‹ Le dernier marquisChapitre 3 sur 17 · JE VOUS AIME · texte numérisé non relu

JE VOUS AIME

Puis il remonta à son bureau, où cette fois la physionomie interrogatrice de Grilfard et le

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sourire stéréotypé sur ses lèvres le firent trembler malgré lui.

m — D'où diable venez - vous ainsi , M. Edouard , » dit le vieux commis , « l'air effaré et sans chapeau ? »

Ce dernier mot fut un coup de foudre pour Edouard ; il avait oublié son chapeau sur le banc de bois du berceau. Il n'osa pas jeter les yeux de toute la journée sur le jardin, tant sa tête enfantait de mauvaises idées, de sinistres pressentiments. Quand quatre heures sonnèrent, Griffard prit son chapeau, le brossa avec son coude, et dit à Edouard :

« — Ne venez-vous pas , IV1 . Langler ; et où diable avez - vous mis votre chapeau? »

Edouard répondit qu'il avait un travail pressé à faire et qu'il resterait au bureau. Griffard le regarda en souriant et sortit.

Le dépit et le désespoir dans le cœur, Edouard descendit de nouveau au jardin, et.

en passant à coté de la place où il avait écrit le matin son imprudente déclaration, il ne put s'empêcher d'y jeter les yeux. Les mots n'étaient pas effacés; la baguette qui lui avait servi à les tracer se trouvait posée dessus, de façon à en cacher une partie ; il se baissa pour la ramasser, et aperçut au-dessous, écrit également sur le sable, ces deux mots italiens qu'il n'avait pas encore distingués :

ViNCll'lO.

Le lendemain, quand Edouard vint au bureau, sa figure était rayonnante, au poinl que Griffai d le remarqua, et lui dit :

(( — Il paraît que le baromètre est au beau aujourd'hui, M. Edouard; est-ce que vous ave/ gagné à la loterie? »

Edouard ne répondit pas et alla s'asseoir à sa petite table auprès de la fenêtre.

A l'heure accoutumée, mademoiselle Du-

taillis parut au jardin et tourna un instant son regard vers Edouard, puis s'alla cacher sous le berceau. Ce petit manège se répéta tous les jours; tous les jours, à la même heure, la fille du banquier paraissait au jardin et chantait les premiers vers de quelque romance à la mode. Griffard devinait tout, au point que, lorsque l'heure était venue, il tirait sa montre en ricanant, et disait en la posant sur son pupitre :

m — Le rossignol va chanter, M. Edouard. » Cette phrase constamment répétée produisait sur le jeune homme l'effet d'un coup d'épingle continuel, il rougissait, balbutiait, baissait la tête, et Griffard triomphait de son embarras. D'ailleurs, le bonheur d'Edouard n'était pas sans mélange. Les incertitudes de sa position le tourmentaient comme par le passé. Ce fut alors qu'il résolut d'en finir. En prolongeant cet amour équivoque et qui ne pouvait aboutir à rien, il se sentait coupable.

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il ne voulait pas empoisonner la destinée ci une jeune fille en l'attachant à la sienne; entre niademoiselle Dutaillis et lui, la harrière infranehissahle subsistait toujours. Sur ces entrefaites, la place de caissier devint vacante. Pour la premièie fois, Edouard songea à son avancement ; l'amour le rendait ambitieux, il demanda la place au banquier, qui lui répondit ce que nous savons : qu'il ne demandait pas mieux d'être utile au jeune homme, qu'il le serrait avec plaisir prospérer, mais une objection restait à vaincre. A quelle famille appartenait Edouard? Cette objection était terrible. A quelle extrémité Edouard fut réduit, nous l'avons vu. Il voulut fuir, mourir même, sa raison se troubla. Madame de Niéville seule avait le secret de son origine, i\ voulut le savoir et le sut. Nous avons vu se développer devant nous ce triste mystère qui iivraii Edouard à .un désespoir mille fois pin.- accablant que toutefe ee's anxiétés passec&. Le voile

