niéville se leva et, prenant la parole :
« — Messieurs, » dit-elle, « vous n'avez pas plus d'imagination que des enfants, vous parlez d'Orient, et vous n'avez pas plus de poésie dans l'esprit qu'un banquier ; des candélabres, des girandoles, pourquoi pas des quinquet> aux quatre coins de la chambre et un auvergnat jouant de la musette au milieu: laissezmoi faire.
— Vous allez voir, » dit le comte de Versac,
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« que [Madame va frapper de sa baguette, et qu'il va sortir de terre un très-beau feu d'artifice pour uous éclairer.
— Nous allons être inondés, m dit le colonel, « de flammes pyriques, rouges, blanches et bleues, oh î Madame , supprimez une couleur, s'il vous plait, faites-nous grâce du tricolore. »
La femme de chambre rentra, apportant avec elle quatre énormes paquets de bougies.
« — Maintenant, je vais vous éclairer, » dit madame de INiéville; elle prit une bougie, l'alluma, la planta au milieu d'une corbeille de fleurs, en ajoutant :
« — Faites comme moi . »
En un instant, dix bougies brillèrent dans chacune des corbeilles, leurs lumières se croisaient, et de tous côtés s'échappaient en gerbes, ruisselant sur la nappe, courant sur la porcelaine, scintillant aux parois des verres; on eùl dit un parterre lumineux , une lion
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incendiaire , une orgie de fleurs el de clartés.
« — Magnifique, » dit le marquis, dans le ravissement.
« — Madame, » dit le comte de Versac à madame de Niéville, « je déclare que vous êtes la dernière fée.
— La fée toute belle, » dit le commandeur.
« — Et toule bonne, » ajouta le marquis.
t( — Messieurs, » interrompit madame de « Niéville, trêve de complimentset déjeunons. »
Elle se rappelait que tout son luxe ne lui était loué que pour quatre heures.
Nous ne commettrons pas la faute de décrire le déjeuner, et de vous rendre compte mot à mot des divers accidents qui le caractérisèrent. Vers la fin, au moment où les esprits étaient montés au ton de la gaieté la plus folle, on sonna à la porte d'entrée, et le marquis, sans réfléchir, ordonna de laisser entrer, en fre-
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donnant le refrain si connu : Plus on est de fous, plus on rit. Au bruit de lu sonnette, madame de Niéville avait tressailli.
Trois hommes se présentèrent; le premier était grand, maigre, portait un habit noir., et avait dans toute sa personne cette expression de régularité et de raideur qui annonce un officier ministériel dans l'exercice de ses fonctions. Le second n'a pas besoin d'être décrit, car nous le connaissons, et le marquis en le voyant fit un mouvement de dégoût.
Francisque Lobut salua les convives avec le plus grand sang-froid, et sans paraître s'apercevoir des signes de mépris et de colère que sa présence provoquait. Le troisième, qui suivait les deux autres à quelques pas, et ressemblait à un caniche accroché à son maître, clignotta des yeux comme si la trop grande quantité de lumières l'eût un instant aveuglé.
« — Avancez donc, Griflard, » dit Fran-
cisque Lobut, en se retournant vers celui-ci.
« — Que me veulent ces hommes, » demanda le marquis ?
<( — Je vais vous le dire, monsieur le marquis, » dit Francisque Lobut avec impudence. h Monsieur (il désignait le premier des personnages que nous venons de signaler), se nomme Jean-François Bourdin, huissier audiencier, patenté sous le n° 73, demeurant impasse des Minimes, agissant au nom du sieur Jean-Baptiste Gilbert.
— Avez-vous fini, Monsieur, de m'expliquer votre grimoire? » demanda le marquis.
« — Quant à celui-ci, » continua Francisque Lobut, en montrant GrifTard, « on le nomme Alfred-ThimoléonGriffard, maitre-clerc d'huissier, il vient assister son patron dans une petite opération qui concerne son ministère.
— Avez-vous l'habitude, Messieurs, » dit le vicomte, « de déranger les gens quand ils dé-
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jeûnent. Marquis, faites donc jeter ce* gens à la porte, ils nous gênent.
— Par la sambleu, » dit le colonel, « un coup d'épée les mettrait tous en fuite , ils ne tiennent pas plus sur leurs pieds que des capucins de cartes, soufflez dessus, les voilà par terre.
— Allons, Messieurs, «reprit le marquis, «la cause est entendue et jugée, sortez. Dieu me pardonne, notre nuit improvisée est complète avec vous, il n'y manquait que des hiboux,
— Monsieur le marquis, » dit Francisque Lobut, t< des plaisanteries ne sont pas des raisons : M. Jean-François Bourdin, ici présent, et qui me représente, est ici dans l'exercice de ses fonctions, et les injures que vous lui adressez pourraient attirer sur vous une fâcheuse responsabilité ; prenez garde , monsieur le marquis, tous les Français sont égaux (levant la loi, et la police correctionnelle ne
distingue pas un gentilhomme d'un roturier. — 11 me menace, » dit le marquis en se levant et d'un air furieux, « M. Francisque Lobut, je ne sais pas quelle est précisément votre profession, j'ai tout lieu de croire que quand vous me parlez de la police, ce n'est pas toutà-fait de la police correctionnelle. Vous êtes venu chez moi, il y a trois mois, pour me souffler à l'oreille les suggestions les plus infâmes, vous n'avez pas craint de calomnier une femme, vous êtes un misérable au premier chef, et je déclare que vous ne resterez pas plus longtemps ici.
— Je déclare que nous y resterons, » dit Francisque Lobut.
« — C'est ce que nous allons voir, » dit le colonel en se levant à son tour et en menaçant de la main la joue de Francisque Lobut.
« — Nous sommes, » dit l'huissier, « les représentants de la loi-