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voir ([uelle est sa famille, quels sont ses répondants, quelle position il occupe dans le monde. On en fait tous les jours autant pour un domestique, Monsieur, et vous avez de trop bonnes manières, vous paraissez trop bien né pour avoir quelque chose à cacher sur un pareil sujet. »
Edouard rougit sans répondre; cette allusion au secret de sa naissance le frappa au cœur. Sa mère était donc un obstacle infranchissable ; le sceau de la réprobation lui avait été imprimé en naissant, l'avenir craquait sous ses pieds. Pourtant ilessaya de dissimuler l'embarras qu'il éprouvait, et relevant la tète avec une exagération de fierté :
h — Je n'imagine pas, Monsieur, » dit-il en regardant Francisque Lobut, « qu'on ait pu vous donner de mauvais renseignements sui mon compte; ma famille, Monsieur, es( ass» •/ honorable pour que je ne eraigne pas de l'avouer devant qui q||e ce soit ; me> relations
IF. DERNIER MvKOUIS. HlJ
dans le monde sont peut-être même plus brillantes que ma position ne pondrait le l'aire croire. Je vous prie donc, Monsieur, de ne plus revenir sur ce sujet. Je vous quitte, parce que telle est ma volonté, rien de plus, rien de moins.
— Vous me permettrez de vous dire, a reprit le banquier, « que ce brusque départ est au moins inconcevable. Ecoutez, jeune homme: je vous ai déjà donné, je crois, des preuves de bienveillance, et peut-être dans l'avenir pourrai-je vous en donner de plus sensibles. Vous avez tort de rompre ainsi avec toutes vos espérances d'avenir ; vous devriez savoir que je n'ai jamais failli à récompenser ceux qui me servent loyalement; et qui sait, Monsieur, quelle destinée vous manquez; qui sait si, en ce moment, vous ne jetez pas à vos pieds um fortune (pie vofis avez dans les mains. Si c'est découragement de voire part, Monsieur, vonavez tort ; un jeune homme ne doit jamais se
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désespérer; si c'est orgueil, vous avez doublement tort, on ne peut pas être arrivé a\anl d'être parti.
— Orgueil, orgueil,» murmura le jeune homme avec émotion, en entendant prononcer ce dernier mot qui contrastait si évidemment avec la situation de son esprit: (Comment aurais-je de l'orgueil, moi ? ...»
Il y avait dans l'accent de ce dernier monosyllabe une tristesse amère, un secret et profond désespoir. Le banquier fixait sur Edouard un regard perçant, comme pour étudier sur sa physionomie les motifs d'une conduite qu'il avait peine à comprendre.
« C'est donc découragement? »
Edouard sentit qu'il était sur un terrain glissant et craignit de s'y laisser entraîner. Le banquier s'aperçut de ce moment d'indécision d'un homme qui suit la pisle dune idée; il reprit ainsi :
« il n'y a pas, Monsieur, <\c position si mau-
LE DERNIER MARQUIS. 9l
vaise qu'on ne puisse la rendre bonne avec du travail et de la volonté. Vous en avez sous les veux un exemple.
Il désignait du doigt Francisque Lohut; Edouard fit un mouvement de dégoût, comme pour signifier qu'entre lui et Francisque Lobut il existait des différences trop protondes pour qu'on pût songer à les rapprocher un seul instant.
« Je vous comprends , Monsieur, » dit le banquier, qui n'était pas fâché d'adresser une insolence en face à son instrument. « Vous voulez dire que tout le monde ne se sent pas en goût d'arriver à la fortune par les mêmes moyens. En ceci, je ne peux vraiment pas vous blâmer, quoique j'estime fort Francisque pour le courage, et j'ose dire pour l'abnégation qu'il a montrée en maintes circonstances. »
L'agent d'affaires sentit le sarcasme , mais il était trop bon courtisan pour laisser soup-
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yonner un seul instant de dépit ; il s'inclina devant son patron en disant :
« — .Monsieur est trop bon, et je le remercie.