était déchiré maintenant, tout était dit pour Edouard, et malgré les espérances que madame de Niéville avait essayé de lui donner, il ne pouvait songer, lui , fils d'une femme déshonorée, flétri à son berceau d'un cachet de honte ineffaçable , à la fille d'un homme sans tache, considéré dansle monde, et trop fier pour lui pardonner jamais le malheur d'une origine équivoque. Il fut huit jours sans paraître au bureau. Le huitième jour, il y revint comme d'habitude le matin; mais sa figure était bouleversée, ses traits abattus, l'accablement de son esprit se peignait par la fixité de son regard, on voyait qu'une idée pénible avait flétri en germe toutes ces illusions de la jeunesse qui éclatent dans le cœur comme des chants d'oiseaux par un beau jour de printemps. Griffard était assis à sa place accoutumée, les jambes allongées, le dos penché en arrière, et, en taillant une plume, il sifflottait comme d'ordinaire un vieil air de vaudeville.

« — Eh! eh! M. Edouard, » dit-il en apercevant le jeune homme, « savez-vous, mon cher ami, que vous nous avez donné bien de l'inquiétude; avez-vous été malade, avez-vous été en voyage? Le bureau a été triste pendant tout ce temps-ci à en mourir, le rossignol n'a pas chanté. Savez-vous que M. Dutaillis m'a demandé dix fois au moins si j'avais de vos nouvelles, et encore une autre personne?

— Qui donc, » demanda Edouard?

« — Vous ne devinez pas? Mademoiselle Dutaillis, qui n'était jamais venue dans notre bureau, y est venue il y a deux jours, sous prétexte qu'elle ne sait pas tailler les plumes, el qu'elle venait me prier de lui rendre ce petit service-là. »

Grifiard, en parlant, faisait résonner la lame de son canif entre les deux becs de la plume qu'il tenait, et se dandinait sur sa chaise avec une affectation visible, qui redoublait le malaise d'Edouard.

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r< — Est-ce tout, » demanda-t-il d'une voix étouffée ?

« — Décidément, » dit G riflard, « vous avez été malade, mon cher Monsieur. Votre voix est enrouée, vos yeux sont battus, c'est une maladie que je connais, un échauflement qu'il faut soigner. Voulez-vous que je vous donne un remède : le soir, en vous couchant, prenez-moi deux bonnes tasses de tisane tics quatre (leurs, pas trop sucrée, couvrez-vous bien et suez ; je vous garantis que c'est un remède infaillible.

— Et qu'a dit mademoiselle Uutaillis, » interrompit Edouard.

GrilTard cligna les yeux et se balança sur sa chaise avec plus d'affectation que jamais.

« — (Test une bien digne jeune fille, aile/, elle m'a témoigné un intérêt dont je lui serai reconnaissant toute ma vie. M. GrilTard, nvat-elle dit, est-ce que n<>u^ êtes seul ici.' Vous

devez bien vous ennuyer ! Quelle bonté, n'estce pas? »

Edouard, les yeux fixés sur le jardin, paraissait absorbé dans d'amères réflexions. Griffard regardait de temps en temps en remuant la tète de droite et de gauche, et en continuant à sifïlotter; tout-à-coup, le jeune homme fit un mouvement en arrière comme pour échapper à un danger, et au même instant la voix de mademoiselle Dutaillis se fit entendre : elle chantait dans le jardin.

« — Il paraît, » dit Griffard, « que le rossignol a fait sa mue, le voilà qui reprend ses chansons. »

Edouard s'approcha du vieux commis, et, s'asseyant à côté de lui.

« — Griffard, » lui dit-il, « je vais vous quitter, je vais quitter cette maison.

— Et où allez-vons, mon Dieu? » dit Griffard , que cette" nouvelle comblait de joie. « Comment, vous allez quitter M. Ihilaillis,

qui vous voulait tant de bien, au moment où vous alliez obtenir de l'avancement ; vous avez donc des raisons bien fortes pour en agir ainsi?

— J'en ai, Gritfard. Avant de partir, seulement, j'ai un service à vous demander; il se peut que vous ayez deviné plus de choses que je ne l'aurais voulu.

— De quelles choses parlez-vous? » dit G riflard qui n'était pas fâché de laisser le jeune homme s'enferrer de lui-même?

« — N'importe, » dit Edouard gravement, (( quoi que vous ayez vu ou deviné, vous me promettez de me garder le secret. Vous me le promettez, n'est-ce pas.

