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CHAPITRE XIII

Corsaire à Corsaire.

Francisque Lobut fit un signe de tête à Edouard, et, s'avançant vers Griffard, lui tendit la main :

« Bonjour, vieux. »

Grirtard se leva, et, s'approchant de l'agent d'affaires :

« J'ai à te parler, dit-il à voix basse, sortons. »

Griffant referma sur lui la porte du bureau et entraîna Francisque dans le vestibule.

« J'ai besoin de ton aide, j'ai un service à te demander.

— Tant mieux, vieux; tu sais bien que je suis toujours à la disposition de mes amis. »

Griffard fit une grimace, comme si cette protestation d'obligeance dans la bouche de Francisque Lobut lui eût paru une plaisanterie.

« Voici de quoi il s'agit, » reprit-il. «La place de caissier est vacante ici: il est juste que je l'aie, car je suis le plus ancien commis de M. Uutaillis, et voilà dix ans que j'aurais du avoir de l'avancement. M. Dutaillis avait bien l'intentipn de donner la place à un jeune homme , à M. Edouard Langler.

— Je le connais, » dit l'agent d'affaires.

u — Heureusement, mon rival renonce ;i la place de lui-même, il part.

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— Il part,» (lit Francisque étonné, «et pourquoi, et où va-t-il?

— Je n'en sais rien, » reprit Griffard , « quoique, à vrai dire, je soupçonne ce qui en est ; le jeune homme s'est pris d'amour pour mademoiselle Emilie.

— Pas possible.

— Très-possible, m dit Griffard, < et de plus, Mademoiselle Emilie l'a écouté.

— Comment sais-tu cela?

— Tout simplement : j'ai vu et j'ai entendu, v L'agent d'affaires parut réfléchir un instant

et dit à Griffard :

« Vieux , ce secret nous appartient à tous deux; examinons donc ensemble ce qu'on peut lui faire rendre. Toi, tu veux la place de caissier; si tu disais à M. Dutaillis ce que tu as découvert, il mettrait Edouard à la porte infailliblement.

— Ainsi, tu me conseilles de tout lui dire ?

— Mais, d'un autre côté, ceux qui se char-

gent de dénoncer de pareils secrets sont rarement récompensés ; on renverra Edouard pour avoir agi, et toi pour avoir parlé.

— C'est vrai, » murmura Griffard en hoehant la tête; w d'ailleurs, puisque le jeune homme part volontairement, à quoi bon le pousser par les épaules?

— Enfant naïf, » dit Francisque, « comptestu donc sur la parole d'un amoureux ; au premier vent sa tête va tourner, il restera et te volera ta place. Veux-tu te fier à moi, j'ai un moyen sûr de te la faire donner ?

— Tu sais bien, » dit Griflard, «que j'ai toujours eu la plus entière confiance en tes conseils, et que ma reconnaissance... »

Un sourire de l'agent d'affaires interrompit cette dernière phrase sur les lèvres du commis.

(( La reconnaissance, » dit Francisque Lobut, « est une vertu ; mnis, vieux, lu sais bien que chaque peine mérite salaire.

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— Hélas ! » dit Griflard, « dans ce momentci, il me serait impossible de reconnaître tes services autrement que par une gratitude éternelle.

— La phrase est bien faite, » dit Francisque, <( mais, écoute, j'ai peu de temps à moi : veux-tu la place?

— Sans doute.

— Alors, vieux, paie-moi mon droit de commission.

— Je te promets, mon cher, qu'à l'échéance de mon trimestre, je m'acquitterai généreuse ment.

— Griflard^ » dit Francisque, en regardant le commis fixement, « vous avez une vocation décidée pour la plaisanterie ; vous savez bien , vieux, quel cas nous faisons, vous et moi, des promesses.

— Ne croyez-vous pas à ma parole, » dit Griffard , affectant le ton de dignité blessée d'un honnête homme.

« — Espiègle, » dit froidement Francisque.

En même temps il prit la main de Griffard, examinant une bague à diamant qu'il portait à son doigt annulaire.

« Combien çà vaut-il, » reprit-il.