— 11 n'y a vraiment pas de quoi , u dit le banquier en riant, « mais vous,jeunehomme, » ajouta-t-il en sadressant à Edouard , « m pouvez-vous espérer d'arriver aussi haut et par d'autres moyens; croyez-vous donc que le cœur dune riche héritière soit si difficile à prendre, et une fois qu'un bon mariage vous aura calé sur votre base, vous n'aurez plus qu'à laisser faire le vent , il enllera vos voiles de luimême. »
Edouard avait tressailli; cette allusion aux pensées secrètes de son cœur avait remué tout le vieux limon île ses anciennes espérances. (À-lle phrase si simple en toute autre occasion, irqrez-voué-tfUB le otew dune niche lu-nitc/e n)tt .u difficile à pèetodrvi? sembla»! avoir en ce moment une importance particulier!'. Klait-re
Ï.E DERNIER M\RQUIS. 1K>
un avertissement que le banquier voulait lui donner, ou seulement un effet du hasard? Mademoiselle Du taillis avait-elle parlé à son père, les voies étaient-elles préparées? mais le souvenir de sa mère refoula une seconde fois dans son cœur les idées ambitieuses du jeune homme ; le fils de la maîtresse du marquis de l'Eglantine ne pouvait rien attendre, rien espérer ; il était hors du droit commun.
« Oui, reprit le banquier, j'ai vu bien des exemples de pareille fortune ; j'ai vu de très - nobles et très - opulentes demoiselles donner leur main à de très-obscurs jeunes gens, et les choses n'en allaient pas plus mal. Les mariages de raison sont quelquefois trèsdéraisonnables, et les mariages de hasard, ou si vous l'aimez mieux, d'inclination, réussissent quelquefois parfaitement. Du reste, Monsieur, c'est à vous de réfléchir. Prenez vingt-quatre heures pour vous déterminer. Le voulez-vous?
— Je réfléchirai, » dit Edouard, la tête bais-
sée; « mais quelle que soit ma détermination, Monsieur, soyez assuré de ma reconnaissance.»
Edouard était attendri et convaincu. Le banquier le regarda quelques instants en silence, et se tournant vers l'agent d'affaires , dont les jambes commençaient à rentrer sous lui de fatigue :
« Tu vois bien ce jeune homme, » dit-il , « il y a plus de bons sentiments dans son petit doigt que chez toi dans toute ta personne.
— Les bons sentiments ne s'encaissent pas, » dit Francisque, qui se rappelait la plaisanterie du banquier.
Edouard s'était levé pour sortir, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit, et Griffard y passa sa tète effarée, promenant ses regards alternativement sur tous les personnages de cette scène.
« Qu'y-a-t-il, » demanda le banquier?
« — M. le comte d'Alby , » dit le commis, « vient chercher un reçu des deux cent mille francs qu'il a déposés à la caisse. »
Le banquier prit sur son bureau un petit carré de papier et s'occupa à faire le reçu qu'on lui demandait. Pendant ce temps, Edouard s'était retiré, et Griffard se trouvait à côté de Francisque Lobut.
u — Ça va-t-il, » lui dit-il à voix basse?
— Ça va mal, » dit l'agent d'affaires, « la cbose est plus difïicultueuse que je ne pensais, et je regrette de m'en être cbargé. »
Griffard fit une grimace de désappointement, tandis que Francisque Lobut l'examinait attentivement, avec l'avidité d'un faucon qui prend position dans l'air d'un passereau.
« Pour réussir il faudrait employer de grands moyens; peut-être y risquerais-je mon crédit, et malgré l'amitié que je vous porte , Griffard, je ne veux pas me compromettre pour une commission de si peu de valeur.
— Au nom du ciel, ne m'abandonnez pas , » lui dit Griffard épouvanté , en lui serrant la
!)(> LK DKliMKI! MARQUIS.
main. « Dites- lui que le jeune homme bs1 amoureux dé sa iille ; il faut tout risquer.
— Voulez-vous tout perdre, »dit Francisque, qui se rappelait les derniers mots du banquier.
« — Ce jeune homme l'a donc ensorcelé?
— .l'en ai peur. »
Pendant le moment de silence qui se fit, on n'entendit que le bruit de la plume du banquier, qui courait sur le papier en lécorchanl.
Griflard avait laissé sa main dans celle de r homme d'aflaires, et la serrait convulsivement.
a — Vos bagues m'écorchent, » dit Francisque, « celle-là surtout, ajouta-t-il en montrant une émeraude enchâssée dans un double rang de petits brillants. ((Jolie bague, ma foi !»
11 avait prononcé ces derniers mois en iàtiù riant dune façon si singulière que Gi illard écarquilla >es yeux comme pour s 'assurer de la réalité d'un mauvais i<\r.