— Ah ça, mais; » dit Griffard, « de quoi donc s'agit-il ; c'est un roman que vous me faites, et du diable si j'y comprends un mot? »

Edouard prit son chapeau, regarda fixement Griffard comme pour lui réitérer tacite-

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ment la recommandation qu'il venait de lui faire, et quitta le bureau. Mais, au lieu de sortir de l'hôtel, il descendit au jardin, marcha d'un pas ferme vers le berceau où mademoiselle Dutaillis s'asseyait ordinairement, et se trouva vis-à-vis d'elle avant que le bruit de ses pas l'eût avertie de sa présence; celle-ci en le voyant poussa un petit cri qu'elle comprima aussitôt.

« — Nous n'avons pas un instant à perdre, » dit Edouard, « vous me pardonnerez ma franchise, Mademoiselle; dans la situation où je suis, ma franchise est mieux que de la politesse, c'est de la loyauté. Je serai bref, car on nous observe, on nous espionne peut-être (il songeait en ce moment à GrifFard), et je regretterais toute ma vie de vous avoir compromise. Il y a huit jours, vous avez lu, sur le sable, ces trois mots : je vous aime; je les avais écrits, m'avez-vous répondu? Est-ce votre main qui, au-dessous de ces trois mois, a tracé ceux-

ci , qui resteront ineffaçables dans ma mémoire : ancftio.

— Oui, » dit mademoiselle Dutaillis, en T interrompant et sans pâlir, « je ne décline jamais la responsabilité de mes actions.

— Merci, » dit Edouard, « deux fois merci; si j'ai éprouvé dans ma* vie un instant de bonheur, c'est à vous que je le dois; mais ce premier bonheur sera le dernier; ma destinée est mauvaise, Mademoiselle, je ne veux pas flétrir la vôtre par son contact ; je pars aujourd hui même, je quitte votre père, je vous quitte; adieu! »

Des larmes roulaient dans les yeux d'Edouard; il se retourna vivement et sans rien ajouter, comme s'il eût craint qu'un mot de plus n'eût trahi sa faiblesse, il remonta au bureau, composant sa physionomie, et essayanl de rappeler le sourire sur ses lèvres. Du roMc, il ne s'était pas trompé dans ses craintes; Grif*

fard lavait espionné ; l'œil à la croisée, il l'avait vu traverser le jardin et disparaître sous le berceau, calculant dans son esprit ce qu'une pareille découverte pourrait lui rapporter, ei cherchant le moyen de la faire servir à ses projets. Avertirait-il M. Dutaillis immédiatement, presserait-il un dénouement qu'il prévoyait, en croirait-il les paroles d'Edouard, qui lui annonçaient son départ; il résolut d'attendre et d'observer, et, quand celui-ci rentra, il avait repris sa position, et s'occupait résoluement à tailler une plume déjà vingt fois taillée avec l'aplomb d'un employé de ministère qui cherche à tuer le temps par des moyens désespérés. Les deux commis gardèrent le silence. Edouard , la tète cachée entre ses deux mains , renfonçait les larmes qui roulaient dans ses yeux; Griffard tira de son pupitre une flûte de deux sous et se mit à la grignotter , comme un singe qui épluche une noix.

« — Vous ne déjeunez pas, M. Edouard, » dit ce dernier? « Voyons, mon jeune ami, vous avez du chagrin, confiez-le moi; de commis à commis, est-ce qu'on doit se cacher quelque chose? Etes-vous toujours décidé à partir ?

— Plus que jamais, » dit Edouard.

« — Plus que jamais, » grommela le vieux commis, en donnant un coup de dent dans son petit pain. « Pourquoi plus que tout-àl'heure? Avez- vous vu M. Dutaillis? Vous a-t-il fait quelques observations désagréables ; l'avez-vous prévenu de vos intentions? »

Edouard laissa Griffard accumuler ses questions sans répondre à aucune. Celui-ci murmura en dedans, d'un air de satisfaction : La place de caissier est à moi, et il sifflotta l'air populaire : Bon voyage, M. Dumoh't.

En ce moment, un troisième personnage

entra dans le bureau, et, à son air impudent, à sa figure bouffie, à son costume de mauvais goût, on reconnaissait facilement Francisque Lobut.

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