« — Tu veux donc me ruiner, » dit Grifïard d'un ton effrayé. Ce diamant est la meilleure partie et la plus claire de ma fortune, et puis c'est un legs de ma pauvre femme, un souvenir de cœur, h

Francisque Lobut partit d'un éclat de rire qui retentit jusque dans les bureaux, et ne répondit que par un monosyllabe, allongé par l'accentuation qu'il lui donna.

« Juif! »

Griffard, malgré toute la rouerie de son esprit et les ressources de son égoïsme , sentit qu'il était vaincu.

« Je m'en rapporte à toi , » lui dit-il, « à combien esliines-tu ce diamant.'

— Comme souvenir de cœur, » dil I Yan-

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cisque en souriant, « je l'estime à zéro. Comme valeur intrinsèque, je l'estime eeiit francs. La place de caissier rapporte mille écus par an, ce n'est donc pas trop de te demander un pot de vin de cent francs pour te la faire avoir.

«Et si je ne l'ai pas,» dit G riflard, qui se défiait de la probité de son interlocuteur.

— Tu reprends ta bague, c'est tout naturel; » dit Francisque , « est-ce un marché conclu ?

— Mais si tu ne me la rends pas? » dit Griffard.

« — Monsieur Griflard, » dit Francisque, affectant à son tour un air d'honnête homme offensé, « si vous vous défiez de ma parole, je n'ai plus rien à vous dire; je ne traite pas avec les gens qui doutent de ma loyauté.

— Je t'en ai offert autant tout-à-1'heure , » reprit le commis.

« — J'ai une réputation à conserver.

— N'ai-je pas la mienne }

— A ton aise, vieux, tu n'auras pas la place.

Griffard comprit qu'en s' ouvrant à l'agent d'affaires il s'était mis à sa disposition; il s'aperçut trop tard de la faute qu'il avait faite, mais aucun moyen d'échapper au piège : il s'était pris lui-même dans le traquenard.

« Voyons, » dit-il en ôtant le diamant de son doigt, « j'ai meilleure opinion de toi que toi de moi; je me fie à ta parole.

— Tu fais bien, vieux, donne-moi la bague. »

Griffard remit la bague à l'agent d'affaires en soupirant .

« Et maintenant, tu peux compter sur moi, m dit Francisque.

« — Crois bien , » dit Griffard, « que je ne pense pas avoir assez payé ce service que tu vas me rendre; tu sais bien que mon amitié t'est acquise. »

Ils se serrèrent la main.

« Vieux Fesse-Mathieu , » dit L'agent d'affaires à voix basse en le quittant.

« Gredin, » dit Griffard du même ton.

Francisque Lobul entra dans le cabinet du banquier ; c'était un magnifique salon, où tout le confortable de la vie semblait s'être résumé. Sur la cheminée une énorme pendule, à socle de marbre, encadrée entre deux candélabres de bronze doré , reflétait dans une glace en face son cadran d'or et ses ciselures. Un tapis d'Aubusson , couvrant entièrement le parquet , amortissait le bruit des pas comme dans la chambre d'un malade j précaution nécessaire du reste pour étouffer tous les secrets, toutes les spéculations hasardées, toutes les infamies peut-être qui s échangeaient et se préparaient dans cette officine exclusivement consacrée au dieu de l'argent; M. Dutaillis était assis devant une table en acajou, la tête penchée en arrière et les pieds allongés.

En voyant entrer Francisque Lobut , le banquier fit à peine un signe de tète, landis que celui-ci s' inclinait humblement, comme un sous-officier qui attend les ordres de son com-