<( — Ah! Francisque, » dit-il, avec l'accentd'un avarequichercheàémouvoirlapitiéd'unvoleur.
— « Pas d'enfantillage, » dit Francisque. « L'affaire est difficile, je vous l'ai dit, et vous me comprenez. »
Griffard tira lentement de son doigt l'émeraude garnie de brillants, et la remit à l'agent d'affaires.
« — Je n'ai plus d'espérance qu'en vous, mon bon ami, mon cher ami. »
Il avait appuyé sur cette dernière épithète, comme un acteur de vaudeville qui veut faire ressortir l'intention d'un mot à double entente.
'< — Je réponds de tout à présent, » dit Francisque.
— « Voici ce reçu, » dit le banquier.
Griffard sortit en jetant sur l'homme d'affaires un dernier regard suppliant et rancuneux à la fois.
'.< — Gibier de potence, » murmura-t-il. « — Monsieur a-t-il des ordres à me donner, »
dit Francisque, lorsque la porte du cabinet se fut refermée?
« — Non, » dit le banquier, « mais n'as-tu plus rien à me dire?
— Si vraiment, mais je vous ferai observer, Monsieur, que la position perpendiculaire est horriblement fatigante , et si vous voulez me le permettre? —
— Asseois-toi, » dit le banquier en riant, (( et causons. D'abord, va voir si cette porte est bien fermée; il n est pas nécessaire qu'on nous entende. »
Francisque s'assura que la porte était bien fermée, et revint s'asseoir à sa place.
« — Voyons, » dit le banquier. « As-tu enlin des renseignements positifs sur cette madame de Niéville? Que fait-elle?
- — Monsieur le sait aussi bien que moi, » dit Francisque, « en fait de femme sa perspicacité est rarement en défaut, et il serait difficile de lui eu imposer.
— C'est vrai, c'est vrai, Francisque. Je sais assez bien ce qui se passe sous ces enveloppes de satin et de gaze, et je connais passablement ce qu'on est convenu d'appeler le cœur féminin , quoique à vrai dire , dans ce caslà , le mot cœur me paraisse assez déplacé. Ainsi , madame de Niéville est une femme galante; mais quelle est sa position actuelle, par qui est-elle entretenue ? Entre nous , nous n'avons pas besoin d'employer de périphrases ?
— Voilà ce qu'on ne sait pas, » dit Francisque après avoir réfléchi un instant.
Or , en ceci , comme nos lecteurs s'en apercevront sans doute , Francisque Lobut mentait évidemment. Il savait très-bien que madame de Niéville était la maîtresse du marquis de l'Eglantine, et s'il ne le disait pas au banquier, c'est qu'apparemment il avait intérêt à ne pas le dire. Quel était cet intérêt ? Avec un homme aussi tortueux que Francis-
que Lobut, nous aurions de la peine à le pressentir ; une vérité seulement nous reste acquise, c'est que l'agent d'affaires ne voulait pas dire au banquier tout ce qu'il savait, et que son silence se fondait sans doute sur un calcul d'égoïsme. 11 y a certains hommes dont la conduite peut s'apprécier denier par denier, sou par sou, qui tiennent compte de leur parole et de leurs actes en partie double, tâchant de porter le plus possible à l'actif; si nous ne nous trompons pas, nos lecteurs ont déjà dû reconnaître en Francisque Lobut un de ces hommes-là.
« — Ainsi , tu n'as rien appris , » reprit le banquier, « ni de son passé, ni de son présent.
— Rien. Cette femme est un mystère, elle sort presque toujours seule.
— A-t-elle payé ses billets ?
— Oui, mais avec peine, et dans trois mois elle ne paiera plus.
— Tu sais donc qu'elle est dans la mi* ?ère ?
— Je le sais.
— A la bonne heure, » dit le banquier en éclatant, « continue donc à prendre tous les billets que tu pourras trouver portant sa signature, mais que mon nom ne paraisse pas en tout ceci. Que l'honneur soit sauf, entendstu, Francisque? Pour moi, moins encore que pour une autre personne.
— De qui voulez-vous parler?
— Tu ne comprendras pas cela, toi, Francisque, car, c'est une justice à te rendre, ton cœur sonne le creux, comme une pièce de cent sous fausse ; mais nous ne sommes pas sortis de la même souche, vois-tu. Le même sang ne coule pas dans nos veines. J'ai une fille, et si je me permets des écarts , parce qu'après tout je suis homme , je ne veux pas qu'elle souffre de ces écarts, je ne veux pas qu'elle rougisse de son père. Ma fille , c'est
la seule affection que j'aie au monde , entends-tu? »
Francisque écoutait, avec la résignation d'un mauvais chrétien condamné à subir le sermon d'un prédicateur.
« — Je t'ennuie, Francisque, n'est-ce pas, » dit le banquier? « Ta spécialité, toi, et tout ce qui ne s'y rattache pas t'importune. Tu es un grand homme. Parlons affaires. As-tu fait des propositions à madame de Niéville, lui as-tu dit que l'état de gêne où elle se trouvait pouvait cesser ?
— Oui.
— Et qu'a-t-clle répondu ?
— Elle m'a mis à la porte. »
Le banquier partit d'un éclat de rire et se frotta les mains.
t( — Parbleu, le tour est bon; j'aurais voulu voir la mine (pic tu faisais quand tu lYs vu renvoyé si houtcuscmcni ; Lu devais avoir l'air
d'un renard éconduit hors d'un poulailler; et tu ne m'as pas nommé ?
— Vous me l'aviez détendu. »
Rassuré sur lui-même, le banquier recommença à rire de nouveau, en regardant la grosse figure de l'agent d'affaires, quis'ébouriflaitd'étonnement.
« — Elle est donc bien hère, cette femme? » reprit le banquier.
« — Elle est bète, » dit froidement Francisque.
« — Tu es sublime, » dit le banquier en riant toujours, « nous attendrons trois mois ; il n'y a que la misère, vois-tu, pour faire tomber tous les grands orgueils de femme, qui semblent défier le ciel et les hommes; dans un mois, son indignation commencera à se calmer ; dans deux mois, elle réfléchira plus froidement et trouvera peut-être que la fierté est au moins chose inutile en ce monde ; à l'échéance de son billet elle sera
tout-à-fait vaincue. C'est ton avis, n'est-ce pas? »
Francisque parut réfléchir un instant, et, relevant la tête avec un air de détermination insolite :
m — Non, Monsieur, » dit-il, d'une voix nette et bien articulée.
Le banquier le regarda avec étonnement, il était loin de s'attendre à une pareille conclusion; c'était la première fois peut-être que son homme d'affaires se trouvait en contradiction avec lui.
« — Allons , » dit le banquier , « tu ignores ou tu me caches quelque chose , si elle n'est pas à vendre, c'est qu'elle est vendue. »
Francisque hésita encore un moment.
« — Elle a un amant, » dit-il.
« — Riche?
— Pauvre.
— Et elle l'aime?
— Si bien que votre coffre-fort ne l'en détacherait pas. Je vous ai dit que cette femme était bête.
— Eh ! connais-tu cet amant ?
— Je le connais.
— Je parie que c'est quelque petit gentilhomme ruiné, qui n'a que des dettes et un joli minois, une gravure du journal des modes: ces femmes n'en font pas d'autres. Dismoi son nom ?
— Avant de vous répondre, » dit l'agent d'affaires, « me sera-t-il permis de vous adresser une question. Tenez- vous beaucoup à cette femme ?
— Elle est bien belle , « dit le banquier, « je ferais de grands sacrifices pour elle ; est-ce un piège que tu tends à ma caisse ?
— Monsieur connaît trop bien mon dévouement pour faire une pareille supposition ; et vous y tenez véritablement?
— Oui, après ?
— Voilà tout, » dit l'agent d'affaires.
Un sourire de satisfaction courut sur les lèvres de Francisque Lobut; il sentait le banquier engagé assez avant, et jouissait d'avance du triomphe qu'il espérait obtenir; seulement, sur sa physionomie impassible, il eût été difficile de deviner les motifs secrets qui nécessitaient tous ces détours.
« — Quel est cet homme, » dit le banquier avec obstination, et irrité par les obstacles qui s'interposaient entre ses désirs et leur accomplissement.
« — C'est un de vos commis, » dit Francisque.
« — Son nom ?