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mandant, ou plutôt comme un agent de change devant un juif millionnaire. Qui n'a pas été dans les bureaux de la rue Lafïitte ne peut pas savoir jusqu'où vont l'humilité et la bassesse humaine, et jusqu'à quel point cette royauté de l'argent qu'on nous vante chaque jour est tyrannique et sans pudeur. Qui n'a pas vu tous ces hommes de la bourse, si insolents avec leurs inférieurs, ramper à leur tour devant leurs maîtres et attendre chapeau bas le mot d'ordre, celui-là ne sait pas la mesure exacte de l'orgueil humain et de la lâcheté humaine. Francisque Lobut était, vis-à-vis M. Dutaillis, dans ces habitudes de servilité et d'obéissance passive que nous venons de décrire. M. Dutaillis était son soutien; sa clientelle était la première assise de cet édifice bâtard qu'il s'était construit sous le nom de cabinet d'affaires. Jamais il ne se permettait en présence du patron de parler spontanément. Il attendait qu'on l'interrogeât, et se tenait debout, immo-

bile, ramassant son intelligence pour faire face avec précision aux questions qui pouvaient lui être adressées; et le banquier le traitait dans ses moments de bonne humeur comme un chien qu'on carresse , dans ses moments de mauvaise humeur comme un chien que l'on fouaille; toujours comme un chien. Il s'en servait et le méprisait, non pas sourdement et à visage couvert, mais franchement, ouvertement, et sans réserve.

« Voyons, maître Francisque, » dit le banquier, « qu'as- tu de nouveau à nous apprendre? As- tu exécuté fidèlement tous les ordres que je t'ai donnés?

— En fait de fidélité , Monsieur sait bien que la mienne est prouvée.

— C'est une fidélité de poids, » dit en riant le banquier, qui comme tous les gens riches traitait avec indulgence les mauvaises saillies de son esprit.

« — Monsieur, voudrait-il me faire l'honneur

de m'entcndre ; par où faut-il commencer?

— Pai les affaires sérieuses,» dit le banquier, (( nous garderons pour la fin les sujets légers ; il ne faut pas manger le dessert avant le rôti. Astu des demandes à me faire ?

— Beaucoup trop, » dit Francisque, «il y a une foule de gens qui n'ont pas d'argent et qui en voudraient.

— Il faut leur en prêter, c'est notre état.

— Le comte de Versac d'abord , un gentilhomme, un noble.

— Je sais, je sais : un pair de France par droit d'hérédité, quia refusé de prêter serment au nouveau gouvernement , un sujet dévoué à l'ancienne dynastie; quelle garantie nous oflre-t-il?

— Son nom d'abord, et son honneur ensuite, » dit Francisque en riant.

u — Et combien demande l-il sur de pareilles hypothèques?

— Six mille francs '

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— 11 faut les lui refuser, » dit le banquier. « Le nom et l'honneur du comte de Versae , voilà deux valeurs qui ne peuvent pas seneaisser. »

Le banquier se prit à rire de cette dernière plaisanterie , suivant son habitude , tandis que Francisque Lobut l'accompagnait en sourdine, semblable à un courtisan qui modèle son sourire sur celui de son prince.

« — Après, » dit le banquier ?

(( — L ne pauvre femme, mère de cinq enfants, me demande 1200 francs.

— Tu les as refusés, » dit le banquier, « je n'ai pas besoin de flatter le peuple, je ne veux pas être député. Il faut laisser cela aux banquiers démocrates; ce sera une bonne fortune pour quelque membre de l'opposition qui voudra faire sa cour aux journaux. Après?

— Un pauvre diable est venu me conlier une t. h. 0

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idée de spéculation et m'a demandé de lui avancer mille écus sur la mise à exécution de son idée.

— L'idée est-elle bonne?

— Cent mille écus à gagner, » dit l'agent d affaires.

« — Il faut la lui acheter. S'il revient chez toi , écoute ce que tu auras à faire. Tu lui diras d'abord que son idée est très-chanceuse et que tu ne peux pas lui avancer une somme aussi considérable que celle qu'il demande. Tu lui offriras 1500 francs.

— Et s'il refuse ?.

— Il acceptera. De plus, il faut qu'il me promette le secret le plus absolu.

— Empêcher un homme de parler, c'est difficile.

— C'est plus facile (pion ne croit; tu lui feras faire, à mon ordre, une lettre-de-change de mille écus, à six mois de date; s'il parle, ou ^i Min idée ne réu>sit pris, dans six mois, je le

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fais poursuivre, saisir, mettre en prison, pour lui apprendre à savoir dorénavant garder un secret. Que dis-tu de ce moyen-là, Francisque?