— Edouard Langler. »
Si Griffard eut été présent en ce moment, sa figure se serait épanouie de jubilation, ses lèvres 9€ seraient dilatées, ses petits yeux cliglottants auraient nagé dans une atmosphère
de bonheur, en contemplant la stupeur qui se peignait dans tous les traits du banquier, et les symptômes de colère sourde qui se manifestèrent en lui. Dans son ivresse , il aurait pressé la main de l'agent d'affaires, et une fanfare joyeuse lui aurait apporté aux oreilles ce refrain consolateur : je serai caissier. Le coup avait bien porté et faisait balle.
« — N'est-ce pas une chose honteuse, » dit Francisque Lobut, retournant le fer dans la plaie, (( de voir l'habileté, la puissance, échouer devant un caprice d'enfant, devant une fantaisie de femme.
— Et elle l'aime, « dit le banquier, » au point de lui sacrifier son avenir. Je veux avoir des renseignements plus précis. Appelle Edouard Langler; je veux m'expliquer avec lui?
— Pas devant moi, » dit Francisque tremblant.
« — Devant toi, » dit le banquier; « il n'y a de
bonnes enquêtes que les enquêtes contradietoires.
— Mais songez donc, Monsieur, » dit Francisque, « que le jeune homme va savoir que je vous ai livré son secret.
— Et tu as peur, » dit le banquier.
(( — Je ne serais pas enchanté,» dit Francisque avec l'impudence de la lâcheté, « d'être obligé de donner à M. Edouard une quittance conçue en ces termes : Je reconnais avoir reçu de M. Edouard Langler une balle de pistolet dans la poitrine.
— C'est juste, » dit le banquier, « ta vie t'appartient, et c'est peut être la seule chose dont tu sois légitimement propriétaire. En ce cas, va-t-en, mais tu n'es plus mon homme d'affaires. »
Francisque tressaillit sur sa chaise, comme un chien acculé au pied d'un chêne entre deux sangliers. Des deux cotés il y avait péril immineui ; être lue ou mourir de faim. Une balle
ou un éteignoir, tel était le dilemme; ou l'apoplexie, ou la consomption.
« — Vous savez bien, Monsieur, » dit Francisque Lobut avec un embarras toujours croissant, « que je n'ai rien à vous refuser; mais y at-il nécessité d'interroger ce jeune homme sur des affaires d'intérieur, et se croira-t-il obligé de vous répondre?
— Tu es jeune encore, Francisque, » dit le banquier en souriant, « ou tu feins de l'être ; ne vois-tu pas qu'avec les hommes la forme directe est la plus mauvaise, et qu'il y a un moyen de tout savoir sans rien demander. Va, mon pauvre Francisque, ne crains rien, je ne te compromettrai pas.
— Alors, Monsieur , ayez la bonté de faire appeler le jeune homme par un autre que moi.»
Le banquier sonna et ordonna au domestique qui vint à son appel de prier M. Edouard Langler de venir lui parler. Celui-ci parut au bout d'un instant, et regarda tour-à-tour le
banquier et son agent, pour deviner dans leurs traits les motifs du nouvel entretien qu'on lui demandait.
« — Jeune homme, » ditle banquier d'un ton sévère, « je vous avais prié de réfléchir pendant vingt-quatre heures aux propositions , j'ose le croire avantageuses, que je vous ai faites; mais j'ai peur de deviner d'avance le résultat de vos réflexions. Les jeunes gens ont de folles idées qui souvent les aveuglent sur leurs intérêts les plus positifs.
— Que voulez-vous dire , Monsieur , » dit Edouard, qui cherchait vainementà s'expliquer le changement dans le ton et les manières du banquier à son égard.
« — J ai peur, » continua le banquier, « que vous n'ayez pas tout le sérieux, tout l'aplomb qu'exige une place de caissier, et que la nature de votre esprit supporte mal l'aridité d'une vie de chiffres; »
Edouard fixa les yeux sur Francisque, qui
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d'un air d'insouciance profonde carressait les bras du fauteuil où il s'était assis.
h — Monsieur,» dit-il, « le revirement d'opinion que je remarque en vous m'étonne et m afflige ; probablement les vingt - quatre heures de réflexion que vous m'aviez laissées n'auraient pas changé ma détermination ; mais je désirais, Monsieur, j'espérais me séparer de vous dune façon toute amicale , et emporter en vous quittant votre estime. Avez-vous reçu sur mon compte des informations désavantageuses? Comment votre bienveillance s'est-elle changée subitement en esprit de doute et de soupçon; voilà ce que je ne m'explique pas. »
Et en montrant Francisque Lobut, il ajouta après un moment de silence :
« — Monsieur me l'expliquera peut-être.
— Je suis parfaitement innocent, » dit l'agent d'affaires vivement.
« — Alors, » dit Edouard, « je ne vois pas la nécessité que vous soyez ici, quand il s'agit
d'une question qui m'esl toute personnelle.
— Je ne demande pas mieux, » dit l'agent d'affaires.
— Reste, » dit le banquier.
— En définitive, Monsieur, » reprit Edouard, dont la susceptibilité naturelle se sentait blessée, « à quel but voulez-vous en venir? Si je ne conviens pas à la place, je vous ferai observer que j'étais prêt à y renoncer de moi-même; mais qu'alors il eût été plus généreux de m'épargner des observations qui me sont pénibles. Si vous avez contre moi, Monsieur, un grief, il faut me le dire franchement; les réticences dans un pareil cas sont plus cruelles que la franchise. Entendez-vous révoquer en doute ma moralité ?
— Et qui vous parle de moralité , jeune homme ; mais la place de caissier exige d'autres qualités qu'une probité scrupuleuse, et j'ai peur que votre esprit ne soit trop distrait, trop préoccupé pour vous permettre d'apporter à vos de-
voirs une exactitude scrupuleuse. Tenez, jeune homme, la main sur le cœur, n'avez-vous pas quelquefois de ces pensées qui vous troublent, qui vous rendent triste ou gai, heureux ou malheureux , mais qui vous absorbent toujours? N'êtes-vous pas amoureux?
A cette question, Edouard tressaillit et baissa les yeux sur le parquet. Le banquier avait-il donc deviné son secret; connaissait-il l'amour qu'il avait voué à sa fille et que celle-ci lui rendait; était-ce Francisque qui l'avait averti, mais comment cet homme lui-même avait- il pénétré son secret ; toutes questions qui restaient sans réponse. ïl se demanda si dans une semblable occurrence, le meilleur parti à prendre n'était pas d'avouer tout au banquier, en le rassurant sur les suites d'une folle passion par la promesse d'un départ prompt et définitif. Le banquier avait les yeux fixés sur lui avec un air d'assurance si complète, qu'espérer le tromper était une folie.
« Eh bien , jeune homme, » reprit le banquier, u vous voyez bien qu'il ne s'agit pas de moralité; mais, voyez-vous, j'ai toujours ouï
dire que les fantaisies du cœur s'accordaient mal avec les occupai ions positives qui demandent
avant tout de l'exactitude; un amoureux est
un mauvais caissier : si vous voulez contester
la conséquence, commencez, Monsieur, par
nier le principe.
— Je ne nie rien, » dit Edouard en balbuliant, etlesyeux toujours baissés : c< Je me sens coupable, Monsieur, et je rougirais de me défendre par un mensonge; du reste, Monsieur, mon départ sera pour vous une garantie et I our moi une expiation.
— Coupable-, garantie, expiation, » dit le banquier qui ne comprenait pas le sens de ces paroles; «je ne prétends pas, Monsieur, que vous soyez coupable ; certes, vous avez bien le droit de disposer de votre cœur comme bon vous semble, d'avoir une ou plusieurs mai-
tresses selon votre goût, à votre choix , la liberté du cœur est la première des libertés. »
A son tour, c'était Edouard qui ne comprenait plus; il s'attendait à voir éclater l'indignation du banquier et s'apprêtait à courber
humblement la tête, et voilà qu'au lieu d'un reproche franc et mérité, il entendait je ne sais quelles paroles entortillées et vagues, sans signification précise, sans but patent.
« Ya-t-il long-temps, Monsieur, » dit le banquier, « que vous connaissez madame de Niéville? »
Francisque s'agita sur son fauteuil comme un renard qui se sent pris dans un traquenard.
« — Pourquoi cette question, Monsieur?»
dit Edouard en rougissant et en palissant tour à tour.
< — Je vous fais mon compliment, Monsieur, » dit le banquier, « vous avez là une joli» maîtresse.
— Ma maitre&sc ! » murmura Edouard hors
de lui, et menaçant du regard Francisque attéré : « Ali! je comprends maintenant la présence de votre homme d'affaires.
— Je le prévoyais bien , » dit Francisque, en regardant le banquier, d'un air suppliant.