— Admirable, Monsieur, » dit l'agent d'affaires.

« — N'est-ce pas? C'est de la politique ceci. On se trompe sur notre valeur, à nous autres hommes d'argent , comme on nous appelle ; notre place serait au gouvernement. Est-ce tout ?

— Voilà tout ce qui est mûr , » dit Francisque, « beaucoup d'affaires en germe, dont je vous entretiendrai plus tard. Je me trompe pourtant , j'ai encore une prière à vous adresser, une demande à vous faire.

— Pour toi, » dit le banquier, en donnant un léger coup sur la poche de son pilet , comme pour faire résonner l'argent qui ?\ trouvait.

« — Ce n'est pas cela , h dit Francisque.

« — Tu comprends la pantomime ; saistu que tu me fais l'effet d'un de ces muets du sérail qui exécutent sur un geste les ordres du grand seigneur ; je parie que si je te confiais un lacet , tu en devinerais l'usage ?

— J'aimerais mieux deviner l'usage d'un mouchoir.

— Très-bien, » dit le banquier en clignottant les yeux d'un air de satisfaction, « la répartie est passable. »

Et il se prit à rire de nouveau.

a — Au demeurant, de quoi s'agit-il?

— Giïffard, votre plus ancien commis, » dit l'agent d'affaires, « m'a chargé d'intercéder auprès de nous.

— Et tu as pris bien entendu ton droit de commission?

— Griffard est mon ami ; d'ailleurs, c'est un

homme estimable, qui travaille depuis quinze ans et plus dans vos bureaux, et qui véritablement mérite de l'avaneement. La plaee de caissier est vaeante, et il la demande.

— Il ne l'aura pas, » dit le banquier.

m — Pauvre Griffara , » murmura l'agent d'affaires eu regardant avec un sourire le diamant du commis qu'il avait passé à son d pi

« — La place m'a déjà été demandée, et je 1 ai presque promise.

— Oserai-je vous adresser une question, Monsieur; puis-je savoir quel est l'homme que vous préférez à Griffant ? , ..

- — Un de mes commis, un jeune homme, Kdouard Langler, si toutefois il me donne les renseignements que je lui demande. As-tu quelque chose à dire contre lui ?

— Rien, >, dit l'agent d'affaires, « si ce n'es! que le jeune homme en question pourra bu-,,

refuser la place. J'ai entendu dire qu'il voulail partir, quitter Paris.

— Impossible, » dit le banquier.

« — Si Monsieur veut le faire venir, il l'apprendra de lui-même. »

Le banquier sonna, un domestique parut et reçut l'ordre de demander Edouard Lantïler.

Celui-ci, en entrant dans le cabinet du banquier , salua respectueusement son patron , et fit un signe de tête à Francisque, sans dissimuler le dégoût que sa présence lui inspirait.

Le banquier avait dans ses traits une expression de bienveillance et presque d'affection ; il désigna du doigt un fauteuil à Edouard , tandis (pic l'agent d'affaires , toujours debout, commençait à se dandiner sur l'un et l'autre pied en signe de lassitude évitien te.

« — Jeune homme, » dit M. Dutaillis, « estil vi;ii «pic vous vouliez, me quitter ?

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— Oui, Monsieur, » répondit Edouard d'une voix ferme, « c'est mon intention, et je suis fâché qu'un autre vous en ait informé avant moi ; c'était un devoir pour moi, de politesse sinon même de reconnaissance , de vous en avertir le premier, je suis peiné que la précipitation de Monsieur, » ajouta-t-il en regardant Francisque, « m'ait empêché de remplir ce devoir.

— Et quels sont vos motifs, » demanda le banquier.

« — Mes motifs sont tout personnels et n'ont rien qui vous concerne , Monsieur. Je vous demanderai la permission de les taire.

— La place de caissier que vous m'avez demandée ne vous sourit-elle plus? Les conditions que je vous ai imposées vous semblentelles trop dures? Ne trouvez-vous pas raisonnable qu'avant d'accorder une place de confiance à un jeune homme, je tienne à sa-

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