Edouard s'approcha de l'agent d'affaires , et lui appliquant avec fureur la main sur l'épaule :
« — Vous êtes un misérable, » dit-il.
« — Il n'y a rien là, » reprit le banquier, « qui doive tant vous affecter, madame de Niéville, certes, est une femme dont on peut se glorifier.
— Assez, » dit Edouard, d'une voix étouffée.
« — Laissez-moi ajouter encore quelques mots dans votre intérêt, Monsieur, dans votre intérêt seul ; vous me pardonnerez de vous donner un conseil qui vous semblera dur, sans doute, mais qu'en réfléchissant bien, vous
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trouverez peut-être salutaire. Il est de certaiues liaisons séduisantes, d'ailleurs, qui peuvent exercer une mauvaise influence sur une vie tout entière; le présent, Monsieur, est l'ennemi de l'avenir, songez-y. Quelques soient les penchants de votre cœur, vous êtes assez sensé pour savoir qu'en dehors des voies légales et consacrées par l'usage, il n'y a pas d'attachement durable. La société, Monsieur, se venge cruellement de ceux qui méconnaissent ses lois, et j'ai vu mille exemples d'existences perdues pour un caprice comme le votre.
— Et quel est le conseil que vous vou lez me donner, » dit Edouard en se contenant.
« — Je voudrais que vous lussiez bien persuadé de l'intérêt que je vous porte, et convaincu qu'en tout ceci c'est votre bien seul que je veux ; écoulez-moi donc comme un ami, Monsieur, cl prenez le seul parti convenable, le seul qui puisse vous, assurer le présent et
l'avenir, rompez les liens qui vous attachent à madame de Niéville? »
Edouard sourit amèrement, et regarda encore une fois l'agent d'affaires.
« — Cet homme, je le répète, est un misérable juif et un calomniateur, c'est trop de moitié.
— Niez-vous donc, » dit le banquier, « l'attachement qu'on vous suppose?
— Que M. Francisque Lobut se lève et l'aftirme, » dit Edouard.
La provocation était trop directe pour que l'agent d'affaires se dispensât d'y répondre. En effet, il avait pu se tromper, les apparences étaient souvent fausses, il ne fallait pas toujours s'en rapporter au bruit du monde, il demandait à M. Edouard Langler pardon de se trouver aussi malheureusement mêlé dans une pareille affaire. ♦
« — Mais enfin, » dit Edouard, « sur quelle preuve fondez-vous votre assertion ?
— Au nom du ciel, Calmez-voqs, » «lit I ran-
cisquc toujours tremblant, m j'avais ouï dire, que madame de Niéville vous rendait quelqueibis visite chez vous, mais cela n'est pas vrai, je le vois bien.
— Cela est vrai, » dit Edouard, « après?
— Dieu me garde de tirer une conclusion.
— Je la tirerai donc, moi, » dit le banquier, « les faits me paraissent assez clairs. »
Edouard réprima un mouvement nerveux et, appelant à son aide tout le sang-froid qu'il avait encore :
« — A votre aise, Monsieur, » dit-il, i< je n'imagine pas que je sois devant un tribunal, et que je doive compte à qui que ce soit de mes actions ; permis à M. Francisque Lobut, d'aller colporter, moyennant salaire, des bruits ignobles ; permis à vous, Monsieur (il s'adressait au banquier), de les admettre sans preuve, je n'ai ni à mexpliquer, ni à me justifier, »
En disant ces mots, Edouard salua pour prendre congé de son interlocuteur.
ti — Monsieur, m dit le banquier, que cette dernière phrase avait irrité, « vous n'êtes plu» employé dans ma maison.
— Monsieur, » dit Edouard, « vous auriez pu vous dispenser de me donner ma démission, je l'avais prise. »
Et il sortit.
Lorsque l'agent d'affaires rentra dans le bureau de Griffard, en s'en allant, celui-ci vint à lui et lui pressa la main.
« — Eh bien, » dit-il?
m — Vous serez caissier, » dit Francisque en s'essuyant le front, « mais du diable, si je me mêle une autre fois d'une pareille affaire. »
Comme il achevait ces mots, une dame voilée entra dans le bureau et demanda à parler au banquier. Griffard l'introduisit dans le cabinet, et Francisque Lobut se relira, encore ému de peur et de colère.